Les tribulations d’un astronome

Randonnée confinée

dimanche 19 avril 2020 par Guillaume Blanc

Le balcon est juste suffisamment long pour nous accueillir tous les trois, Sarah entre nous, bien calés contre les pots de fleurs, et, pour moi, les pieds sur le seau à compost. Le silence est étonnant, pas d’avion, pas ou peu de voiture. Nous sommes suspendus dans l’air du deuxième étage. Le ciel est un peu laiteux, l’éclatante Vénus plonge derrière les feuillages obscurs des arbres. L’éclairage public, et celui, privé, de la résidence, s’obstinent à briller stupidement, éclairer le ciel et la nuit, pour éclairer le ciel et la nuit. Sarah dort déjà depuis un moment dans son duvet. Il fait plutôt bon pour la saison, quand Anne-Soisig et moi éteignons la lumière pour nous faufiler sans bruit sur le balcon, de part et d’autre. Je bouquine un peu, habituel rituel, avant de fermer la liseuse et de glisser dans le sommeil. Soiz et Sarah me réveillent à six heures. Le temps de m’habiller, de glisser l’appareil photo dans un petit sac à dos — Sarah est prête depuis un moment, habillée, sac sur le dos, chaussures aux pieds — de remplir l’attestation de déplacement et nous claquons la porte à 6 h 15. L’aube pointe à peine le bout de son nez, mais les lampadaires illuminent tellement la nuit que tout éclairage supplémentaire est inutile — la frontale reste dans le sac —, la route est éclairée comme en plein jour. Nous sommes seuls. Heureux. Sarah est tout excitée.

Marche d’approche sur le bitume, les oiseaux nous offrent un concert extraordinaire. J’ai découvert il y a peu l’application BirdNet sur mon téléphone, qui permet d’identifier les chants d’oiseaux. Merles noirs, mésanges charbonnières, pies bavardes, fauvettes à tête noire, rouges-gorges, rossignols philomènes, troglodytes mignons, bergeronnettes des ruisseaux, pics épeiches, etc., vont nous accompagner tandis que le jour prend de l’ampleur sur la nuit. D’un coup, les réverbères s’éteignent ; c’est comme si la civilisation faisait une nouvelle pause.

Nous empruntons un escalier bétonné, raide, celui que nous parcourons chaque matin depuis le début du confinement en courant, et régulièrement en temps normal. Rarement, nous l’avons grimpé en prenant le temps. En sous-bois, la pénombre est encore de mise. Les jacinthes des bois qui coloraient de bleu le lieu il y a à peine une ou deux semaines, ont désormais laissé la place à des essences moins tape-à-l’œil. Nous poursuivons notre excursion vers la forêt, un ruban d’asphalte toujours artificiellement inondé de lumières nous y mène. Le ciel est couvert, le soleil restera caché, son levé, pudique. Nous nous posons dans une clairière pour picorer quelques biscuits trempés dans un verre de thé brûlant. Les lapins promis ne sont pas de sortie. Sarah se contente quelques crottes et traces dans la terre. Elle est aux anges. Nous revenons doucement. Au détour d’un chemin, un buisson de ronces d’apparence anodine va capter notre attention un bon moment : il est le siège d’un cortège d’escargots équilibristes, tout en lenteur et en pondération ; tous plus beaux les uns que les autres, coquilles zébrés et colorées, chacun de nous les contemple simplement ou derrière l’objectif de l’appareil photo.

Puis, le temps passant, il faut poursuivre. Malgré la solitude qui est la nôtre depuis le début, malgré l’absence de risque dans laquelle nous évoluons (moins que dans la cuisine, en tout cas), nous sommes hors-la-loi pour avoir déjà dépassé le créneau d’une heure généreusement alloué pour prendre l’air en cette période. Sarah retrouve la plume d’oiseau délicatement mise de côté à l’aller. Au moment où nous arrivons au coquelicot qui déborde d’un talus sous la voie ferrée, une amie nous croise, elle part faire son jogging. Nous échangeons quelques mots, à distance respectable, comme il se doit. Le coquelicot se laisse docilement photographier. Et le soleil perce le manteau de nuages quand nous arrivons chez nous au terme d’une courte, mais belle randonnée, l’aventure tout à côté, ponctuée de surprises et de merveilles, chemin faisant. Les attentes — pas de lapins gambadant ni de somptueux lever de soleil dans les feuillages — ne furent pas au rendez-vous, mais bien d’autres choses, inattendues, ont fait de cette balade un succès ! Ne serait-ce que cette communion avec la nature, dans laquelle nous sommes passés, sans une trace, avec discrétion ?


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