Les tribulations d’un astronome

Argentière

jeudi 11 juin 2009 par Guillaume Blanc

Ce long week-end de Pentecôte était réservé depuis belle lurette, sur nos agendas. Les billets de train achetés depuis longtemps. Ce qui, au passage, ne les a pas empêché d’être au prix fort, un peu plus de cent quarante euros par tête : la publicité de la SNCF qui orne les gratuits du métro serait-elle mensongère ? Parce que de trente-cinq euros l’aller en couchettes à destination des Alpes, point ! M’enfin, il est des besoins plus impétueux que celui de garder fermer les cordons de la bourse. Aller, on ne vit qu’une fois. Tant pis pour le matelas, les économies seront pour une autre vie.

Destination Chamonix. Le massif du Mont-Blanc. Ski ou escalade ? Les prévisions météo jouèrent du yo-yo toute la semaine précédente : beau/pas beau. On annule ? On attend encore un peu ? Finalement la tendance s’enfila doucement sur le plutôt beau. Alea Jacta Est.

Ce sera donc ski. L’idée d’aller tâter l’Aiguille d’Argentière me titillait depuis quelques temps. Un peu de surf sur le net m’apprit que non seulement le téléphérique des Grands Montets était fermé, mais que le refuge d’Argentière était fermé pour travaux avec la partie « hiver » inaccessible. Un coup de fil au gardien confirma ce diagnostic. C’était l’occasion ou jamais d’aller faire un tour dans ce secteur, une garantie de tranquillité ! Le revers de la médaille était que (presque) personne n’allant par là, aucune information ne circulait sur les conditions du couloir en Y ou du glacier du Milieu ; or nous envisagions de monter par l’un pour redescendre par l’autre. Tant pis, ça sera un peu plus l’aventure.

Vendredi soir, harnaché de nos vingt-cinq kilos de matériel et de ravitaillement (ça pèse de bivouaquer !) nous prenons le train de nuit pour St Gervais, à 23h à la gare d’Austerlitz. Le matin au réveil, mauvaise surprise : le temps est couvert, le plafond bas. Il pleut par moment. Bon. À St Gervais, nous prenons le petit train rouge qui dessert la vallée de Chamonix. Le temps ne semble pas vraiment sur la pente de l’amélioration. Le seul problème qui nous préoccupe alors quelque peu, c’est que nous n’avons pas pris de tente... Mais bon, on verra bien, n’est-ce pas ?

Comme nous avons préféré ne pas déambuler dans le métro et la gare parisienne en chaussures de ski, cela nous demande de trouver un coin où laisser quelques affaires inutiles là-haut. La dame de la gare de Chamonix n’a pas voulu nous garder un petit sac avec les housses des skis et les baskets. En revanche cela ne posa aucun problème à celle de la gare d’Argentière. Merci !

Le temps d’enfiler les chaussures de ski, et une petite averse nous tombe encore dessus. Nous finissons par décoller, entre deux gouttes. Traverser Argentière, passer l’Arve sur un pont, et puis s’enquiller l’horrible chemin en forme de piste de ski qui monte presque droit dans la pente. De quoi suer sang et eau sous la charge. Nous croisons une autre cordée, qui me répond laconiquement « Courtes - Suisses » quand je leur demande ce qu’ils vont faire. Devant mon évidente incompréhension, ils reprennent la version pour imbéciles : « Les Courtes par la voie des Suisses. » Ne voulant pas paraître encore plus idiot, je laisse tomber la quête d’informations, ces deux-là ne semblant pas plus ça disposés à les distiller. Chacun s’en repart à sa sudation.

