Les tribulations d’un astronome

La Science, une ambition pour la France

vendredi 10 août 2012 par Guillaume Blanc
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Mon collègue André Brahic vient de sortir (mai 2012) un essai plus politique et sociétal qu’astronomique, une fois n’est pas coutume. J’y ai vu là un livre ambitieux et c’est ainsi rempli d’optimisme que que j’en ai débuté la lecture, ce en pleine période électorale dont l’issue allait fatalement déterminer l’avenir de mon métier.

Entre les lignes, on retrouve l’enthousiasme débordant d’un André Brahic plein de vitalité, mais au final j’ai l’impression amère que ce livre ne fait que brasser de l’air. De surcroît il y prodigue le culte de l’excellence, qui a tendance ces derniers temps à me hérisser le poil.

Certes, il a la volonté de remettre la science à sa place, tente de la désamalgamer de sa petite sœur la technologie, petite sœur à la fois prodigue et turbulente. La science revient à déchiffrer les lois qui régissent la nature, tandis que la technologie est l’utilisation de ces connaissances pour améliorer le confort de l’homme (ou pas).

« Une proposition scientifique n’est pas une proposition vérifiée avec certitude, mais une proposition réfutable ou falsifiable, c’est-à-dire qu’on ne peut pas affirmer qu’elle ne sera jamais réfutée. [...] Toute conjecture dont on ne peut démontrer ni l’exactitude ni la fausseté n’appartient pas au monde des sciences.  »

Dans les premières pages, André Brahic prône un retour en grâce de la science auprès de nos gouvernants, auprès du grand public. Et là, je suis entièrement d’accord avec lui : la culture scientifique fait grise mine. Pourtant, une bonne culture scientifique est absolument nécessaire à notre époque où la science et la technologie sont omniprésentes : il faut forcément savoir ce qu’est la radioactivité pour comprendre comment fonctionne un réacteur nucléaire et prendre position sur un grand débat sociétal autrement qu’avec ses tripes, même chose pour les OGM, ou les ondes électromagnétiques. La culture scientifique permet de lutter contre l’obscurantisme. « Un citoyen éclairé est à même de faire des choix plus raisonnables. »

En revanche, Brahic semble préférer la télévision à internet pour la diffusion de la connaissance scientifique. Les encyclopédies collaboratives comme wikipédia ne semblent pas avoir son aval... Un point parmi bien d’autres qui montre que son laïus, finalement, n’est que pétri de vérités subjectives nullement argumentées ou étayées. À moins que ce ne soit purement narcissique pour ce point précis... ?

Évidemment, il faudrait que la science ait une part plus importante dans la société et les décisions d’un pays comme le notre. Pour le rappeler Brahic cite l’exemple du Danemark, qui au XVIe siècle consacra plus de 5% de son produit intérieur brut (PIB) à la construction d’un seul observatoire, Uraniborg, sous l’égide d’un seul scientifique, Tycho Brahé. À l’heure actuelle, c’est une part deux fois moindre du PIB qui est consacrée à l’ensemble de la recherche. La communauté scientifique est évidemment d’accord pour dire que ce n’est pas suffisant, mais mettre tous ses œufs dans le même panier, comme le fit en son temps le roi du Danemark n’est pas la solution, même si, à quelques extrêmes près, c’est celle d’André Brahic (les pôles d’excellence !).

Ensuite, p. 53, on peut lire : « L’enseignement supérieur doit se réorganiser autour de quelques dizaines de pôles d’excellence en Europe. » Et là, mon sang n’a fait qu’un tour. Je savais Brahic l’un des instigateurs de l’ombre de notre projet de fusion d’université et d’Idex, mais là, il écrit noir sur blanc que c’est ainsi qu’il voit l’avenir. Projet qui met l’excellence (et ses critères subjectifs pour la définir) sur un piédestal, au détriment du reste. Projet qui fait fi de la plus élémentaire démocratie dans ses instances décisionnelles. Mais là encore, la patte de Brahic : «  Les découvertes scientifiques et l’organisation de la recherche ne doivent pas nécessairement ressortir d’un processus démocratique. » Si je suis d’accord sur le premier point, car effectivement les découvertes scientifiques n’ont rien de démocratiques : « Les découvertes ne surgissent pas après un vote de la majorité ». En revanche l’organisation de la recherche doit se faire de manière démocratique, les parties prenantes (chercheurs...) étant en général suffisamment éclairés pour décider en connaissance de cause. Or actuellement, c’est exactement l’inverse vers lequel on se dirige avec les fusions d’université et les Idex...

Les quelques universités d’André Brahic, seraient ainsi des pôles d’excellences qui « auraient pour vocation d’occuper les premiers rangs mondiaux. » Et voilà : pour lui, l’université n’est pas là pour transmettre des connaissances et du savoir au plus grand nombre, mais pour sélectionner seulement les meilleurs, au mépris des autres, et surtout pour grimper dans des classements internationaux ineptes. C’est dit.

La suite de son livre devient technique et compréhensible seulement par ceux qui sont dans le même bain. Certaines allusions ne le sont que par ceux qui sont dans son proche entourage : « Les réformes actuelles ont eu le mérite de permettre la création de nouveaux départements de sciences de la Terre et de l’Univers. » Assertion qui arrive comme un cheveu sur la soupe pour le profane, mais qui veut dire beaucoup pour nous autres, à l’intérieur de la bergerie.

Bref, je pense que cet ouvrage est intéressant pour ses deux premiers chapitres, le reste n’est que parti pris subjectif sans étayage constructif. Au moins, il ouvre au grand jour la pensée de Brahic sur les réformes entreprises sous Sarkozy, « à la fois de grandes avancées et de regrettables reculs [...] Il faudrait à la fois aller plus loin et mieux expliquer. »

La lecture de ce bouquin m’a fait pas mal fulminer, et confirme que Brahic n’est qu’un oligarque élitiste qui prône l’excellence au mépris de tout ce qui ne l’est pas, quel que soit la définition de cette sacro-sainte « excellence. » Au passage il est en contradiction avec lui-même quand il dit que l’université doit être élitiste, mais que la culture scientifique devrait percoler de manière plus profonde et plus étendue dans les diverses couches de la société.

Je préfère infiniment quand il parle d’astronomie...


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