Les tribulations d’un astronome

Cours « Physique et Société »

jeudi 28 janvier 2016 par Guillaume Blanc

Début 2014, suite à un appel de l’UFR de Physique de l’université Paris Diderot pour remplir des UE (Unité d’Enseignement) Libre (c’est-à-dire optionnelles — enfin, au « choix » et a priori destinées en principe à un large panel d’étudiants, pas seulement les physiciens), l’idée me vient de proposer un cours pour comprendre certains enjeux de société où la physique apparaît. Par exemple, l’énergie, le nucléaire, le réchauffement climatique, les ondes électromagnétiques. Cela vient du constat que l’on trouve un peu de tout et surtout du n’importe quoi sur ces sujets dans les médias (internet, presse papier, radio, télévision, aucun n’est épargné), donc un minimum de connaissances et d’aiguisage de cerveau semble nécessaire au citoyen « éclairé. »

La partie sur l’énergie a été retoquée, étant enseignée par ailleurs, mais il me restait largement de quoi faire avec les autres thématiques, ce en 13 séances d’une heure et demi.

Je viens de terminer la deuxième année d’enseignement de ce cours. Je n’ai pas compté les heures de travail pour le monter de toute pièce, d’autant qu’aucun bouquin ne traite de ces sujets, tout au moins sous l’angle physico-sociétal : j’ai donc dû également constituer toute une base de documents, articles, livres, sites internet, etc.

La première année, j’avais fait essentiellement deux parties, l’une sur le nucléaire (un peu de physique nucléaire, la radioactivité, les applications de la radioactivité, l’interaction du rayonnement radioactif avec la matière avec des notions de dosimétrie) et l’autre sur le réchauffement climatique (physique du rayonnement thermique, effet de serre, modélisation du climat, les observations du réchauffement climatique, paléoclimatologie). Avec quelques mots sur la méthode scientifique et quelques mots sur les ondes électromagnétiques et leur utilisation dans les technologies comme la téléphonie mobile.

J’avais déjà mis en place un certain nombre de projets bibliographiques que les étudiants devaient faire (en binômes) pour restituer des connaissances puisées dans la littérature et (surtout) internet sous forme d’un court rapport et d’une soutenance orale. L’autre moitié du contrôle des connaissances étant constitué par deux courtes interrogations sur les deux principales parties du cours, le nucléaire et le réchauffement climatique.

Cette année, j’ai modifié le plan de mon cours, en commençant par une première partie sur la méthode scientifique (comment se construit la science, zététique, internet, principe de précaution) bien plus étoffée que l’année dernière, notamment parce que je me suis rendu compte lors des soutenances de projets bibliographiques l’année passée que j’avais loupé l’objectif que je m’étais fixé, à savoir aiguiser l’esprit critique de ces étudiants pour leur éviter de gober n’importe quoi [1].

Puis j’ai continué par le réchauffement climatique, avec la COP 21 en parallèle, où je suis allé plus vite que l’année passée sur certaines parties, et où j’ai rajouté quelques trucs sur les traceurs du climat passé, ainsi que sur l’historique des négociations internationales.

Ensuite, le cours sur le nucléaire, d’où j’ai enlevé la partie physique nucléaire, vue par ailleurs dans le cursus de la Licence de Physique, et où j’ai ajouté le fonctionnement d’une centrale nucléaire.

J’ai encore voulu trop en dire, ce qui fait que je suis passé encore une fois à côté d’une partie de mes objectifs : les deux contrôles m’ont permis de constater que nombre de notions de bases que j’espérais donner aux étudiants n’étaient pas passées. Mes cours sont trop denses, il faut que j’élague pour l’année prochaine, pour me concentrer sur l’essentiel. D’autant que j’avais pondu pas mal d’exercices l’année dernière que je n’ai pas pris le temps de traiter vraiment cette année. Je voulais faire plus de place au débat avec les étudiants, mais là encore, ce fut trop minimaliste. Bref, encore des ajustements en perspective !

En revanche le cours introductif sur la méthode scientifique a porté ses fruits, les projets étaient moins ésotériques que l’année dernière. Par contre ils étaient en moyenne moins travaillés et plus superficiels [2]. Mais je vais finir par y arriver !

L’année dernière, j’avais 19 étudiants d’inscrits, cette année, 24, plus deux qui s’étaient inscrits mais qui ne sont finalement pas venus — un tiers de femmes à chaque fois. J’ai donc atteint la limite de 25 étudiants que je m’étais fixée. Les projets devaient donc se faire nécessairement en binômes, le temps alloué aux soutenances étant limité (les trois dernières séances de cours), d’autant que je tiens à avoir un un peu de temps après chaque soutenance pour une discussion avec l’auditoire.

L’un des côtés frustrants est de n’avoir finalement que si peu d’heures pour traiter ça. L’autre côté frustrant est que ce cours n’est pas fondamental dans le cursus des étudiants et par là même considéré par la plupart comme une dilettante distraction. De fait, les retours les plus négatifs de leur part font état de trop d’équations dans les parties nucléaires et réchauffement climatique ! Ce que je me refuse d’enlever : la physique ce n’est pas de l’explication de texte comme au lycée, c’est aussi un formalisme mathématique pour modéliser les phénomènes. Ceci étant, ils exagèrent, les étudiants, il n’y a pas tant de maths que ça !

Un petit sondage...

En guise d’introduction, lors du premier cours, je leur ai fait répondre à un sondage que j’ai trouvé sur internet : « Les français et la science. » J’ai fait l’erreur de faire ça sur papier : ça m’a pris un paquet d’heures à dépouiller ! Voici les résultats obtenus, en parallèle avec ceux du véritable sondage réalisé auprès d’un échantillon représentatif de français en mai 2011 :

PDF - 2.9 Mo

Analyse...

