Les tribulations d’un astronome

Rhoooo, la honte !

dimanche 26 août 2007 par Guillaume Blanc

Après la déconfiture de notre voyage au Pakistan annulé au dernier moment pour cause d’intégrisme galopant, nous reportons notre envie de montagne et d’air pur sur les Alpes. Échelle différente, fréquentation différente, solitude toute relative, exploration nulle. Nous faisons part au reste du groupe « Pakistan » de notre intention d’aller fureter une dizaine de jours du côté de la Bérarde. Hélène est intéressée, parisienne, elle descendra en voiture avec nous. Nicolas, notre chef d’expé, et Xavier nous rejoindrons sur place.

Je parle à Cécile de la Roche de la Muzelle, que j’aimerais faire. Le vallon de la Muzelle se trouvant au-dessus de Vénosc, à l’entrée de la vallée du Vénéon, Cécile me fait remarquer qu’il serait plus judicieux de s’y arrêter sur le chemin de la Bérarde. Ainsi fut fait. Et puis comme aller en refuge ce n’est pas drôle, et qu’un superbe alpage entoure le lac de la Muzelle, je suggère de camper là. Ainsi fut fait. Et puis tant qu’à être sur place, autant en profiter pour faire autre chose. Feuilletant le « Labande », Cécile tombe sur la Tête de la Muraillette, protubérance rocheuse qui domine le lac et le refuge, et sur la voie de l’arête sud-est, dont le topo précise qu’il faut une heure d’approche et trois heures à trois heures trente d’escalade, dans du « AD » — Assez Difficile, avec des passages de III+, donc pas de quoi en faire un fromage. Nous projetons donc ça en guise d’amuse-gueule.

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Le lac de la Muzelle vu depuis la Muraillette.

Nous montons le samedi, avec des sacs surchargés : matos d’alpinisme et de camping, ça commence à peser son poids. Nous monterons la tente sous la pluie. Nicolas et Xavier nous rejoignent en soirée, après s’être payés la même montée mais sous la pluie battante. Nous faisons connaissance — nous ne nous connaissions pas auparavant, si ce n’est par téléphone ! Comme un certain nombre de tentes avaient poussé aux alentours, ils se sont retrouvés, en arrivant, à devoir en faire le tour en lançant un « Guillaume ? » pour finalement tomber sur la notre !

Dimanche matin, Nicolas ne souhaite pas se joindre à nous pour aller grimpouiller. Bon. Je ne sais toujours pas quel est le concours de circonstances qui fit que nous partîmes à quatre dans cette voie, à quatre sur la même corde, avec de surcroît deux grands débutants ! Après avoir réfléchi pendant des heures et des heures au pourquoi du comment, je suppose que c’était parce que cette voie me tentait bien, que Hélène et Xavier n’avaient pas manifesté d’envie autre, et voulant probablement faire plaisir à tout le monde, on y est allé, je me disais — à tort — qu’il ne pouvait pas nous arriver grand-chose sur une telle voie, et que au pire nous doublerions l’horaire, et que personne n’en ferait un drame. D’autant que la voie normale de descente était facile.

Comme l’horaire n’était pas particulièrement serré, justement, nous sommes partis tard, vers 10h. Je ne m’affolais pas, nous avions le temps, la voie était censée être courte. Au bout d’une heure d’approche, nous étions au pied. Un bouquetin était là aussi. Nous avions deux bouts de cordes à double, l’un de quarante mètres, l’autre de trente mètres. J’estimais qu’il était inutile que je m’encorde, en tête, sur les deux brins. Ce qui ne se révéla pas idiot vu que personne derrière n’aurait été capable de m’assurer correctement. J’optais pour une progression corde tendue. Nous utilisâmes donc uniquement la corde de quarante mètres, moi devant, puis Hélène, puis Xavier et finalement Cécile à la récupération du matériel. J’avais un jeu de trois coinceurs mécaniques ou friends, et un jeu de petits coinceurs normaux, plus trois dégaines, ce qui s’avéra suffisant.

