Les tribulations d’un astronome

« Danse avec les loups »

mardi 21 août 2007 par Guillaume Blanc

Quand j’ai acheté le topo d’escalade en Queyras, sorti l’année dernière, elle m’a tout de suite parue sympathique cette « Taillante » ! De belles dalles de schiste, inclinées, encastrées les unes dans les autres, forment une superbe crête dentelée. Une voie avait été ouverte et équipée là-dedans : « Danse avec les loups ». Une voie abordable qui plus est, puisque en 4/4c, avec une longueur en 5c. J’avais très envie d’aller y voir de plus près.

Ainsi fut fait. Vendredi soir, Martin, le frère d’un pote, m’appelle : il cherche un compagnon de cordée. Je lui propose ma Taillante.

Départ à 8h samedi matin, et après une petite heure de route nous voici à quelques encablures du col Agnel, au fin fond du Queyras. Parking. Petite marche jusqu’au col Vieux, sur le GR. La crête de la Taillante nous apparaît alors, superbe dents de scie surplombant un lac — le lac Foréant — comme seul le Queyras sait en faire. Quelques volutes partent en fumée du côté de la frontière italienne. Le Pô fume, comme toujours. Le Pain de Sucre nous snobe.

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Vue sur la Taillante depuis le col Vieux.

Nous rejoignons le pied de la superbe face, en traçant au plus direct, traversant ce faisant quelques éboulis. Alors que seule l’idée que nous pouvions ne pas être seuls dans cette voie ne m’avait même pas effleuré l’esprit, nous débouchons sur une cordée prête à partir. Bon. Et puis en levant les yeux, hop, en voilà une deuxième, de cordée, qui marche à quatre pattes, là-haut. Bon. Va falloir prendre notre mal en patience, donc. D’autant que ça n’a pas l’air évident à les voir poser un pied après l’autre avec mille précautions. La voie part sur le bord de la dalle immense, le long d’un immense dièdre ; puis, deux longueurs plus loin, elle s’échappe au beau milieu de la dalle dans une traversée en deux longueurs, dont la deuxième est la plus raide, nous dit le topo. Ensuite, un petit surplomb en 5b/5c, avant d’aborder à nouveau des longueurs en 4. Donc, nous tornicotons, mangeons, lisons le topo, faisons des photos de fleurs qui s’échappent de leur plein gré de quelque fissure de la dalle schisteuse. Une heure passe. Ils quittent (enfin !) le premier relais, on embraye à leurs trousses. Je pars devant. Et rien que de poser le chausson sur le rocher, je ne vois où problème il y a, si problème il devait y avoir. ça adhère parfaitement, l’inclinaison n’est pas dramatique, j’avance presque debout. À quatre pattes, je cours ! Martin peine derrière à faire défiler la corde dans son assureur. En deux temps, trois mouvements, je suis au relais. Dès que Martin part, je comprends : mes biceps s’épuisent rapidement à avaler la corde qui relie Martin, qui galope à son tour ; mon Toucan d’assurage, lui, s’échauffe sauvagement !

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Et oui, quoi !

Une fois au relais, nous patientons un petit quart d’heure que le relais suivant se libère... Mes inquiétudes quant à la suite de la voie se sont évanouies : nous sommes partis sur quelquechose de plaisant. Martin part. Puis relais. Relais qui se trouve à l’extrêmité même de la corde. Corde à double de 50 mètres ; une corde trop courte ne serait-ce que d’un mètre, et les relais deviennent inaccessibles. Je le rejoins au même rythme.

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Escalade à quatre pattes !

Nouvelle attente. Le troisième relais, au milieu de la dalle se libère. Je m’en empare aussitôt, aprés une première traversée superbe. Les prises sont inutiles, les pieds adhèrent tellement bien que je suis mains à plat sur le rocher. Nouvelle attente. Nous en profitons pour faire quelques photos de cette escalade inhabituelle. Dernière étape de la traversée, un peu plus raide, on fait un peu moins les malins, quoique à peine. Nos prédécesseurs sont au-delà du petit mur qui nous attend, hors de vue. J’embraye aussitôt avec le secret espoir de peut-être pouvoir outrepasser tout ce petit monde.

Petit mur. Il faut chercher des prises et tirer sur les bras, bizarrement ! Seul un petit pas demande ainsi quelques efforts, au-dessus, c’est à nouveau comme avant : dalleux. Une seule et unique dalle qui rejoint l’arête sommitale. Fan-tas-ti-que ! Je rejoins nos prédécesseurs sur un petit bout de relais, on taille un bout de bavette. Martin arrive, il embraye aussitôt. Nous avons décidé de tenter de passer outre ce beau monde ; une fois en bout de corde, je pars, tandis que Martin progresse devant, à quatre pattes sur la lame de schiste. Nous progressons rapidement, la corde de 50 mètres, en double, entre nous. Entre les deux cordées, Martin pose un relais. Je le rejoins, puis pars devant à mon tour. Je rejoins la première cordée, dépasse leur relais, et continue sur ma lancée. Afin de ne pas trop les gêner et d’éviter d’emmêler les cordes, je trace quelques mètres à droite de la ligne de spits, mettant un point de temps en temps. Je finis par poser un relais sur friends : après tout, on les a monté jusque là, autant s’en servir ! Martin me rejoint et reprend la tête. J’ai perdu le compte des relais, à force de les zapper. Je regarde mon altimètre... En principe on ne devrait pas être très loin de l’arête sommitale, une cinquantaine de mètres, plus ou moins ! Aurions nous déjà avalé quelques 300 mètres, en dénivelé, de paroi ? Je lève la tête : Martin m’attend en m’assurant. Je le rejoins. C’est le sommet de la voie. L’arête est acérée, derrière, le versant est est à pic !