Comme on peut s’y attendre avec un petit groupe homogène d’étudiants en sciences (19), leur confiance en celle-ci et dans les technologies qui en découlent est plus forte que celle des français, qui pensent déjà qu’elles apportent des solutions aux problèmes dans les trois-quart des cas.

Quand on regarde quelques problèmes particuliers, outre la création d’êtres bioniques ou le voyage extra-galactique, les français doutent dans la capacité de la science pour résoudre certains problèmes environnementaux comme le réchauffement climatique (à 47 %), l’accès à la nourriture et à l’eau pour tous (à 42 %) ou la prévision des catastrophes naturelles (à 35 %). Ces réticences sont respectivement de 32 %, 42 % et 26 % chez les étudiants. La seule « grosse » différence réside dans les voyages extra-galactiques auxquels les étudiants ne croient pas à 58 % (contre 38 % pour les français).

La majorité des français (77 %) et des étudiants (90 %) estime que l’on devient trop dépendant des avancées de la science et des technologies. Et si pas loin de la moitié des français (43 %) pensent qu’elles génèrent plus de dommages que d’avantages, seuls 16 % des étudiants le pensent. Même si plus de la moitié des français et des étudiants pensent que l’on vivra mieux dans le futur grâce à elles. Un premier paradoxe donc, chez mes concitoyens : la science et la technologie c’est assez dommageable mais c’est quand même pas mal, en fait !

Les français font globalement confiance aux scientifiques, même si un petit tiers résiste, c’est presque la même chose chez les étudiants. Sur l’approche du risque zéro, tout le monde est d’accord, français et étudiants, deux tiers pensent qu’il n’existe pas, un tiers pense qu’on peut l’approcher en s’en donnant les moyens. Les étudiants sont en revanche plus audacieux, estimant en large majorité (88 % contre 67 % pour les français) que la société ne peut pas progresser sans prendre de risque. Ils sont d’ailleurs plus facilement prêt à accepter des innovations risquées (deux tiers) que les français (moitié).

La majorité des français (58 %) ne fait pas confiance aux scientifiques pour leur dire la vérité sur les OGM et sur le nucléaire. Cette proportion baisse à 26 % chez les étudiants pour le nucléaire, mais reste à 58 % pour les OGM. Pour le réchauffement climatique, 46 % des français doutent de la parole des scientifiques, mais les étudiants sont relativement confiants (21 % seulement « doutent »).

Sur les sujets où les français doutent de la parole des scientifiques (OGM, nucléaire, réchauffement climatique), ils s’estiment paradoxalement en majorité (à plus de 60 %) bien informés des enjeux, cette tendance s’inverse un peu pour les sujets pour lesquels ils ont plutôt confiance (ça reste quand une petite moitié !). On peut se demander où les français s’informent des enjeux sur les OGM, le nucléaire, le climat, si ce n’est auprès des scientifiques, puisqu’ils ne leurs font pas confiance. On peut donc se demander à quoi ressemble cette information ?

Les étudiants, à part pour les OGM, font majoritairement confiance aux scientifiques sur les sujets proposés. Ils s’estiment particulièrement bien informés sur les enjeux du nucléaire et du réchauffement climatique (pour plus de 80 % d’entre eux).

Dans le premier contrôle, qui portait sur le cours sur le réchauffement climatique, il y avait des questions de cours explicites sur la compréhension des étudiants du phénomène de l’effet de serre, et de celui du réchauffement climatique. J’ai pu ainsi constater que la moitié n’avaient pas compris l’effet de serre, et que près des deux tiers (64 %) n’avaient pas compris le réchauffement climatique.

En leur rendant leurs copies, je leur ai fait voir le paradoxe entre leur réponse au sondage où quasiment tous s’estimaient suffisamment armés pour comprendre les enjeux du réchauffement climatique, alors que visiblement, même après mon cours, la plupart n’avaient manifestement pas compris les bases. Une étudiante m’a fait remarquer alors que comprendre les enjeux (ce que demande la question du sondage) n’impliquait pas forcément de comprendre les différents mécanismes en jeu.

C’est aussi là que je suis passé un peu à côté de mes objectifs, car je pense que pour pouvoir donner son avis sur un enjeu de société comme l’est devenu le réchauffement climatique, il faut en comprendre les bases. Même chose pour le nucléaire ou les OGM. C’est ce constat même qui m’a donné envie de faire ce cours. Pourtant à la fin, les étudiants me reprochent d’y avoir mis trop de formules et pas assez de blabla... Ce qui n’est pas forcément faux, mais passer à côté des formules, c’est aussi passer à côté de la compréhension des phénomènes physiques. Comment peut-on alors donner un avis objectif et éclairé, alors ?

C’est ce que moi, je reproche à la société : tout un chacun y va de son avis sur ces questions sans forcément posséder un savoir minimal dessus. Ou plus grave, se fend d’un avis sur la question en croyant avoir un savoir minimal sur la question. Et c’est plutôt ce dernier aspect que révèle le sondage.

Bref, j’ai encore du travail pour que ce cours atteigne ses ambitieux objectifs...

[1J’ai ainsi eu un projet sur la sourcellerie où j’ai pu apprendre toutes les théories fumeuses de cette pseudo-science, sans que l’auteur n’ait même été jeter un œil sur la page wikipédia, ni n’ait cité les expériences qui montrent que ça ne « marche » pas mieux que le hasard ! Ou encore un étudiant qui a fait son travail sur l’astrologie, avec une vision sceptique au départ, pour en conclure que ce n’était finalement pas si mal !

[2Probablement était-ce l’effet « première fois » l’année dernière ; cette année, les étudiants savaient à quoi s’en tenir, plus ou moins, et donc ont fourni un travail minimal.


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27 janvier 2016
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