Les tribulations d’un astronome

Le Nuage Noir

samedi 25 juin 2016 par Guillaume Blanc
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« Le Nuage Noir » est un roman de science-fiction de l’astrophysicien britannique Fred Hoyle, paru en 1957. Je l’ai découvert il y a quelques années, en version originale, « The Black Cloud » ; j’avais trouvé cette histoire géniale, au point que, ne le trouvant pas en français, je pensais qu’il n’avait jamais été traduit, ce que je trouvais dommage, je m’étais mis en tête d’essayer de le faire. Il faut avouer que le beau projet n’est pas allé beaucoup plus loin que la première page !

Et puis, il y a peu, j’ai découvert qu’une édition française existait. « Le Nuage Noir » donc. Ce qui m’a permit de constater qu’en fait une première édition française avait vue le jour en 1962, avec une traduction de Jean Quéval. Une deuxième a été publiée en 1979. Et celle-ci date de 2014, aux Éditions de l’Évolution. J’ai commencé la lecture de la version française de manière circonspecte, la traduction d’un tel ouvrage ne me semblait pas évidente pour le premier traducteur venu, quelques connaissances scientifiques sont bienvenues pour ce faire car il y a une bonne dose de sciences dans le roman. Or la traduction est très très bien faite, au point qu’on ne s’en rend même pas compte.

J’aime beaucoup ce roman parce qu’on y trouve de l’astronomie, de l’astrophysique, des réflexions sur la vie, la vie intelligente, les premiers ordinateurs à cartes perforées pour faire des calculs compliqués, les techniques de communication radio, etc. Parce que le héros est un scientifique, astrophysicien de surcroit, c’est lui qui « sauve » le monde non pas avec ses gros bras, mais avec son intelligence. Parce que l’histoire est de surcroît sympathique, science-fiction, certes, mais dans les limites des connaissances, hard science, en somme. Mais surtout parce que les astronomes y prennent le pouvoir pour sauver le monde. Les politiciens sont traités pour ce qu’ils sont, incapables de prendre la moindre bonne décision « raisonnable ». Pour une fois ce sont eux qui se font manipuler par les scientifiques. Jouissif.

Bon, ce sont les américains qui découvrent le nuage, conjointement avec les anglais. Le reste du monde (en particulier non anglo-saxon — les australiens ont un petit rôle) est royalement ignoré. Les américains font ensuite une erreur stratégique, donc les britanniques se retrouvent les maîtres de la situation. Mégalomanes, les grand-bretons... ?

Mais alors, quid de ce fameux nuage ? L’histoire se passe en 1963-1964 donc dans le futur de l’auteur. Un jeune astronome observe le ciel, à la recherche de supernovæ ; il photographie le ciel sur des plaques de verres à l’aide du télescope de Schmidt du Mont Palomar — l’observatoire californien abritait alors le plus grand télescope du monde. Il utilise une machine qui illumine successivement deux images de la même partie du ciel afin de faire clignoter d’éventuelles nouvelles étoiles — les supernovæ recherchées — apparues dans l’intervalle. Et c’est toute une zone du ciel qui a disparu dans la constellation d’Orion qui apparaît devant ses yeux. Un nuage interstellaire occulte la lumière des étoiles en arrière-plan.

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Barnard 68, le nuage noir
Un nuage de gaz et de poussière dans le disque de la Voie Lactée, suffisamment dense pour occulter complètement la lumière des étoiles qui se trouvent derrière. Sur les bords du nuage, on voit la lumière des étoiles rougies par la diffusion Rayleigh de leur lumière bleue, tout comme le soleil est rouge quand il se trouve sur l’horizon à l’aube et au crépuscule.

Simultanément des astronomes amateurs anglais s’aperçoivent que les planètes Jupiter et Saturne ne sont pas là où elles devraient être. Un théoricien, Kingsley, calcule alors la masse et la position d’un corps perturbateur qui arrive dans le Système Solaire. Tout comme Urbain Le Verrier avait « découvert » mathématiquement l’existence de la planète Neptune, en analysant les perturbations du mouvement d’Uranus. Planète observée exactement là où cela avait prédit par Johann Galle en 1846... Sauf que dans notre histoire, ce n’est pas d’une nième planète dont il s’agit, mais d’un nuage de matière interstellaire, gaz et poussière, qui se dirige tout droit vers le système solaire. S’ensuivent des mesures de vitesse, des prédictions de date d’arrivée au niveau de la Terre, des estimations de la température du gaz, des prédictions de ses effets sur Terre, entre froideur mortelle due à l’occultation du Soleil, et chaleur due à la température du nuage où à la réflexion de la lumière du Soleil par lui vers la Terre...

Les scientifiques britanniques sont confinés par les autorités de leur pays dans un domaine, certes confortable, au milieu de la campagne anglaise, Nortonstowe, dans le Gloucestershire, avec interdiction d’en sortir, mais avec toutes les compétences nécessaires et tous les moyens et le matériel adéquat pour étudier le nuage. Camp de concentration de matière grise. Mais tout est aussi préparé là pour survivre au passage du nuage.

