Les tribulations d’un astronome

Accepté pour soumission

jeudi 21 février 2008 par Guillaume Blanc
« Le simple mot « soumettre » a des relents sadomasochistes qui me font frémir »
Art Spiegelman, Bons Baisers de New York.

Avertissement : la note ci-dessous est susceptible de heurter la sensibilité de certains lecteurs, par sa longueur, sa langueur, son contenu, parfois explicite, ou bien encore par la nature de certains passages, propre à choquer les plus sensibles.

Mais non, il ne s’agit pas de moi, qui suis accepté pour soumission, mais de mon article ! M’enfin...

Je viens effectivement de parvenir — et le mot est faible ! — à soumettre un article de recherche pour publication dans ce que l’on appelle un « journal à comité de lecture. » Envoyé à l’un des éditeurs de ce journal, a priori le plus compétent dans le domaine couvert par mon papier, celui-ci va lui-même demander à un expert, le « referee » (prononcez référi), parmi la communauté astrophysique internationale, de juger mon œuvre, et de dire si elle est « bonne à publier. » Ou pas.

L’histoire de ce papier remonte à la nuit des temps. Ou presque. J’étais alors encore en Italie, et après avoir publié une mesure du « taux de supernova », fréquence de ces explosions d’étoiles dans l’Univers lointain, j’avais envie d’investiguer les conséquences de ce genre de mesures : à quoi servent-elles, que peut-on en tirer ? À l’époque, en 2004 — la nuit des temps, vous dis-je ! —, il y avait encore très peu de mesures du taux de supernova en fonction de l’âge de l’Univers. Mais suffisamment pour commencer d’envisager de contraindre certains modèles. Or, justement, à Padoue, où j’étais en post-doc, j’ai rencontré Laura Greggio, dont je connaissais déjà les articles, qui est une théoricienne de l’évolution du taux d’explosion de supernova au cours de l’histoire de l’Univers. Ça veut dire qu’elle s’amuse à construire des modèles d’évolution du taux de supernova à partir de ce que l’on connaît des supernovæ et de l’évolution des étoiles. J’ai pas mal discuté avec elle, elle m’a parlé du papier qu’elle était alors en train d’écrire, sur de nouveaux modèles.

J’ai ainsi proposé à Laura d’essayer de contraindre ses modèles avec les mesures disponibles. Nous avons ainsi obtenus quelques résultats intéressants.

En décembre de cette année-là, je suis allé à Cambridge et Oxford pour discuter avec des théoriciens de l’évolution stellaire et des supernovæ. Je leur ai parlé de mon travail, des résultats obtenus avec Laura. Elle-même les présentait de son côté dans des séminaires. J’avais également eu une autre idée, complémentaire, mais j’avais besoin d’en discuter avec d’autres collègues pour voir si elle était viable, et éventuellement publiable. Ils ont trouvé la chose intéressante, ce qui m’a encouragé a poursuivre... J’ai commencé à écrire un article. C’était début 2005.

Je ne suis pas un rapide. J’avais d’autres tâches à effectuer, ce qui fit traîner un peu la chose en longueur. Et puis à l’automne 2005 je déménageais à Paris pour prendre possession de mon poste de maître de conférences. Et je plongeais simultanément dans l’enseignement. Prenant. L’article fut mis de côté.

C’est alors que je reçu un article des collègues d’Oxford/Cambridge, ceux que j’avais été voir en décembre de l’année d’avant. Un papier proche de mes propres préoccupations. Un papier sur le point d’être soumis. Mes collègues me demandaient si je souhaitais le signer, vu que selon eux j’avais apporté quelques idées au-dit papier au cours de nos discussions. Je l’ai lu. Je n’ai pas compris grand-chose, pour tout avouer ! Le fil conducteur était noyé dans des analyses statistiques compliquées. Je ne voyais pas vraiment où était ma contribution. Je leur ai donc laissé le choix de m’inclure comme co-auteur ou pas. Ce fut pas. Je fus relégué dans la case « remerciements. » Et puis j’oubliais la chose tout dévoué à mon enseignement que j’étais.

Au printemps 2006, grâce aux manifestations contre le CPE, les cours furent suspendus pendant quelques semaines, j’eu donc un peu de temps pour ressortir mon papier du tiroir poussiéreux où je l’avais laissé reposé. Il commençait vaguement à ressembler à quelque chose. Mais j’avais besoin d’un coup de main pour aller plus loin. J’ai donc demandé à Laura si cela lui dirait de signer ce papier, et de me donner un coup de main pour en venir à bout, par la même occasion. Elle accepta. Ô joie !

Nous nous mîmes au travail. Travail qui fut entrecoupé de périodes d’enseignements en ce qui me concerne. La fin du printemps 2006 — il a quand même fallu leur faire quelques cours à ces étudiants —, l’automne 2006... Finalement, au printemps 2007, nous avions convergé vers quelque chose qui nous semblait propice à la publication. L’apport de Laura avait grandement étoffé le papier (il avait quasiment doublé de taille, ce qui, en fin de compte, le desservit), elle avait surtout mis le doigt sur nombre d’erreurs de ma part. Le 2 avril, je soumettais notre manuscrit de 21 pages à Astronomy & Astrophysics (A&A pour les intimes), une des revues qui font autorités dans notre discipline.

