Les tribulations d’un astronome

Daniel Chalonge, astronome, alpiniste, photographe

dimanche 24 novembre 2013 par Guillaume Blanc

Depuis que j’orbite quelque peu dans les sphères astronomiques françaises, j’entends parler périodiquement de l’« École Internationale D. Chalonge ». Cette école a beau traiter annuellement de cosmologie [1], pour quelques raisons que j’ignore je n’y ai jamais mis les pieds. J’avoue que je ne m’étais pas plus que ça intéressé à la question.

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Il y a quelques années, dans les méandres de la toile, je suis tombé sur un article relatant l’ouvrage de la fille de Daniel Chalonge « Les hautes routes d’antan. » Le nom du bonhomme a trouvé résonance dans mes méninges : un alpiniste astronome (ou plutôt astronome alpiniste !). Et photographe à ses heures perdues de surcroît : il n’en fallait pas plus que tout cela m’intéresse !

L’ouvrage en question, paru en 1994 et que j’ai réussi à trouver dans une librairie en ligne, est un recueil de photos et de comptes rendus de courses en montagne de Daniel Chalonge et de ses potes, illustré de leurs photos, le tout rassemblé et commenté par Karen J. Chalonge, la fille de Daniel Chalonge.

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Daniel Chalonge est né le 21 janvier 1895 à Grenoble et mort le 28 novembre 1977 à Paris. Normalien en 1916, il soutient sa thèse en 1933. Sa volumineuse liste de courses en montagne lui ouvre les portes du Groupe de Haute Montagne (GHM) en 1921 [2].

Il a travaillé sur la spectroscopie stellaire, en particulier l’hydrogène qui est le principal constituant de l’univers. Il a également toujours arpenté les montagnes, soit pour la science, bardé de ses instruments, soit pour le plaisir accompagné de ses amis et de son appareil photo, en été sur le rocher, en hiver sur des skis.

« En quelques heures de marche sur les sentiers des Alpes, parmi les neiges et les rochers, je vis plus, je recueille plus d’impressions, plus de souvenirs qu’en six mois de la vie… »

Daniel Chalonge

Il a participé à la création de l’Institut d’Astrophysique de Paris (IAP) et est à l’origine, entre autres nombreuses choses, d’une classification stellaire avec ses collègues Daniel Barbier et Lucienne Divan, classification dite BCD pour Barbier, Chalonge, Divan [3], qui est à l’origine de sa renommée internationale.

« La vie véritable, c’est la vie libre, c’est l’action sous toutes ses formes. La science est une forme de lutte. Une autre plus immédiate, plus excitante pour le corps, c’est l’alpinisme. »

Daniel Chalonge, Les Hautes Routes d’antan

En montagne, il a exploré en long en large et en travers les massifs à proximité de Grenoble, dont l’Oisans. Oisans qui porte le souvenir éternel de Daniel Chalonge puisque qu’un pic porte son nom, la Pointe Chalonge, 3344 m, dont il fit la première ascension par son arête sud-est le 8 septembre 1926 avec son camarade Pierre Dalloz, en explorant l’arête du Pic Sud des Cavales. Cette voie est côtée AD — Assez Difficile —, elle porte le n° 621 dans le topo exhaustif « Guide du Haut-Dauphiné, tome 1 » par François Labande. Une autre voie en face nord-est amène à la Pointe Chalonge, ouverte en 2004, nommée « voie BCD » en hommage aux trois mousquetaires de cette classification stellaire.

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La Pointe Chalonge, 3344 m
Coincée entre le col du Clot des Cavales (Bonnet des Cavales) et le Pic Sud des Cavales dans le massif des Écrins. ©Géoportail
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Face est de la Pointe Chalonge
Vue depuis le refuge du Pavé

On trouve dans « Les Hautes Routes d’antan » un récit a posteriori de Pierre Dalloz de ce crapahut sur l’arête des Cavales. Karen Chalonge relate (p. 128) : « La photographie de sa pointe est suspendue chez lui parmi d’autres ; à qui lui demandait son nom, il se bornait à répondre, avec tout de même un brin de fierté, que c’était la pointe Chalonge ; loin d’être pour lui un exploit, c’était simplement une jolie conquête de sa jeunesse ; apparemment, Dalloz et lui s’étaient alternés en tête de cordée et Daniel, ne cherchant jamais à s’imposer, avait laissé à son compagnon le soin de choisir le nom de leurs montagnes. »