C’est avec bonheur que nous prenons enfin pied sur le petit sentier qui serpente gaiement sous le couvert forestier jusqu’au refuge de Lognan, quittant ainsi cette horrible piste qui continue pour sa part vers la gare intermédiaire du téléphérique, actuellement en vacances. Un peu au-dessus du refuge, nous apercevons la neige... Pressés de pouvoir enfin libérer nos épaules d’un poids certain, nous grimpons à travers rochers et broussailles pour accéder au plus vite à cette blanche étendue. Poser le sac. En défaire les skis. Coller les peaux. Chausser. Remettre le sac sur les épaules. Repartir.

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Moyennant un passage scabreux et piéton de moraine escarpée, nous prenons pied — ski ! — sur le glacier d’Argentière. Deux skieurs nous précèdent, trace fragile, fil d’Ariane. Des volutes de nuages viennent nous lécher les basques. Nous suivons scrupuleusement la rive gauche du fleuve de glace recouvert d’une pellicule de neige éprouvée, l’absence de visibilité nous interdisant toute autre élucubration. Bientôt nous butons sur le mur crevassé que contourne le sentier d’été par des échelles. Mais ça passe bien moyennant quelques passages à pieds et un contournement de crevasse en crampons.

Nous sommes sur l’immense plat du bassin d’Argentière. Nous passons saluer le couple de skieurs suisses que nous avions en ligne de mire. Ils campent sur le glacier à l’abri de quelques rochers, leur tente faisant drapeau dans le vent. Ils sont parti pour faire le couloir Couturier à la Verte. Nous poursuivons notre chemin. Bivouaquer sur le glacier sans tente, ou tenter de monter au refuge en travaux dans l’espoir d’y trouver un abri sommaire ? Nous décidons d’affronter le tas de cailloux branlant qui mène au refuge. Et là, nous trouvons notre camp de base : la terrasse, sous l’avancée protectrice du toit. Quelques planches entassées là feront office de plancher flottant. Avec vue sur les grandes faces nord.

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Milieu d’après-midi. Le temps est à la tempête. Nous sortons la doudoune. L’eau coule à flot à proximité. Bivouac quatre étoiles !

C’est en soirée que le miracle survient : la grisaille se déchire, la lumière pénètre enfin jusque ici. D’abord par petits pinceaux, spots lumineux aux chaudes couleurs du couchant mettant en exergue un petit bout de montagne, ici ou là, au gré des volutes. Et puis, et puis, petit à petit, le ciel bleu semble se réveiller de sa léthargie, il expulse les nuages et les dissipe. Le soleil disparaîtra dans l’axe de la vallée avec mille feux. Le beau temps s’installe.

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Nous nous endormons sous un ciel étoilé. À droite, les faces nord veillent.

Trois heures. Le réveil sonne. Désagréable impression de venir tout juste de m’endormir. La course prévue est d’une ampleur nouvelle pour moi, j’ai passé la courte nuit à en tourner et retourner les différents paramètres dans mon esprit. L’un d’eux est l’horaire. Un peu peur d’avoir mis le réveil trop tard. Pour la peine je saute hors du duvet, dans la fraîcheur de la nuit. Le beau temps est toujours là. En face, deux petites loupiotes tremblantes progressent lentement en convergeant sous l’Aiguille Verte. Nos amis suisses ont de la compagnie... En bas, sur le glacier, ça s’agite aussi dans la tente de la cordée qui part pour les Courtes. Nous rangeons nos affaires, puis petit-déjeunons. Thé et müesli. Nous laissons tout le matériel de bivouac dans un coin, puis, les frontales vissés sur le crâne, nous prenons le chemin qui mène au couloir en Y à 4 heures. Pas de neige dans les moraines du glacier des Améthystes. Il faut porter les skis sur le sac. Après trois cents mètres de ce régime, nous pouvons enfin chausser. Il fait toujours nuit, mais quelques lueurs vers l’est montrent que l’aube est proche. Cette approche me remémore la dernière course que j’ai fait dans le secteur, c’était la traversée du Tour Noir. À l’époque, tandis que des colonies d’alpinistes se pressaient dans le couloir en Y, pour nous laisser le champ libre sur le Tour Noir, ce fameux couloir m’avait paru beaucoup moins inquiétant que dans mon imaginaire.

