Les tribulations d’un astronome

Everest : l’indécence même !

vendredi 25 avril 2014 par Guillaume Blanc

Ce qui se passe sur les flancs de l’Everest depuis l’année dernière — voire même avant [1] ! — laisse perplexe. Versant népalais. Voie normale.

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Face nord-ouest de l’Everest
Vue depuis le Khala Patar

Les candidats au suicide au sommet, dont la plupart ne sont pas des alpinistes, mais seulement des collectionneurs de trophée. Souvent, ils n’ont jamais — ou si peu — fait de montagne et d’alpinisme avant, et n’en referont pas après. Si la voie normale d’ascension de l’Everest n’est pas difficile (engagement VIII, difficulté « alpine » PD+), elle demande néanmoins, en principe, des qualités alpines certaines avec un (bon) minimum d’endurance. Comme la plupart des candidats ne possèdent pas ces qualités, ils font appel à des agences [2], qui vont employer des guides (népalais ou pas) et des porteurs, pour faire la trace et tirer ce beau monde (qui paye, cher) au sommet, sans oublier les bonbonnes d’oxygène qui font partie du lot. Sommet qui nécessite un peu de chance aussi.

L’altitude, forcément, est un facteur de risque. On peut néanmoins (en partie) le maîtriser, avec l’entraînement et surtout l’acclimatation (sans oublier quelques lampées d’oxygène !). Pour le froid subséquent, il suffit (facile à dire, certes !) de se protéger en s’habillant correctement ou en s’abritant. En revanche, la première partie de l’ascension, au-dessus du camp de base, consiste à remonter une vaste chute de séracs sur le glacier Khumbu. Pas moyen de contourner l’obstacle. Il faut le franchir. Pour cela, serrer les fesses, et errer dans le labyrinthe d’un chemin tracé en début de saison par les guides népalais. Tracé et surtout équipé, car il faut franchir d’immenses crevasses et des murs de glaces de plusieurs étages.

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Ice Fall : passage typique de crevasse...
© Janatan Ginting

C’est fait sur des échelles, parfois ficelées les unes aux autres pour augmenter la portée et franchir l’abîme. Serrer les fesses en priant — j’imagine que dans ce cas, on peut facilement croire en tous les Dieux disponibles — que les châteaux de cartes que l’on arpente décident de flancher à un autre moment. Les chutes de séracs sont un des risques les moins prévisibles qui planent sur la tête de l’alpiniste. Si grimper à l’aube, quand le regel fige la montagne, limite les chutes de pierre, si éviter certaines pentes et certaines heures de la journée permet d’éviter en grande partie les avalanches de neige, en revanche, rien ne permet d’éviter les chutes de séracs, qui peuvent survenir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, en hiver ou en été. La seule chose à faire est d’éviter de passer juste en dessous. Et quand on n’a pas le choix (sic !) la seule option est de limiter au maximum l’intervalle de temps passé dans la zone dangereuse. Sauf que si la plupart du temps ça passe sans casse, parfois, pas de bol. Crac.

Évidemment, je parle de ce que je ne connais pas, pour ne jamais y avoir mis les pieds, sur l’Everest, ni sur sa voie normale, d’ailleurs. Je me suis contenté d’une vue de loin sur le camp de base, depuis le Kala Pathar, au printemps 2011, vue qui donnait aussi sur une partie de cette mortelle Ice Fall. Voir l’un et l’autre ne m’a pas spécialement donné envie d’aller y traîner mes crampons, un jour. Je parle donc de ce que je ne connais pas, mais j’ai néanmoins lu suffisamment de livres, de récits, d’articles sur la chose pour m’en faire une petite idée et partager ici mon point de vue.

Et ce printemps tragique avalanche dans cette « Chute de Glace » ;

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Ice Fall
La chute de séracs du glacier Khumbu au-dessus du camp de base, que doivent franchir les candidats à l’Everest.

avalanche de séracs, probablement, même si les média qui s’en font l’écho ne donnent pas trop de détails techniques. Toujours est-il que seize guides népalais — sherpas — ont péri. Des népalais qui préparaient — équipaient — cette zone ultra-dangereuse pour que leur clients occidentaux puissent passer relativement facilement, et surtout rapidement, réduisant ainsi la probabilité d’être, eux, réduits en bouillie. Évidemment, équiper la zone signifie y passer plus de temps. Y passer plus de temps signifie aussi augmenter dangereusement la probabilité de se prendre un immeuble de glace sur la tronche. Et voilà.

Des sherpas qui travaillaient, gagnant là l’unique subside qui permettait à leurs familles de survivre. Des familles endeuillées, désormais sans ressources. Car les assurances, c’est bon pour les occidentaux, mais eux ?