L’arrivée du Nuage provoqua une vague de chaleur intense qui décima une partie de la population au niveau des tropiques. L’Angleterre eut droit à un été tropical, mais pas mortel. Puis ce furent des tempêtes et des pluies diluviennes quand le nuage vint à occulter la lumière du soleil, la température de l’atmosphère baissa fortement, libérant les quantités phénoménales d’eau que l’atmosphère surchauffée avait emmagasiné jusque là. Vient ensuite le froid intense. Puis le Nuage s’aplatissant naturellement en disque autour du Soleil, la lumière solaire revint. Même si l’ombre du disque provoquait encore des éclipses, mais d’ampleurs plus limitées.

Puis le comportement imprévisible du Nuage, au-delà des prédictions faites avec les lois physiques, fini par aboutir à la conclusion que le Nuage est habité d’une intelligence. Et de là, il s’est agit de mettre au point un système de communication par ondes radio pour entrer en communication avec lui. Dans le but premier d’éviter de se faire pulvériser par inadvertance, le rapport des forces à l’œuvre étant largement disproportionné. D’où la domination des scientifiques de Nortonstowe sur le reste du monde : ils sont seuls capables de parler avec le Nuage, et retransmettent à leur bon vouloir les informations aux autres nations suspendues à leurs lèvres.

Fred Hoyle décrit là une intelligence extra-terrestre organisée différemment de la notre, un être gigantesque (de la taille du nuage, typiquement celle de l’orbite de la Terre autour du Soleil), constitué de matière diffuse (gaz, poussières) et non solide, comme la Terre, unique et non multiple, comme nous, une intelligence beaucoup plus développée que la notre, avec une durée de vie largement supérieure, qui se balade d’étoile en étoile comme nous nous baladons de station service en station service pour faire le plein de carburant. Intelligence limitée des humains expliquée par le fait qu’ils vivent à la surface d’une planète avec une gravité qui limite leur taille et donc la taille de leurs cerveaux...

Mais le complément à cette édition « Et si c’était possible ? » par l’astrophysicien James Lequeux revient sur la vie dans l’Univers telle que nous la concevons actuellement, et montre que l’existence d’un être unique intelligent d’une taille comparable à celle de l’orbite terrestre est effectivement difficile à croire, les signaux échangés entre les différentes parties d’un tel cerveau mettraient plusieurs minutes à se propager à la vitesse de la lumière... On pourrait alors se dire que le temps de la réflexion lui est permit compte tenu de sa quasi « immortalité, » mais dans ses échanges avec les hommes le Nuage fait preuve d’une grande vivacité d’esprit !

Si le roman fustige les dirigeants politiques de manière générale, en revanche il ne brille pas par sa vision de l’équité entre hommes et femmes ; quelques femmes ont effectivement atterri à Nortonstowe, mais ce ne sont en rien des scientifiques, seulement une pianiste là pour distraire ces messieurs de leurs tâches hautement intellectuelles, et quelques autres au rôle encore plus insignifiant. La gent féminine servant accessoirement de larbins :

« — Remontons et nous pourrons y penser. Si Ann et Yvette veulent bien refaire du café, peut-être pourrons-nous essayer d’y voir clair. »

On retrouve néanmoins les idées athéistes de l’auteur, puisque le Nuage révèle son opinion sur le sujet :

« L’idée d’un « dieu » créant l’Univers est une absurdité mécanistique clairement dérivée dérivée de la fabrication des machines par les hommes. »

Ainsi qu’une brève intrusion des idées cosmologistes de l’auteur : Fred Hoyle est effectivement à l’origine d’un modèle d’Univers statique avec création continue de matière. Idée à laquelle il s’accrochera toute sa vie malgré les preuves observationnelles s’accumulant en faveur du modèle du Big Bang d’Univers en expansion. Qu’il a d’ailleurs dénommé ainsi par dérision lors d’une émission sur la BBC...

« ’’Je ne suis pas prêt à vous accorder qu’il y eut un premier être", dit le Nuage. McNeil ne comprit pas cette remarque, mais Kingsley et Marlowe échangèrent un clin d’œil d’intelligence, comme pour dire : ’’Voilà qui remet à leur place ceux qui croient à l’expansion de l’univers.’’ »

Et ses avis sur les politiciens d’alors, par la voix de son personnage Kingsley, sont sans équivoque :

« Vous est-il jamais venu à l’esprit, Geoff, qu’en dépit de tous les changements dus à la science — c’est-à-dire la maîtrise de la matière inanimée — nous gardons la même hiérarchie sociale ? Les politiciens en haut, puis les militaires, et les vrais cerveaux tout en bas. Il n’y a aucune différence entre cette organisation et celle de l’ancienne Rome, ou même les civilisations primitives de Mésopotamie. Notre société souffre d’une contradiction monstrueuse. Elle est moderne par sa technologie, mais archaïque dans son organisation. Depuis des années les politiciens poussent des cris, disant qu’il faut former un plus grand nombre de scientifiques, d’ingénieurs, etc. Ils n’ont pas l’air de se rendre compte qu’il n’y a qu’un nombre limité de pauvres types.

— Toujours vos pauvres types ?

— Des gens comme vous et moi, Geoff. Nous sommes les pauvres types. Nous pensons pour une foule d’imbéciles antédiluviens, et en plus nous les laissons disposer de nous à leur guise.
 »

Le pire, c’est que l’évolution de la société semble avoir raté une marche, là : plus d’un demi-siècle plus tard, on a les mêmes, en pire...


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