Un mois plus tard, jour pour jour, je recevais le rapport du referee. Anonyme, celui-ci jugeait notre travail trop peu original pour être publié en l’état. Un joli coup au moral. Il faisait en outre pas mal de remarques plus ou moins pertinentes. La principale était que nous ne citions pas le travail analogue de l’équipe de Oxford/Cambridge, celui-là même que l’on m’avait proposé de signer plus d’un an auparavant. Je ne me souvenais pas, après l’avoir lu à l’époque, qu’il faisait de l’ombre d’une quelconque manière avec notre travail. Sauf que je n’avais lu que la version qui allait alors être soumise. Pas celle qui avait été publiée. Erreur. Car dans celle-ci les conclusions globales étaient légèrement différentes de celles de la version que j’avais eu en main. Mea Culpa, j’aurais dû suivre de plus près l’histoire de ce papier. Dans la version publiée, l’une des conclusions était celle que j’avais présenté lors de notre réunion de travail en décembre 2004. Je restais la bouche ouverte, la langue pendante, les yeux dans le vide ! Ces enfoirés m’avait piqué mon idée et ma conclusion... Normal que le referee souhait voir ce papier cité dans notre travail. Normal qu’il trouvait que notre papier manquait un peu d’originalité ! Sauf qu’il n’y avait pas que ça, et que par ailleurs les méthodes utilisées étaient différentes ; nous trouvions le rapport du referee un peu trop sec à notre goût.

Nous nous sommes néanmoins attelés à répondre à ses nombreuses remarques, nous focalisant sur les plus pertinentes. Début juillet, nous re-soumettions notre papier fort d’avoir su répondre à toutes les interrogation de notre cher referee. Un mois plus tard, jour pour jour, réponse de l’éditeur du journal : publication rejetée... referee pas convaincu par nos réponses...

Nous ne comprenions pas cette décision. Certes notre travail n’était pas révolutionnaire, mais quand même ! Nous avons essayé d’en savoir un peu plus sur le pourquoi du comment de cette décision. Outre le fait que notre papier était certainement trop long, il comprenait des résultats nouveaux et intéressants, comme nous le confirmèrent d’autres collègues spécialistes en la matière.

Nous nous sommes dons persuadés que nous étions tombés sur un referee peu objectif et/ou peu impartial. La confiance revenait. Nous avons alors décidé de remettre les mains dans le cambouis afin d’en réduire la taille de moitié. On s’est — finalement — mis à la place du lecteur, qui préfère lire un article concis et court que long et confus. Même si en tant que chercheur, nous aurions bien aimé publier le résultat de notre travail de manière exhaustive... Tout n’est qu’affaire de compromis !

Et après ?

Le re-soumettre à A&A ? Demander à avoir un nouveau referee ? Ou bien carrément changer de journal ? Astrophysical Journal ? Pffff... Il faut payer pour publier là-dedans... Nous avons finalement écarté A&A, les éditeurs nous semblaient ligués contre nous. Paranoïa du chercheur déchu. Nous nous sommes ainsi reportés sur un journal qui a vu le jour il y a une dizaine d’année, New Astronomy. Changement de format, de fichiers LateX [1], de configuration... Réduction drastique du nombre de pages. Et puis à nouveau mes enseignements du premier semestre, à l’automne 2007, papier mis en stand-by, Laura pensait que j’avais jeté l’éponge, découragé.

Elle fut surprise quand je lui donnais de mes nouvelles en janvier de cette année. Fort de nouvelles mesures récemment publiées, notre papier avait meilleure gueule. Il était bien plus court aussi. Plus clair. J’en ai refait les figures pour la Nième fois... Et puis, nous avons décidé que c’était bon, qu’il était fin prêt.

J’ai commencé le processus de soumission à New Astronomy (NA) la semaine dernière. Pour soumettre un papier à A&A il suffit d’envoyer un fichier pdf. Pour soumettre un article à NA, il faut envoyer le fichier source LateX, une machine le compile et sort le fichier pdf dans la foulée. Sauf que la, ça ne marchait pas. La machine est monotâche, et ne peut avaler qu’un truc carré ; si les angles sont arrondis à coups de lime, ça ne passe plus. Bibliographie zappée, tableaux trop grands, figures trop petites... Bref, rien n’allait !

Et là, rien que pour soumettre un article à NA, il faut des heures de boulot de formatage... Pfff... Mais, finalement, au bout d’une semaine, avec l’aide d’un humain, là-bas, je suis arrivé à leur passer mon papier... Tout ça pour que peut-être le referee le refuse encore une fois. Alors, je jetterais l’éponge, et je passerais à autre chose...

À suivre...

[1L’écriture d’un article de recherche ne se fait pas en Word, généralement, mais en LateX. LateX est un langage de formatage de documents textes, qui donnent un résultat bien plus sexy que Word, pour les écrits scientifiques tout au moins. Sauf que LateX est un peu plus compliqué à utiliser que Word, au premier abord. Comme un langage informatique, on utilise des commandes spéciales, qui, une fois la compilation effectuée se traduiront dans le document par une certaine action ou un certain formatage. Latex permet d’ajouter facilement des bibliographies, partant d’un fichier exhaustif, sous un certain format (BibTeX, que ça s’appelle), et n’indexant dans les références de l’articles que celles qui y sont citées. La chose est assez standard puisque les sites de références bibliographiques, comme ADS en astrophysique, fournissent le code BibTeX pour chaque référence.


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