Tandis que nous progressons à skis sur une neige très dure, le regel ayant parfaitement joué son rôle, voilà que des nuages se mettent à nouveau à nous tourner autour. Brouillard accompagné de quelques flocons nous accompagne dans l’approche. Le moral s’abaisse. Je commence à me dire que l’Aiguille d’Argentière sera pour une autre fois, imaginant quelque solution de repli pour ne pas complètement gâcher la journée.

Nous arrivons au pied du couloir tandis que le jour qui se pointe nous permet de reléguer les frontales dans le sac. Ce fameux couloir... Si de là où nous sommes, la rimaye semble passer tranquillement, en revanche le ressaut au pied de la pente de neige semble d’une autre envergure. Bah, maintenant que nous sommes là, autant aller y voir de plus près. Nous remettons les skis sur le sac, et enfilons les crampons. La rimaye est effectivement parfaitement comblée. Nous nous encordons quand même. Juste après, le ressaut qui mène au couloir est en glace. Et un peu raide, tout de même. Je suppose qu’un habitué de la cascade de glace n’en aurait fait qu’une bouchée, mais ce n’est pas mon cas. De surcroît, je n’ai qu’un piolet. Je tente le coup malgré tout. Et puisque je ne suis pas un dieu des pentes de glace, ben on va le tenter à l’ancienne, en creusant des marches. J’essaye de planter une broche, pour m’assurer, mais la glace se révèle pourrie : la broche ne tient pas. Ça me rassure, quelque part, tailler des marches n’en sera que plus aisé. Et de fait. Pendant que je m’élève ainsi doucement, Anne-Soisig arrivera à fabriquer un petit relais. Au cas où. Finalement, en prenant le temps qu’il faut, ça le fait. Un petit relais intermédiaire entre les deux ressauts, et je prends pied dans le couloir, qui, pour la peine, semble relativement débonnaire.

Anne-Soisig me rejoint. Et nous poursuivons corde tendue, sur une neige dure qui cramponne merveilleusement bien. Le couloir est creusé d’une grosse cannelure en son centre, goulotte qui draine tout ce qui vient d’en haut, quand le soleil commence à chauffer. Heureusement, ce n’est pas encore le cas, nous sommes tranquille. Et pendant que je bataillais dans la glace du ressaut, les nuages se miraculeusement sont dissipés, laissant place à un magnifique ciel bleu. Le soleil s’est levé, inondant de lumière la face nord des Courtes, en face de nous.

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Nous progressons lentement, pour avaler environ deux cents mètres de couloir par heure. Je me sens étonnement bien, les conditions sont excellentes, même si l’incertitude de la sortie demeure : sera-t-elle en glace ? Le soleil ne va-t-il pas arriver trop tôt dedans ? Mais ces questions trouveront d’elles-mêmes leurs réponses incessamment sous peu. Au niveau de la bifurcation du Y, je m’enfile dans la branche de gauche. Peut-être parce qu’elle me semble plus accueillante. Bientôt, nous voyons le bout. La crête est au soleil, et nous tend les bras. Au -dessus d’un passage plus raide, le soleil vient brutalement nous inonder de chaleur et de lumière. Nous mettons les lunettes. Mais rapidement, la sueur les couvre de buée, et je ne vois plus rien. Tant pis, on verra plus tard pour les lunettes, je laisse la lumière m’éblouir. Je progresse lentement, c’est épuisant de remonter un couloir sur la pointe des pieds, avec un seul piolet, et un bâton de ski stupidement inutile dans l’autre main. Les derniers cent mètres me paraissent une éternité. Je transpire par chaque pore, mais impossible de quitter une couche de vêtement dans la raideur de la pente. Heureusement, bientôt la crête, petit mur de neige presque vertical, ça y est, je me hisse au-dessus. Anne-Soisig me rejoint bientôt. La neige brille de mille feux sous les rayons du soleil. La crête est large et facile. L’esprit peut enfin souffler, les difficultés sont derrière nous.