En fait, au départ, ma plus grande inquiétude était de ne pas me gourer dans l’itinéraire, car ce faisant je savais que ça pourrait devenir problématique. Mais ce que j’avais sous les yeux correspondait assez bien à ce que décrivait le topo. De plus, ici et là, un spit ou un piton me disait que j’étais sur le bon chemin. J’étais confiant, il faisait beau, relativement chaud.

Nous aurions dû faire demi-tour dès que Hélène a commencé à patiner dans la choucroute sur les dalles faciles du départ.

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Pas mal de jardinage dans la voie !

Mais je ne m’inquiétais pas, en « grosses », les dalles, même faciles peuvent être problématiques. Et même s’il fallait l’assurer dans certains passages, je ne m’imaginais pas en difficulté. Les pas de III alternaient avec des parties herbeuses faciles. Parfois ces pas étaient gazeux, une fois j’ai mis un friend en guise de poignée pour traverser une dalle au-dessus du vide. À chaque pas un peu expo je faisais un relai et j’assurais mes seconds, un par un, puisque j’étais le seul capable de le faire. Tout cela prenait du temps, indubitablement. Mais nous étions toujours dans la bonne voie, et cela me rassurait.

La description de l’itinéraire s’achevait en ces termes : « Gravir un petit mur (III+). On arrive peu après au sommet du 1er ressaut. Suivre alors le fil de l’arête jusqu’au sommet de la tête de la Muraillette. » Le « petit mur » en III+ n’était pas si petit que ça, et pas si facile. J’ai dû faire deux relais. Quarante mètres en tout, je pense. Et si dans tout ce qui précédait j’ai toujours trouvé un spit bien placé, en général, quand je levais les yeux, à cinquante centimètres de là où je venais de poser un friend, sur ce dernier mur, au rocher compact et donc difficilement protégeable, pour le coup pas un seul petit anneau d’acier pour me remonter le moral ! Je me suis senti soudainement abandonné. Et puis hop, un vieux piton qui tenait encore le coup. Ouf ! Premier relais. Dix mètres au-dessus, un autre piton, tout neuf, celui-là, hop ! deuxième relais. Mais je n’arrivais à placer un deuxième point. Et puis si, un petit friend, finalement. Et juste après que j’eu relié mes deux points, en assurant Hélène sec dans un passage merdique, poum !, le piton se barre !! Nomdidiou, j’étais content d’avoir mis un friend...

Après quoi nous avons effectivement rejoint le fil de l’arête. Qui s’est trouvée facile mais superbement effilée, avec le vide de chaque côté. Gloups ! Il était déjà bien tard, l’ombre de notre tas de cailloux envahissait inexorablement le lac, là-bas, tout en bas. L’escalade était parsemée de fleurs de génépi. J’ai bien pensé en cueillir quelques unes pour se faire une infusion au retour, avant de me souvenir que nous étions dans le Parc des Écrins et que toute cueillette était interdite... Une fois sur le fil de l’arête, j’ai entendu mon téléphone sonner une première fois, depuis les profondeurs de mon sac à dos. Et puis nous sommes arrivés au sommet du premier ressaut. Il devait être 18h30 - 19h... Un premier ressaut étroit, feuille de rocher surplombante côté sud, et verticale côté nord. Pas d’échappatoire, si ce n’est sur le fil.

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Il se fait tard sur le vallon de la Muzelle...

De là, j’ai vu que nos turpitudes étaient loin d’être terminées... La dernière phrase du topo devait représenter à elle seule les deux tiers — une bonne moitié, en tout cas ! — de l’escalade. Nous étions crevés, Hélène fatiguée nerveusement, moi aussi, Cécile faisant ce qu’elle pouvait pour détendre l’atmosphère. Et puis quand j’ai voulu poursuivre en descendant ce premier ressaut, ben y’avait un pas un peu con. Et puis un autre que je ne voyais pas. Donc une désescalade pas évidente. Je ne me voyais pas embarquer tout mon petit monde là-dedans. Que faire ? Tirer un rappel ? Oui, la seule solution... Et puis passer par là, là et là... Après on ne voyait plus très bien... Je ne savais pas quelle était l’ordre de grandeur et la longueur des difficultés qui nous restaient à surmonter.

