Les tribulations d’un astronome

Tchernobyl dans les Alpes...

dimanche 9 août 2015 par Guillaume Blanc

La CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité) vient de publier un communiqué alarmiste sur des mesures de radioactivité dans certaines zones des Alpes, qui seraient dues aux retombées du nuage de la catastrophe de Tchernobyl. En fait une zone très circonscrite à proximité du col de la Bonnette-Restefond dans le Mercantour.

Les mesures d’activité vont jusqu’à 150 kBq/kg de sol en bordure d’un lac à sec pour le césium 137, un élément qui n’est clairement pas naturel, puisque c’est un produit de la fission de l’uranium [1]. L’association mesure également un débit de dose maximal de 5 µSv/h dans ce même lac à sec. Aucune information sur la surface de cette contamination [2].

Elle se sert ensuite de ces valeurs pour produire des phrases propre à déclencher la panique de tout un chacun, à commencer par le sous-titre :

« Dans les Alpes, certains sols sont toujours des « déchets radioactifs » »

Certes, mais une substance dont la radioactivité est de l’ordre de grandeur de la radioactivité naturelle est aussi considérée comme un déchet nucléaire !

« A 1 mètre du sol, sur des centaines de mètres carrés, le niveau de radiation est toujours plus de 2 fois supérieur à la normale. »

Peut-être, mais est-ce qu’il faut crier au loup pour autant ? Et puis, c’est quoi « la normale » ?

« Les niveaux de radiation au contact du sol dépassent toujours, sur les zones d’accumulation, des valeurs plusieurs dizaines de fois voire plus de 100 fois supérieures au niveau naturel. »

Peut-être, mais est-ce dangereux pour autant ?

Et enfin : « Le fait de bivouaquer 2 heures sur certaines de ces zones induit toujours en 2015 une exposition non négligeable (débit de dose de 5 µSv/h au contact du sol). »

Évidemment, un tel communiqué n’a pu qu’être repris par les médias divers et variés, avec des titres à sensation, qui, comme à leur habitude, n’ont pas cherché plus loin : Montagnes Magazine, Le Figaro, RTL, le Point et même les Techniques de l’Ingénieur...

Pour commencer, le becquerel (Bq) n’est que le nombre de particules émises par seconde pour une substance radioactive donnée. Cette unité n’indique pas le caractère dangereux du rayonnement émis. Ce qui fait la dangerosité c’est l’énergie déposée par les particules émises par les substances radioactives dans les tissus vivants. Le Sievert (Sv) est l’unité qui permet cette quantification, une quantité d’énergie déposée par unité de masse de corps humain, pondérée par différents facteurs selon les organes et la nature du rayonnement (débit de dose efficace).

Le débit de dose induit par la radioactivité naturelle du corps humain (potassium 40 et carbone 14 pour l’essentiel) est d’environ 0,2 mSv/an. Il faudrait donc bivouaquer non pas 2 h précisément à ces endroits pour que cela devienne non négligeable, mais plutôt 40 h (sans bouger, hein !) pour que cela atteigne le débit de dose équivalent à la radioactivité naturelle du corps humain en une année.

De plus le débit de dose reçu par chacun d’entre nous chaque année est d’environ 4 mSv (dont environ 2 mSv dû à la radioactivité naturelle, une partie — petite — due aux rejets industriels, une partie due aux divers examens radiologiques que nous subissons...). Il faudrait donc bivouaquer 800 h — soit plus de 30 jours — à cet endroit (toujours sans bouger) pour atteindre des niveaux équivalents. En fait, la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) préconise que le débit de dose en plus de la radioactivité naturelle ne doit pas dépasser 1 mSv/an. Ça laisse tout de même la possibilité de bivouaquer 200 h. À propos des faibles doses radioactives, voir ici.

Donc, si, le fait de bivouaquer 2 h à ces endroits induit une exposition négligeable.

Ces mesures sont intéressantes, même si très (trop ?) ponctuelles géographiquement [3] — comment peut-on ainsi généraliser comme le fait la CRIIRAD dans son communiqué : on a l’impression à le lire que toutes les Alpes sont contaminées (ce qui est peut-être vrai, mais reste à démontrer !) —, mais avant d’en tirer des conclusions catastrophistes, il faut quand même relativiser — et surtout ne pas se baser sur une seule mesure en un seul point, ou presque !

De surcroît, les valeurs d’activité de 150 kBq/kg semblent importantes, mais le becquerel est une unité très petite : notre corps est ainsi radioactif avec une activité d’environ 10 kBq.

Par ailleurs sur wikipédia, on peut lire que : la limite de 100 kBq/kg est équivalente à la radioactivité des cendres de charbon, c’est aussi la limite entre « déchets à très faible activité » et « déchets à faible activité » pour l’ANDRA, c’est la limite réglementaire de la radioactivité imposant une déclaration d’activité pour des produits non naturels (décret du 20 juin 1966), c’est la limite des « substances radioactives » pour le décret du 24 juin 1974. C’est la limite supérieure des déchets à « Très Faible Activité » (déchets TFA).

Ces valeurs sont équivalentes à la radioactivité naturelle dans certains endroits de la planète. Pour terminer sur ce sujet, on pourra lire avec profit cet article au sujet d’un précédent communiqué de la CRIIRAD...

Vous pouvez donc aller bivouaquer le temps d’une nuit au col de la Bonnette-Restefond dans le Mercantour et dormir sur vos deux oreilles, la radioactivité présente là (selon les mesures de la CRIIRAD) n’a rien de dangereux [4].

[1Au passage, la période radioactive du césium 137 étant de 30 ans, depuis la catastrophe, la quantité de ce radionucléide a diminué de moitié. Mais il a pu aussi se concentrer dans certaines zones selon l’environnement alentour.

[2Mais comme le précise la CRIIRAD : « La nouvelle campagne de mesures CRIIRAD de juillet 2015 dans le Mercantour, a pour objectif de maintenir la pression sur les autorités pour qu’elles produisent des cartes détaillées et gèrent les points les plus radioactifs situés sur des zones fréquentées par le public. »

[3Aucune information par ailleurs sur le choix des points échantillonnés : est-ce l’endroit le plus radioactif du secteur ? Est-ce un point choisi aléatoirement ? Qu’en est-il juste à côté ? Bref, les ingénieurs de la CRIIRAD se revendiquent scientifiques, mais leurs mesures manquent un peu de sérieux.

[4À condition de dormir moins de 200 h ! Et encore, la limite de 1 mSv pour le débit de dose « toléré » en plus est fixé « par précaution » : si on sait très bien quels sont les effets au-delà de 100 mSv, en-deçà, domaine des faibles doses, c’est beaucoup plus flou et compliqué. Sinon, sans être allongé en permanence, debout, donc, le risque est cinq fois plus faible, puisqu’à 1 m du sol, la CRIIRAD mesure un débit de dose cinq fois moindre.


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