L’urgence là, tout de suite, c’est de trouver chacun son petit coin, envie commune, envie pressante. Les heures passées dans le couloir, raide, ne permettaient pas ce genre d’acrobaties. C’est ainsi déculotté que je vois partir mon gant gauche, que j’avais soigneusement remisé dans ma veste... ouverte ! Il glisse tranquillement sur la pente de neige dure, si lentement que j’ai même eu le temps d’espérer qu’il s’arrêter, bloqué par quelque aspérité ; s’il a paru hésité à un moment, il n’en fut rien, il a finalement disparu de mon champ de vision, englouti par la pente. Il me reste mes mitaines... Nous rejoignons ensuite le sommet tout proche avec une légèreté retrouvée.

La vue est fantastique ! Un massif du Mont Blanc absolument féérique. Et puis nous sommes seuls ici, ce qui ne gâche rien. Enfin presque, une cordée de skieurs, montée par le glacier du Milieu est au collet, juste en-dessous. Finalement, nous sommes cinq cordées à avoir bravé le mauvais temps de la veille, à avoir bivouaqué, pour avoir le plaisir de profiter du beau temps d’aujourd’hui. Les sommets alentours sont majestueux et le regard porte jusqu’au Valais, Cervin et Mont Rose y compris. Il fait bon, le soleil donne, pas un souffle de vent malgré les prévisions, nous prenons notre temps, il n’y a plus d’urgence, si ce n’est celle de profiter de l’instant présent.

Nous grignotons quelques barres chocolatées et autres fruits secs, affamés que nous étions en remontant le couloir : si Anne-Soisig avait pensé à mettre quelques barres à portée de main, je n’ai pas eu la présence d’esprit de garnir mes poches de ravitaillement, et dans la pente, ouvrir le sac sur lequel reposaient les skis eut été scabreux. Le sommet est là pour se restaurer.

Seule ombre au tableau pourtant si parfait jusque là : un hélicoptère tournicote déjà autour de la Verte. Je n’y pensais même pas. Hier, évidemment, dans le mauvais temps nous étions pour le moins tranquilles. Et voilà que les vrombissements intempestifs refont leur apparition avec le soleil. Navrant... Le pire c’est qu’ils ne nous lâcheront plus, violant ainsi l’intimité et le silence des belles montagnes qui nous entourent, et ce, tant que le soleil règnera. Ce bourdonnement permanent dans les oreilles, tout en étant quasiment seuls dans la montagne. Ô maudite civilisation ! (Parfois)

La petite pente raide juste sous le sommet semble un peu plaquée, Anne-Soisig préfère rejoindre le collet à pieds. Nous croisons l’autre cordée, qui va faire un tour au sommet. La pente pour rejoindre le glacier du Milieu est un peu raide, et la neige surtout très dure. Anne-Soisig descend en crampons. Je la rejoins peu après en skis, tout le haut était excellent, petite couche de neige pourdreuse sur un fond lisse et dur. Le goulet est moins sympathique, jonché de boules dures sur lesquelles les carres frétillent. Mais cela ça passe plutôt bien.

Sous l’étroiture, la pente s’adoucit un peu jusqu’à la rimaye qui la zèbre sur toute son horizontalité. Dans l’axe, c’est là que se déversent les multiples coulées qui finissent par boucher la gueule béante. Et sous la rimaye, c’est une neige délicieuse qui nous attend. À peine transformée sur le dessus, le plaisir dans toute sa largeur.

Évidemment, toutes les bonnes choses ont une fin, et rapidement nous devons naviguer entre glace et cailloux sur un manteau de neige sale trop peu épais. La canicule du mois de mai a fait des ravages ! Rive droite, nous louvoyons entre crevasses et caillasses. Ultimes névés sous la langue du glacier, il faut se rendre à l’évidence, le ski s’arrête là. 2700 mètres. Tout juste l’altitude du refuge. Il suffit de traverser les moraines vers la gauche. Skis sur le dos, cela va de soi.