Devant mon apparente (et bien réelle) perplexité sur la suite de notre entreprise, Cécile proposa de rebrousser chemin pour atteindre une petite plateforme herbeuse et tenter de rejoindre un échappatoire cité sur le topo comme voie de descente alternative. Cette perspective me réjouit. Nous désescaladâmes le bout d’arête que nous venions de gravir. Tandis que je désescaladais les derniers mètres, mon téléphone sonna une deuxième fois. Sur la plateforme, je me décidais à aller voir ce qu’il pouvait bien me vouloir. Ce deuxième appel, c’était Nicolas, qui était au refuge, en bas, avec la gardienne, qui commençaient à s’inquiéter de ne pas nous voir arriver. Il était 19h30. Nous étions sur le point de faire un rappel pour rejoindre un goulet, qui, nous l’espérions, nous permettrait de rejoindre un cheminement moins aléatoire. Sur le coup, je n’ai pas réussi à rappeler le refuge pour leur donner de nos nouvelles (je suis déjà gauche avec mon portable sur le plancher des vaches, alors là-haut...).

Heureusement un relais béton était là à demeure, deux solides pitons qui ne bronchaient pas. J’espérais seulement que trente mètres (la longueur de la plus petite corde) suffiraient pour atteindre le fond du goulet. J’étais en train d’expliquer à mes ouailles comment descendre en rappel (sic !), quand un bourdonnement familier s’est fait entendre. Et puis la bête s’est fait apercevoir. Elle remontait le vallon de la Muzelle, et se dirigeait droit sur nous. J’ai tout de suite su que c’était nous qu’ils cherchaient. L’hélicoptère rouge de la Protection Civile était pour nous...

Rapide conciliabule avec mes compagnons, on se fait redescendre, ou pas ? Personnellement, j’étais soulagé, la perspective d’une retraite aléatoire, en commençant par un rappel non moins aléatoire, avec des débutants déjà éprouvés ne m’enchantait pas plus que ça. Plutôt que de tenter le Diable, il valait mieux faire profil bas et ramener tout ce petit monde sain et sauf en bas. L’hélico avait fait le tour de l’arête, et commençait à nous rechercher en remontant le long de celle-ci. Je me détachais de la paroi pour lui faire signe avec une frontale. L’appareil se mis bientôt à venir droit sur moi, le pilote m’avait repéré. Je me suis alors mis à faire le signe de demande d’assistance, les bras levés en Y, pour dire « Yes »...

Un sauveteur s’est fait treuillé jusqu’à nous. Nous avions déjà plié cordes et matos. La suite fut rapide. Hélène fut la première à s’envoler. Treuillée jusque dans l’hélico, elle fut déposée en bas, au bord du lac. Ensuite, le tour de Cécile. Et puis Xavier. Je discutais avec notre sauveteur, un gars taillé à la hache, au visage buriné. je lui fit part du peu de gloire que j’avais à me faire hélitreuillé au beau milieu d’une voie que j’avais sous-estimée... Il me rétorqua qu’ils avaient peu de travail ces temps-ci, alors, autant nous redescendre vivant... D’autant qu’ils venaient de bosser sur la carcasse d’un car polonais qui avait sauter un pont, plus d’une vingtaine de corps carbonisés... J’ai même appris plus tard que ce même hélico avait transporté Sarkozy sur les lieux de l’accident. Il m’a demandé de quel coin nous venions. De Paris, même si je suis originaire de l’autre côté du massif (ben oui, encore un peu de mal a assumer)... Des parigos ! A-t-il dû se dire, normal ! Je lui ai demandé s’il venait de Briançon, non, ils ont une base à Grenoble avec un poste avancé à l’Alpe d’Huez.

