Les tribulations d’un astronome

Râteau en Cavales

jeudi 16 décembre 2010 par Guillaume Blanc

Une affichette croisée cet été à la Bérarde, petit concours d’écriture sur le thème « Aventure(s) insolite(s) à Saint Christophe en Oisans - la Bérarde » ; je décide de participer. J’envoie le récit suivant. Le résultat vient de tomber, mon texte est arrivé huitième... sur huit !

Bon, heureusement, en fin de compte, que je ne compte pas sur une hypothétique carrière d’écrivain pour gagner ma croûte...

Mardi. Les nuages s’étiolent et se déchirent sur les cimes acérées, poussés par le courroux d’Éole. Un dernier coup d’œil sur les prévisions météo et nous chargeons notre barda sur nos épaules. Le sentier déroule ses kilomètres à proximité du torrent des Étançons qui vocifère ses hectolitres de glaciers liquides. Le ciel, au-dessus de nos têtes, semble prêt à nous tomber dessus.

Puis les kilomètres du sentier laissent place aux mètres de dénivelés qui serpentent sur le faîte de la moraine pour nous déposer au pied de l’éperon rocheux qui supporte le refuge du Promontoire. Le ciel nous tombe dessus, finalement. Nous voici enveloppés d’un léger manteau glacé et humide. Quelques rochers lisses à gravir, une petite pente de neige sous une multitude de fines gouttes. Le glacier des Étançons qu’il fallait franchir encore quelques années en arrière n’est plus que l’ombre de lui-même. Se rétractant et se carapatant un peu plus chaque année, il fond et se retire sous les contreforts de la Meije qui ne perd pas pour autant de son panache.

Trempés, nous poussons la porte du refuge salvateur. L’accueil est tout de suite chaleureux. En attendant l’heure de la soupe, nous nous égouttons patiemment. Peu de monde au refuge. Délicieux dîner aux chandelles, tandis que dehors, les limbes daignent se déchirer pour faire place à la lumière vespérale. Tout un chacun repère sa voie. Un dernier coup d’œil sur les topos, et puis au lit. J’emporte mon unique tee-shirt, trempé, dans l’espoir de le sécher sous les couvertures.

Mercredi. Réveil à 5h après une excellente nuit. Je peux même enfiler mon tee-shirt encore seulement légèrement humide. Petit-déjeuner, puis préparation. Les cordes s’échangent, les baudriers tintinnabulent dans la lueur vacillante des bougies. La porte du refuge s’ouvre et laisse échapper les cordées dans l’air vif du dehors. Le mauvais temps n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Nous partons à notre tour, la frontale vissée sur le casque. Traversée ascendante d’un lambeau de glacier des Étançons. Lambeau peut-être, mais pas moins raide pour autant. La neige est dure, le regel nocturne fut excellent. Nous contournons une partie en glace, pour accéder à la rampe rocheuse qui mène à la brèche de la Meije. La gymnastique en crampons sur les dalles verglacées n’est pas du goût de tout le monde. Néanmoins, nous parvenons à la brèche tant bien que mal.

Derrière nous le jour s’est largement emparé du paysage, les frontales sont reléguées au fond du sac. La Barre des Écrins, qui émerge dans une échancrure entre Grande Ruine et Pic Bourcet, s’illumine sous les premiers rayons du soleil.

Devant nous, un paysage se découvre. Les villages qui dominent la Grave s’éclairent un à un, tandis que les alpages vallonnés des contreforts du massif des Grandes Rousses s’étirent dans un jeu d’ombres et de lumières rasantes. L’horizon est clair, sur la droite, une protubérance le domine : le massif du Mont Blanc. Plus loin, le Valais se laisse deviner dans le lointain.

Encore subjugués par ce plaisir des yeux, nous remettons machinalement les crampons pour descendre le côté nord de la brèche et ainsi prendre pied sur le vaste glacier de la Meije. Nous évoluons ainsi sur un glacier très bien bouché, à l’ombre de la muraille de l’arête est du Râteau qui nous domine et que nous allons tenter de rejoindre plus tard et plus haut.

Une pente un peu plus raide nous sépare du replat qui devrait nous ouvrir la porte de l’arête rocheuse. Elle est en glace, mais l’arête qui la borde sur la droite est en partie en neige. Nous choisissons de passer par là. Le soleil nous inonde de lumière. Nous irons doucement, car la glace n’est jamais loin, peu à l’aise quand les crampons mordent difficilement, nous assurons notre progression avec quelques broches.

La pente s’aplanit, l’alpiniste quadrupède se redresse, et, à nouveau bipède, son champ de vision s’élargit. Le paysage se diversifie, avec vue désormais sur l’austère face nord du Râteau et son glacier qui en déboule dans un chaos de séracs. Mon attention se porte alors sur la rimaye, plus haut. Une bosse nous masque encore la partie gauche, mais le reste est peu engageant. Quand elle se découvre à nous, le problème ne semble pas complètement insurmontable, mais néanmoins loin d’être trivial.

Au premier abord, il semble que l’on puisse passer « facilement » à gauche du premier gendarme, mais il faut ensuite franchir celui-ci pour atteindre le départ de la voie. Côté sud, n’y pensons même pas, la paroi est tout simplement surplombante. Côté nord, cela semble plus facile, mais pas de prise, pas de becquet, ni de fissure permettant de protéger un tant soit peu la traversée pourtant pas bien longue. J’hésite, j’hésite. Je tergiverse. Je n’ose pas me lancer. Bon, rien à faire, je redescends. Autre possibilité, plus à droite, peut-être, donc après le fameux gendarme, un solide pont de neige donne accès à la lèvre supérieure, mur de quatre ou cinq mètres un peu déversant. Peut-être que... ? Après tout, je ne risque rien d’essayer. Avec deux piolets techniques et une poignée de broches à glace, je me lance. J’arrive à ancrer mes pioches dans la pente au-dessus dans une neige très dure, qui semble bien tenir. J’hésite encore à tirer dessus pour tenter un rétablissement. Je pose une broche au-dessus de la lèvre, au cas où. Et j’y vais. Et ça passe. Voilà. C’est passé. Relais.