Après une sympathique collation pain/fromage, nous tentons de passer l’après-midi. Au début il fallu jouer à cache-cache avec le soleil, pour ne pas griller sur place. Et puis rapidement, le mauvais temps se jeta de nouveau sur nous. La fenêtre de ciel bleu qui nous permit de faire notre course fut décidément bien étroite : il fallait viser juste ! Passer le temps... Bouquiner... Mais mon livre ne m’emballait pas plus que ça. Nous avons papoté, nous avons mangé. Tandis qu’au delà du muret qui marquait les limites de notre territoire du week-end, la pluie alternait avec la neige, dans un ballet de nuées.

Le soir a fini par se pointer, tant bien que mal. Pas de joli coucher de soleil cette-fois-ci. Dîner en forme de soupe au potiron, fabrication maternelle, suivie du plat de résistance mélange de céréales au fromage. En guise de dessert tisane et chocolat.

Nous nous couchons sans voir les étoiles.

Lundi, 4h00. Le réveil sonne. Nous nous levons sans grande conviction. Le temps n’est pas franchement de la partie. Petit-déjeuner, et puis remplissage des sacs. Nous partons vers 5h13, chargés comme des mulets, en descendant sur le glacier d’Argentière. Là, un peu de descente à skis, entre neige maculée de poussières et glace affleurante, nous rejoignons la base du vallon qui monte au col du Chardonnet.

Encore faut-il trouver le bon chemin : à droite, des rochers lisses polis par le glacier, infranchissables ; à gauche, une gigantesque moraine très raide, infranchissable. Au milieu, sous la langue du glacier se semble se rétracter sur les hauteurs, entre deux barres, un mince filet de neige, étroit couloir qui semble déboucher quelque part. La neige est dure et portante, nous mettons les skis sur le sac — le geste devient rituel ! — et chaussons les crampons, pour remonter ainsi trois cents mètres de pente raide et gelée. Après quoi, nous pouvons chausser. Ça passe. La suite, jusqu’au col est tranquille.

7h50. Vrrrrroummmm... « P’tain, y sont déjà levés ces cons-là ! » Le ballet des hélicoptères et autres engins vrombissant a repris de bonne heure. Pas de répit, vous dis-je ! Essayer de faire abstraction du bruit, incongru en ce lieu... Le soustraire... Insecte impertinent que je rêve d’écraser du pouce. Tranquilliser les montagnes, enfin.

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L’idée initiale de la journée était de traverser vers le glacier de Saleina, et de redescendre dans la vallée par le glacier du Tour. Seulement voilà. Le couloir qui descend en face est du col du Chardonnet a une sale gueule. Il est 8h30 quand nous arrivons à son sommet. Il est déjà baigné de soleil. Et il est vraiment pas beau à voir : des pierres instables de partout, prête à fondre sur l’alpiniste imprudent qui aurait l’idée saugrenue d’oser emprunter le passage. D’ailleurs, ça parpine déjà. Nous n’avons pas de grande corde pour faire un unique rappel sur le côté dans des rochers qui semblent plus sains. Donc à moins de rentrer les épaules sous le casque et d’espérer que rien de gros ne nous tombe dessus pendant que nous descendons, je préfère quand même éviter de tenter le diable. D’ailleurs je pense que la seule façon de passer cette chose est en pleine nuit quand les pierres branlantes sont vaguement scotchées par la fraîcheur nocturne... Dire que tout ça est la faute du réchauffement climatique qui rabote les glaciers : si le glacier de Saleina n’avait pas vu son niveau baisser de quelques dizaines de mètres ces dernières décennies, toute cette instabilité serait encore enfouie sous des tonnes de glaces, et ne nous gênerait pas le moins du monde. D’ailleurs, le passage était débonnaire, paraît-il, fut une époque pas si lointaine. Tant pis donc pour la belle traversée prévue, ce sera pour une autre fois, ou même jamais, tant la perspective de me prendre une pierre dans le nez ne m’inspire pas, il vaut mieux redescendre par là même où nous sommes montés. Et tant pis pour la perspective d’explorer un autre chemin pour rejoindre les basses altitudes que l’horrible piste qui nous a fait suer sang et eau lors de la montée. Et tant pis si c’est avec nos gros sacs lourds que nous sommes montés au col, pour redescendre sur nos traces avec ces mêmes sacs lourds. Tant pis.