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La Pointe Chalonge sur fond de Râteau et de glacier Carré
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Un autre ouvrage, « La photographie à l’assaut des Alpes », paru en 2006, montre des photographies de montagne prises par Daniel Chalonge et Pierre Dalloz, réunies par Frédéric Chevaillot, sur des textes racontant l’histoire de l’alpinisme de l’entre-deux guerres par Daniel Léon. De très belles images, dont celle de couverture qui montre un alpiniste pointant le bout de son nez au Pas du Chat dans l’ascension du Grand Pic de la Meije, en 1921. On pourra éventuellement regretter que la paternité des unes et des autres ne soit pas mentionnée. Toujours est-il que le sieur Chalonge non content d’être à la pointe de l’alpinisme de son époque, trimballait de surcroît dans ses épopées alpines un appareil photo. Et pas n’importe lequel, puisque même si les années 1920 virent l’apparition du petit format 24x36 mm avec donc des appareils au poids et volume moindre (le fameux Leica), Chalonge semblait préférer encore les plaques de verre, puisque les images de l’ouvrage sus-cité proviennent de plaques de verre. Or un appareil à plaque de verre de l’époque, ça devait ressembler un à celui-là. On est loin de mon petit Ixus qui pèse presque rien, et on est également loin de mon réflex qui pèse certes un peu plus, mais bon. Peut-être était-ce là une déformation professionnelle de Daniel Chalonge qui transportait son matériel de spectroscopie stellaire — de son invention ! — au sommet des montagnes, dont l’observatoire de la Jungfraujoch à 3571 m dans l’Oberland Suisse.

Et moi qui m’imaginait modestement être le premier astronome alpiniste photographe ! [4]

Mais ce fut sacré bonhomme, en somme, que ce Daniel Chalonge. En plus il était apparemment humainement tout à fait fréquentable.

« Il était avant tout remarquable par ses qualités de cœur. Le trait dominant de son caractère était la bonté (...), que l’on constatait sur son visage rayonnant. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui eût résisté à son charme. Tout le monde l’aimait, à juste titre. »
Henri G. cité par Karen J. Chalonge. La photographie à l’assaut des Alpes

Plus je m’immisce dans la vie de cet homme, plus je ressens une certaine résonance. Disons que je commence à bien l’aimer, ce Daniel Chalonge. D’autant que son massif de prédilection était l’Oisans, un peu comme moi, ce qui ne l’empêchait pas d’aller voir ailleurs (en bon parisien) et qu’il lui arrivait de traîner ses spatules sur l’épaule au sortir d’une gare parisienne. Un peu comme moi.

« Lorsqu’en 1929, Daniel arriva en gare de Paris avec ses skis ramenés de Grenoble afin de les emporter à la station scientifique suisse d’Arosa, il fut immédiatement entouré d’un groupe de curieux qui n’avaient jamais vu de tels objets et en ignoraient l’usage.  »
Karen J. Chalonge. Les Hautes Routes d’antan

Évidemment, quand je me balade avec mes skis dans le métro parisien, l’effet est moins grandiloquent, d’une part parce que le parisien du XXIe siècle a déjà vu des skis à la télé, et d’autre part parce qu’il voit tellement de choses dans le métro, qu’une bizarrerie de plus ou de moins...

On sent également dans certains écrits et récits des compagnons de cordée de Daniel Chalonge la prise de conscience que dès que l’Homme touche à un morceau de montagne sauvage, celui-ci perd son côté sauvage, justement.

« Quand un lieu que l’on a aimé se trouve à la portée des hommes, il est prudent de ne jamais y retourner. »
Pierre Dalloz. Les Hautes Routes d’antan

«  [...] nous débouchons dans le cirque de Pralognan, aride et nu, gâté seulement par de grosses bâtisses que l’on nomme « hôtels » et qui sont aussi bien à leur place ici qu’un paysan du Danube dans une salle de bal. »
Henry Boniface. Les Hautes Routes d’antan

Les prémices d’un engagement en faveur de la montagne ?

Si j’avais un peu de temps, j’aurais presque envie de tenter d’écrire une biographie de ce grand homme !


PS du 15/10/2014. Si vous êtes intéressé par le livre « Les Hautes Routes d’Antan » de Karen Chalonge, vous pouvez m’écrire.

[1Je suis assez étonné de la thématique portée depuis des années par cette école, puisque Daniel Chalonge n’était pas du tout cosmologiste mais spécialiste de spectroscopie stellaire...

[2Source : « Les alpinistes en France, 1870-1950, une histoire culturelle » par Olivier Hoibian, p. 204

[3Chalonge et Barbier ont ainsi proposé en 1941 une classification des étoiles à partir de deux observables liées à la discontinuité de Balmer dans le spectre de l’hydrogène. Chalonge et Divan l’ont par la suite « amélioré, » ajoutant en 1952 un troisième paramètre...

[4Ceci étant, l’Histoire est parcourue de bien d’autres alpinistes scientifiques, et peut-être photographes, dont des astronomes ; on peut exemple citer les Puiseux, père (Victor, qui donna son nom au point culminant du Pelvoux) et fils (Pierre), qui traversèrent le XIXe siècle de l’alpinisme sans guide.


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