Je lance un bout de corde aux copines ; d’abord faire monter les sacs à dos. Puis je leur envoie les piolets techniques pour qu’elles me rejoignent sans encombre. C’est ainsi que l’arête est du Râteau s’ouvre à nous. Et je me voyais déjà redescendre vers le Promontoire... Je ne sais pas trop combien de temps toute cette histoire nous a pris. Nous n’étions dès lors plus très en avance sur l’horaire. Je repars bientôt devant pour une belle chevauchée d’arête. Nous enlevons les crampons, le rocher étant sec. Superbe granit, magnifiques écailles. Parcours aérien, un pied côté Romanche, un pied côté Étançons. Quel régal d’avoir un bon bac dans les mains, avec le cul dans le vide ! Nous avançons doucement mais sûrement. Anne-Soisig me relaie en tête, et je goûte le plaisir de profiter du paysage en me laissant guider par la corde qui file devant. L’antécime est finalement rapidement avalée. Petite selle de neige, c’est Gudrun qui repart devant jusqu’au sommet.

Le soleil est déjà bien haut dans le ciel quand nous arrivons au sommet. Il fait bon, nous sommes seuls. Le panorama est splendide et mérite contemplation. Nous prenons le temps. Le temps d’apprécier l’instant. Puis retour par le même chemin. De là, Gudrun part devant sur la crête de neige de l’arête sud. L’altimètre descend rapidement dans ce terrain facile. Nous aussi. Un peu au-dessus de la brèche du Râteau, petite interrogation sur l’itinéraire à suivre : en face est dans un pierrier immonde, ou bien sur le fil de l’arête. Sur le fil de l’arête. Facile, nous désescaladons jusqu’à la brèche, puis de là, jusqu’à poser le pied sur le glacier de la Selle.

Il est tard, je sais déjà que la soupe au Châtelleret va devoir nous attendre quelques temps. Il nous reste une petite formalité, deux petites centaines de mètres de dénivelés à grimper, pour atteindre le col du Replat, qui nous permettra de redescendre, enfin, dans le vallon des Étançons. Tandis que le soleil décline, Gudrun mène la danse. Une pente de neige débonnaire, tandis qu’au même endroit, quatre ans auparavant, et un mois plutôt en saison, une vaste pente de glace m’avait quelque peu freinée dans mon élan. Comme les choses changent et évoluent en fonction des temps et des saisons ! En queue de peloton, avec la corde qui nous relie, le spectre des crevasses qui me hantait s’est évanouit, je me laisse emporter tandis que mon esprit s’envole dans ses souvenirs. Nous arrivons au col. Mais avant d’entamer la fastidieuse descente, nous grignotons un morceau, chose que nous n’avons pas encore pris le temps de faire depuis notre petit-déjeuner du matin au refuge. Nous pouvons enfin ranger corde, crampons et baudrier dans le sac, la suite de l’aventure, bien qu’un peu scabreuse sur le départ ne présente pas de difficultés outre mesure. Pourtant, la chose n’est pas pour autant de tout repos, il faut garder les sens en éveil, le pied sûr, et rester vigilant. De pierriers branlants en névés récalcitrants, de cairns en dalles polies par quelque glacier fantôme, nous finissons par atteindre un véritable sentier. Sur lequel nous posons le pied avec un plaisir certain.

Pendant notre interminable descente le spectacle de la nature vient nous distraire : les aiguilles rocheuses juste en face, Pointes des Chamois ou Emma, Pics des Cavales Nord et Sud, reçoivent quelques ultimes rayons de soleil de plein fouet et se parent de couleurs irréelles. De l’orangé au rougeoyant, le spectre des couleurs chaudes est systématiquement passé en revue. Dans le ciel, au-dessus de la Tête de la Gandolière, des nuages aux contours improbables se forment, s’embrasent, se déforment, malléables dans le vent, se reforment, et jouent dans l’air des sommets. Je resterais bien là à contempler muettement la chose, si l’appel du fond de vallée n’était pas si pressant. Après plus de quatorze heures de balade sur les cimes, certaines priorités deviennent patentes. N’empêche que l’appareil photo pendouille autour du cou, prêt à immortaliser la féerie au détour du sentier.

D’épingle à cheveux, en pause contemplative, et de pause contemplative en épingle à cheveux, la nuit peu à peu prend possession des lieux. Le refuge, tout en bas, faible loupiote dans la nature, phare de l’alpiniste sur le tard, nous attend. Il faut bientôt sortir les frontales pour pouvoir mettre un pied devant l’autre sans crainte. Une ultime traversée de torrent, et c’est la gardienne qui sort nous accueillir. Elle n’était pas inquiète, notre chevauchée a été suivie par le refuge du Promontoire qui a belle vue sur quasiment l’ensemble de l’itinéraire, puis par le refuge de la Selle qui a pu prendre le relais plus tard ! Engagement limité.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 235 / 576711

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Montagne  Suivre la vie du site Récits de courses   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.17 + AHUNTSIC

Creative Commons License

Visiteurs connectés : 4