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Le camp de base de la voie normale népalaise à l’Everest
Vue depuis le Khala Patar

Une montagne chaque année envahie par des hordes de touristes — à défaut d’alpinistes — qui vont flirter avec leur vie pour le simple prestige du « Plus. » Parce qu’il est là, et parce qu’il en faut bien un, de plus haut sommet de la planète. C’est l’Everest. Et pour ces touristes, qui payent très cher [3], tout doit être mis en œuvre pour les tirer vers le sommet. On équipe la montagne d’échelles, de cordes fixes, pour transformer un terrain sauvage inhospitalier en vaste stade — arène ? — pour sportifs délurés. Les guides népalais sont aussi là pour pousser, tirer, des clients qui devraient être partout sauf ici, et qui sont là parce qu’ils ont payé. J’en ai vu des comme ça, à l’Imja Tse, un tout petit sommet de 6000 m sur le flanc sud du Lhotse. Cent mètres de paroi glacée fortement inclinée, des cordes fixes, des guides népalais qui treuillaient littéralement des clients incompétents — faisant là leurs premiers pas crampons aux pieds — et de surcroît épuisés, tels des sacs de patates. Mais comme ils ont payé pour aller au sommet, ils iront. Ils pourront ensuite le claironner dans les salons. Sur l’Everest, c’est évidemment une autre paire de manches. Entre 6000 m et 8000 m, il y a un monde, et la marche à franchir est de taille.

Ils sont pourtant des centaines chaque année, chaque saison, printemps, automne, à aller s’entasser sur les kilomètres de cordes fixes à la queue leu-leu pendant les quelques rares créneaux où la météo capricieuse de l’endroit laisse la montagne temporairement accessible.

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Foule processionnaire
Samedi 19 mai 2012, à 9 heures du matin, à 7 920 mètres d’altitude. Les grimpeurs viennent de quitter le Camp IV, dernière étape avant l’ascension ultime. © Ralf Dujmovits - Paris Match

Le pire, c’est que ces guides népalais estiment que la montagne leur appartient, ou tout au moins la voie normale ou les cordes fixes qui l’équipent, posées en début de saison. Ils bossent eux, et quand on ne fait que passer, sans déranger, sans guide, pas besoin, ben, on dérange quand même. Ils n’aiment pas qu’on se débrouille seuls, on leur pique leur raison d’être et surtout leur gagne-pain.

Bref, à lire des choses ici et là, l’ambiance sur la voie normale de l’Everest semble être continuellement tendue comme une corde de piano. Comme dans une salle de marché, où des traders en cravate sont prêts à écraser leur voisins/copains pour remporter le jackpot. Pareil sur l’Everest, cravate en moins.

Parfois, un grain de sel dans ces rouages grippés, et ça tourne au vinaigre. Parfois, le vinaigre a un sale goût, notamment quand le grain de sel fut Ueli Steck, qui a failli se faire lyncher au printemps 2013 pour ne pas avoir voulu suivre le troupeau.

Toujours est-il que devant le peu d’indemnités données aux familles des victimes de l’avalanche par le gouvernement népalais, les autres sherpas décident de faire la grève de l’Everest pour cette année et quittent le camp de base. Évidemment, ça ne plaît pas à tout le monde : les « alpinistes » occidentaux n’en ont cure, ne souhaitent qu’une chose : en avoir pour leur argent et continuer.

Enfin, la chaîne de télévision américaine Discovery Channel [4], présente sur les lieux au moment du drame pour tourner un reportage sur un gars qui envisageait de sauter en base jump du sommet, reconvertit son projet annulé en documentaire sur l’avalanche. Et oui, il faut en profiter, n’est-ce pas ?

Et un peu de décence, ça ne ferait pas de mal, aussi, non ?

Finalement, l’Everest, c’est le summum du mercantilisme de la montagne. Notre société de consommation semble cristalliser ici sous l’effet des catalyseurs que sont le danger, la promiscuité, le manque de confort, dans sa version la plus abjecte. C’est tout sauf de la montagne. Toutes les valeurs portées habituellement par la montagne et l’alpinisme sont ici bafouées pour faire ressortir les plus bas instincts de l’être humain. Gerbeux.

[1Déjà en 1996, huit « alpinistes » occidentaux avaient trouvé la mort conséquence d’une guéguerre entre agences...

[2Il est certes à peu près nécessaire de faire appel à une agence pour gérer la logistique jusqu’au camp de base, mais il n’est pas obligatoire d’avoir des porteurs d’altitude et autres guides qui font la trace, fixent échelles et cordes fixes, et accessoirement poussent/tirent leurs clients...

[3Le prix d’une ascension de l’Everest par une agence française avec un guide français est d’environ 50000€.

[4En 2000 quand j’étais aux US, j’avais jeté un œil sur cette chaîne soi-disant de culture ; elle faisait déjà dans le sensationnel en enchaînant un reportage chirurgical avec une poursuite de voiture auprès de la police... J’avais pas regardé bien longtemps.


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