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Autre quadrupède...

Je pars directement dans la traversée des arêtes, en direction du sommet de la Taillante, d’où descend une « voie normale ». De grosses écailles dépassent de la crête, il suffit de les prendre à pleines mains, les pieds en adhérence sur la dalle. C’est aérien, et c’est superbe. Quelques spits, ici et là, permettent de sécuriser la progression. Je dois désescalader quelques grosses protubérances de rocher qui débordent franchement au dessus du vide, piles d’assiettes branlantes dont je me demande quelle est la réelle solidité. Mais fort de ces considérations résistives, je ne m’attarde pas sur la chose, et ne mène aucune expérience de résistance du matériau en question. J’espère seulement que mon poids sera supporté l’espace d’un instant, et je poursuis ma route sur un terrain plus sûr et moins escarpé ! Pour aboutir bientôt au sommet d’un petit ressaut équipé pour le descendre en rappel. Aussitôt fait. Après quoi, un dernier petit ressaut passé facilement en désescalade, le terrain devient facile.

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Nous dérangeons une (ou plusieurs) famille de bouquetins qui prenait le soleil sur la crête.

Et tandis que je regardais mes pieds — enfin, plus qu’une contemplation muette de mes petons en chaussons, je regardais surtout où je les posais ! —, Martin, devant, m’appelle : une famille (nombreuse) de bouquetins vient de surgir de derrière un gros rocher, visiblement dérangée par notre arrivée impromptue. Les uns et les autres se sont visiblement fait peur mutuellement, chacun étant à cent lieues d’imaginer trouver pareils uluberlus en ce lieu. Comment imaginer que des bestioles, grosses comme des veaux, de surcroît, vivent ici ? Comment imaginer que des humains se baladent dans notre salon ? L’un et l’autre des partis s’observe. Quelques mètres devant nous — les bouquetins sont beaucoup moins craintifs que les chamois —, la famille délogée évalue la situation. Le père, bouc superbe de grandeur, aux cornes démesurées, se grattouille nonchalamment le haut de la fesse droite, avec le bout de sa corne droite. Puis voyant que les humains ne daignent faire demi-tour pour rendre la quiétude habituelle au lieu, la petite troupe, accompagnée de jeunes, amorce un demi-tour, aussi à l’aise sur ces dalles inclinées que moi dans mon salon. D’ailleurs, si l’animal avait été belliqueux nous n’aurions fait le poids en pareil terrain. Un simple petit coup de corne, et hop, le grand saut, plus d’humains perturbateurs !

Et c’est ainsi que peu après nous sommes au sommet. La descente est évidente, même s’il faut rester attentif, car le rocher est branlant. Nous rangeons bientôt corde, baudrier et quincaillerie, puis troquons chaussons d’escalade contre les baskets, plus confortables. De vire en vire, nous arrivons en bas, puis nous traversons le vallon, superbe, jusqu’au col Vieux. Nombreux sont les randonneurs qui arpentent les sentiers du coin. Il faut dire que le vallon qui descend vers l’Echalp le long du torrent de Bouchouse est sublime. Vallon de verdure alpine, entourant de superbes lacs venant ajouter une touche de fraîcheur bleutée au tableau. Ce vallon, je m’en souviens désormais, je l’ai déjà parcouru à la descente, en VTT, il y a — Oh ! au moins ! — une douzaine d’année, lors d’un superbe tour qui passait par le col de Valante, au pied du Mont Viso.

Bientôt la voiture et le retour vers la civilisation...

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Lors d’un relais, dans l’expectative que nos prédécesseurs libèrent la suite, nous discutions tranquillement au Soleil de l’angle d’inclinaison des dalles. On s’imaginait en skis dessus pour avoir une idée de l’inclinaison. Et nous sommes arrivés à la conclusion qu’elle devait être de 35 à 40 degrés. Sur les photos, prise au troisième relais, dans la partie supérieure de la première dalle, l’angle d’inclinaison est de 38±2 degrés. À part le petit ressaut de la cinquième longueur, qui fait trois-quatre mètres, cette inclinaison est à peu près constante. Sachant que le dénivelé de la voie fait 350 mètres, qu’il y a 12 longueurs de 50 mètres, dont deux en traversée, soit un déroulement d’environ 500 mètres, cela nous donne un angle de 45 degrés en moyenne. Un angle moyen de 35 degrés donne un développement de 610 mètres, soit plus de 12 longueurs « directes » ; un angle de 40 degrés donne 544 mètres, soit 11 longueurs. L’inclinaison est donc, en moyenne, entre 40 et 45 degrés. Au beau milieu de celles-ci, on ne dirait pas !

Voir en ligne : Les photos

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