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Nous enlevons les peaux. En fait la descente n’est que pur plaisir. Sur la carapace glaciaire, une fine pellicule de neige duveteuse s’est déposée au cours de la nuit, donnant à la surface un aspect lisse et moelleux exactement comme il faut ! Cependant, dès que la pente s’accentue, seul subsiste le fond dur, toujours à l’ombre, encore gelé. Avec un gros sac à dos, c’est sportif, mais ça le fait. Nous descendons à skis le couloir étroit et raide monté en crampons. Même Anne-Soisig reprend confiance et sans se laisser démonter enfile les virages dans l’étroiture.

Nous nous retrouvons ainsi bientôt en bas. Il nous faut désormais traverser de part en part le glacier d’Argentière pour rejoindre sa rive gauche. Le géant fait le gros dos, et il nous faut serpenter pour éviter la glace vive. Et côté rive gauche, ça passe, moyennant un petit contournement de crevasse, pour éviter un saut aléatoire. Ça passe même mieux qu’à la montée : normal quand on voit où l’on va. La pente crevassée est ainsi rapidement avalée, puis le replat en-dessous. Le passage de la moraine latérale est sec, mais la neige est encore là de l’autre côté, nous permettant de gagner encore quelques mètres. 2150 m. Il faut se résoudre à enlever les skis. Qui finissent sur... le sac ! Petite pause casse-croûte avant d’attaquer le calvaire de la descente. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, mais au-dessus de nos têtes, les sommets sont bien pris dans la crasse. Décidément, hier, quelle chance.

Descente éprouvante mais sans histoire, pour rejoindre Argentière. L’inévitable sudation laisse parfois place à l’émerveillement de revenir d’un pays de roc et de glace pour arpenter désormais de douces pelouses alpines verdoyantes. Pas de pelouse à proximité de la gare, nous nous posons sur le parking en attendant qu’elle pour pouvoir récupérer nos baskets. Après une bonne heure et demi de bain de soleil allongés sur l’asphalte, nous pouvons troquer nos chaussures de ski contre nos baskets. Avec un billet pour descendre à Chamonix. Nous y passons l’après-midi à passer le temps. Devant la maison de la montagne, une cérémonie en l’honneur de Karine Ruby jeune fille prodigue de la vallée, trop tôt disparue... Après deux jours formidables passés là-haut, cela nous rappelle que la montagne est parfois cruelle ; je le sais que trop bien. La Faucheuse n’a pas de critères. Rester humble.

La librairie fut notre refuge, puis lecture sur un petit carré de gazon miraculeusement épargné par le bétonnage. À l’ombre, de surcroît, ce qui semble être une luxe. Plus tard, nous descendons à St Gervais dans l’espoir de manger un morceau. Mais les restos sont fermés, nous achetons quelques tomates à l’épicerie du coin. Retour à la capitale d’une traite.

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Panorama depuis le sommet de l’Aiguille d’Argentière. De gauche à droite : le Mont Dolent, l’Aiguille du Triolet, les Grandes Jorasses, Les Courtes, les Arêtes de Rochefort, les Droites, le Mont Blanc, l’Aiguille Verte.

D’autres images par ici.

Les photos d’Anne-Soisig.

Le compte-rendu sur CampToCamp.


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