À mon tour de me faire emporter dans les airs... Le câble est accroché sur un mousqueton vissé au baudrier. Une fois en l’air, on est ramené illico dans l’hélico. Tout se passe très vite, à peine le temps de jeter un œil sur la voie vue d’en haut ! Dans l’hélico on m’intime l’ordre de ne pas gigoter. Je reste donc à fond de cale sans pouvoir profiter du paysage. L’Alouette III me dépose à côté du lac, mais également à côté du refuge, chose que j’aurais volontiers évité ! Car public il y a ! Tout le refuge, plein de randonneurs, profite ainsi du spectacle, appareils photos en érections ; le balcon de bois est animé d’une foule avide. Ceci étant, j’aurais probablement fait pareil ! L’officier à terre note mon nom, prénom, date de naissance et provenance sur un bout de papier, pour ses statistiques. L’hélico est déjà reparti chercher le sauveteur resté là-haut. Il vient récupérer celui qui était en bas, et balancer un de nos sac, pour repartir aussitôt après un demi-tour au ras de l’eau.

Le secours en montagne est gratuit en France. À part nos noms pour leurs statistiques, rien ne nous a été demandé. Aucune remarque ne nous a été faite quant à notre présence sur cette arête à cette heure indue. Le Secours en Montagne est fait pour aller récupérer les pingouins, qui comme nous, se sont engagés sur des courses trop dures, trop longues, trop... Heureusement, pour nous, aucun dégât collatéral...

C’est la gardienne du refuge qui a décidé d’appeler le PGHM. Elle nous voyait à la jumelle, nous étions beaucoup trop loin du sommet après 8h d’escalade. Nous n’étions pas en danger, nous avons de quoi nous couvrir, polaires et Gore-Tex, suffisamment de quoi manger et de quoi boire, de quoi battre en retraite à peu près en sécurité. Nous avions même deux frontales. C’est dire si je suis prévoyant ! Enfin, pour le coup, je ne l’avais pas prévu ! Nous aurions pu bivouaquer dans un coin et attendre sereinement le lendemain. Donc il n’y avait pas véritablement d’« urgence » ; mais l’hélico est arrivé, j’étais plutôt content de sortir rapidement, et entier, de ce plan foireux. Donc voilà.

Pourquoi me suis-je engagé dans une telle galère ? Pourquoi être parti dans une course plutôt dure (AD), avec deux compagnons de cordée que je ne connaissais pas ? Et surtout pourquoi ceux-ci nous ont suivi sans moufter ? Ni l’un ni l’autre ne savait assurer ni n’avait la moindre expérience d’une course de rocher ou de grande voie d’escalade... D’ailleurs ni l’un ni l’autre n’avait la moindre idée de la difficulté de la chose. Ni même, semble-t-il, que des degrés de difficulté existent en montagne... Pourquoi n’ont-ils posé aucune question sur l’entreprise dans laquelle ils s’engageaient ? Après coup, j’ai vraiment l’impression qu’ils m’ont pris pour leur guide, s’en remettant à moi. Moi qui ait seulement une toute petite expérience de l’alpinisme, a fortiori en premier de cordée. Moi qui suis trop sympa, trop naïf ; je me suis rendu compte que ça pouvait parfois être dangereux : en montagne, il faut savoir dire « non ». Un guide de haute montagne est payé pour assumer ses clients, c’est son boulot. Moi non. Encore une dérive de la société de consommation où les gens débarquent en montagne et croient que tout leur est dû ? C’est bien le problème des trekkings commerciaux à l’étranger : le client paye, cher, donc le sommet, le tour, la traversée est due, peu importent les risques ou la décision du « guide ». D’ailleurs les risques ne sont absolument pas assumés par les « clients ». La preuve. Je pense que Hélène et Xavier étaient encore dans cette optique « trekking », qu’ils n’avaient pas réalisé qu’en montagne c’est à chacun de s’assumer ; une cordée est une cordée. D’autant plus qu’il n’y avait aucun rapport guide-client entre nous. Seulement une cordée entre copains. Enfin, c’était ce que je croyais ! Toujours est-il qu’en tant que « plus expérimenté » c’était à moi de prendre la décision de ne pas les emmener sur ma corde. En montagne on ne peut pas toujours « faire plaisir à tout le monde ». En cas de pépin ça aurait été moi le responsable, pénalement parlant.

Une belle leçon d’humilité, comme la montagne sait si bien nous en donner. Heureusement sans conséquences fâcheuses...

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La face est de la Tête de la Muraillette dans le Soleil matutinal ; l’arête sud-est se découpe sur son ombre. Le sommet du premier ressaut sur lequel nous sommes parvenus est bien visible.

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