Les tribulations d’un astronome

Éclipse de Lune

mercredi 1er août 2018 par Guillaume Blanc

Une éclipse de Lune en plein milieu des vacances estivales ! L’occasion de peut-être s’affranchir de l’habituelle grisaille parisienne coutumière de ce genre d’événement ? Toujours est-il que la question de savoir si j’emportais mon volumineux et pesant zoom 200-500 mm dans mes bagages devenait caduque.

Nous étions dans le Mercantour la semaine précédente. Je restais l’œil rivé sur les prévisions météo pour ce fameux vendredi soir qui s’annonçait au mieux mitigé, au pire pluvieux. J’ai néanmoins étudié la carte pour trouver le meilleur endroit où nous poser, entre Tende et Embrun, le temps d’une nuit. Le temps d’une éclipse. Un endroit accessible en voiture, avec l’horizon est dégagé (La Lune aura un azimut 118 ° à son levé au-dessus de l’horizon, d’après une simulation avec Stellarium), avec la possibilité de bivouaquer pas trop loin. J’ai hésité entre le col Agnel et le col de Larche, pour finalement jeter mon dévolu sur le second, sous prétexte que le premier était un peu plus loin. Il fallait bien choisir.

Vendredi 27 juillet, après une balade dans la ville de Tende, nous reprenons la route. Dix-neuf minutes d’attente devant le tunnel à sens unique sous le col de Tende, un panneau lumineux égrene le compte à rebours, puis après un petit périple côté italien, nous gravissons le flanc est du col de Larche. Le temps est maussade, le ciel en grande partie couvert. Si déjà il ne pleut pas, nous pourrons au moins bivouaquer, à défaut de pouvoir apprécier le spectacle céleste. Nous arrivons au col vers 19h. Les nuages semblent vouloir se dissoudre dans le couchant. Le col est vaste, entouré d’alpages : bonne pioche, car le col Agnel est plus rude, minéral, étroit. Nous repérons un coin où poser nos sacs de couchage, dans l’herbe rase, un peu à l’écart de la route, avec une ouverture vers l’est. La Lune se lèvera déjà éclipsée, dans la phase de totalité, il s’agit donc de ne pas trop retarder ce moment pour en profiter. Même si c’est la phase de totalité la plus longue du XXIe siècle, comme nous le vantent les diverses pub’ rencontrées sur Internet — il faut bien un « plus quelque chose » pour que le peuple daigne tourner son regard vers le ciel, même si c’est gratuit — surtout si c’est gratuit !

Nous cassons la croûte à proximité de la voiture avant d’emporter nos duvets et matelas sur le replat repéré auparavant. J’emporte le matériel photo. Le Soleil se couche sur le flanc du versant sud, la Lune se lèvera sur le flanc du versant nord. Il s’enfonce derrière quelques nuages qui traînent encore. Pas de belle coloration ocre cette fois-ci. Le ciel est miraculeusement dégagé vers l’est. L’alpage est encore jonché de fleurs, les marmottes crient en nous apercevant et d’un coup quittent leurs postures attentives juchées sur leurs postérieurs pour se glisser en un clin d’œil dans leurs terriers.

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Parées !

J’installe l’appareil photo et son zoom géant sur le trépied. La Lune se fait attendre. 21h. 21h15. Elle se lève finalement vers 21h30 à l’endroit exact où l’application « PlanetDroid » le prévoyait, pâle disque couleur rouge sale. Rouille. Telle un œuf sombre et lisse lové dans une échancrure de la crête, elle émerge. Doucement, mais sûrement. Vite, je règle l’appareil pour essayer de n’en rien louper, ou presque, de fixer l’instant dans le silicium. La pâlotte boule colorée s’élève dans le ciel, au-dessus du col. Le crépuscule s’assombrit mécaniquement. Un point brillant sort de derrière la crête peu après, un peu en-dessous : Mars fait son apparition. Belle conjonction avec notre satellite plongé dans l’ombre de la Terre, la planète rouge, particulièrement brillante, car au plus proche de la Terre — encore un « plus » ! —, ajoute une touche au ballet céleste du plus bel effet !

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Bien secouer !

Sarah me bombarde de questions : comment ça marche une éclipse, pourquoi la Lune est rouge, et Mars, alors ? j’essaye de trouver les mots pour expliquer ça à une enfant de cinq ans. Pas facile sans faire de petit croquis ! Que je ferai quand même le lendemain, parce qu’elle m’a quand même avoué qu’elle n’avait pas tout compris à mon charabia.

La totalité s’éternise. Peu après son apparition, la Lune se trouve quasiment complétement occultée par un banc de nuages fins. On ne la voit quasiment plus. Disparue. J’en profite pour tourner mon appareil photo vers d’autres coins du ciel. Un voile nuageux ténu subsiste mais les étoiles sont néanmoins là, et on devine même le ruban laiteux de la Voix Lactée.

Un moment plus tard, elle émerge doucement des limbes. L’éclairage du disque lunaire a changé entre temps. Avant, le bord droit était le plus « brillant » désormais c’est le bord « gauche » ; qui d’ailleurs brille de plus en plus… Il se rapproche inexorablement du bord invisible de l’ombre de la Terre pour finalement retrouver la lumière solaire. Contraste saisissant. La fine calotte de lumière grandit, grandit, pour se transformer en un fin croissant, mais un croissant plus ouvert que l’habituel « croissant de Lune » [1].

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Équilibre

Anne-Soisig n’a pas tenu le coup très longtemps, elle dort. Sarah est tout excitée, elle n’arrête pas de me parler ! Et puis d’un coup, plus un son, plus une parole, elle s’est endormie dans le creux de son duvet.

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Bien viser...

Je continue de prendre des photos en variant les temps de pose. C’est facile, avec l’application SnapBridge de Nikon, je peux télécommander les prises de vue, ainsi que les principaux réglages depuis mon smartphone : je peux m’asseoir ou m’allonger pour ce faire… Une copie de l’image prise arrive même à l’écran pour une visualisation sommaire ! Au fur et à mesure que la Lune sort de l’ombre sa luminosité grandit. Elle emplit le ciel. Le voile nuageux est éclairé par derrière. Les étoiles disparaissent une à une. Mars reste invariablement brillante.

Je patiente jusqu’à la fin de la totalité, vers minuit vingt. La pleine Lune éclaire alors la montagne d’une vive lueur blafarde. La frontale peut être reléguée dans la poche. Sarah et Anne-Soisig dorment là, par terre, engoncées dans leurs duvets, sous la blanche lumière qui tire quelques ombres sur leurs visages sereins.

Je range l’appareil photo dans sa sacoche puis le photographe dans son duvet. La nuit passe. La Lune suit sa trajectoire, avant de disparaître derrière une crête au petit matin. Je suis réveillé par le cri strident d’une marmotte que je devine toute proche. Il fait grand jour, même s’il est encore tôt…

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Petit matin

[1C’est un croissant issu de l’intersection du disque lunaire avec un disque plus grand, celui de l’ombre de la Terre, tandis que le croissant de Lune « habituel » est l’intersection du disque lunaire avec lui-même.


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