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Comment se contruit la science

Pour comprendre les enjeux écologiques d’un point de vue scientifique et non idéologique, il est important de comprendre comment la connaissance scientifique se construit. C’est l’objet de ce chapitre.

Pour plus de détails, on pourra consulter le premier chapitre de Blanc & Noûs (2023).

1Qu’est-ce que la science ?

1.1Des définitions ?

Le dictionnaire Le Robert définit la science comme suit : « La science, du latin scientia signifiant « connaissance », est ce que l’on sait pour l’avoir appris, ce que l’on tient pour vrai au sens large, l’ensemble de connaissances, d’études d’une valeur universelle, caractérisées par un objet (domaine) et une méthode déterminés, et fondés sur des relations objectives vérifiables. » La science est populairement assimilée pêle-mêle à des connaissances, à des personnes (les scientifiques), à des applications, avec parfois un jugement de valeur assorti.

Nous pouvons ainsi définir la science comme une somme de connaissances qui sont obtenues avec méthode. Par essence, ces connaissances ne sont ni bonnes ni mauvaises. Il convient ainsi de distinguer ce qu’est la science, à savoir des connaissances acquises sur la nature et le monde qui nous entoure, de la mise en application de ces connaissances, la technique ou la technologie. Cette dernière met ainsi en œuvre des connaissances scientifiques acquises pour construire des méthodes, des outils, des techniques, des instruments, etc., généralement dans le but de modifier l’environnement humain. La technologie est le résultat de décisions politiques ou sociétales, le jugement de valeur peut, le cas échéant, se faire à ce niveau.

1.2Tentative de classification

Il est possible de classifier la science en différents domaines, plus ou moins poreux les uns avec les autres. Nous distinguons ainsi traditionnellement les sciences exactes et les sciences humaines et sociales. Dans le premier, nous retrouvons les sciences de la nature (sciences de la vie et de l’environnement, sciences de la Terre et de l’Univers, science de la matière) et les sciences formelles (mathématiques, logique, informatique). Les sciences humaines et sociales regroupent, entre autres, l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la linguistique, la psychologie, l’économie, etc. Ce cloisonnement n’est pas hermétique, il existe de nombreuses exceptions, dont la physique qui émarge dans les différentes sciences exactes. Le découpage n’est pas disciplinaire, ni unique (on peut imaginer d’autres manières d’effectuer une classification des disciplines scientifiques) ou exhaustif. Certaines constructions scientifiques nécessitent par ailleurs des approches pluridisciplinaires ou interdisciplinaires, comme les études autour du climat, du réchauffement climatique, de la transition énergétique ou plus généralement environnementales.

1.3La vérité ?

La science s’efforce de comprendre comment fonctionne le réel (la nature au sens large), elle propose des explications sous forme de théories ou modèles, généralement charpentés autour de résultats expérimentaux ou observationnels. Une explication satisfaisante ne signifie pas qu’elle soit vraie dans l’absolu, c’est seulement la meilleure explication pour un phénomène donné à un moment donné :

La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse et ne touche jamais.

Victor Hugo, L’art et la science

Une vérité scientifique est ainsi une proposition construite par un raisonnement logique et rigoureux, vérifiée par l’expérience ou l’observation. Il s’agit néanmoins d’une situation idéale qui ne correspond généralement pas à la réalité physique et à sa complexité.

2Une construction méthodique

2.1Des origines dans l’Antiquité

La science se construit de manière méthodique dans le but de comprendre le réel de manière la plus efficace possible. La démarche s’est construite petit à petit au cours des siècles. Initialement basée sur l’observation et le raisonnement (Grecs), ce qui s’est révélé nécessaire mais non suffisant, elle a évolué vers la « méthode » ou les « méthodes » que nous connaissons actuellement, et qui sont abordées dans la suite de ce document.

Cette évolution est primordiale. Par exemple, elle a permit de pouvoir « choisir » entre deux théories sur les constituants de la matière. D’une part celle d’Empédocle stipulant quatre éléments de base, la terre, l’eau, l’air et le feu, et d’autre part celle de Démocrite imaginant que tout était fabriqué avec des particules élémentaires insécables, les « atomes ». La controverse prit fin au début du 19e siècle avec les expériences de Jean Perrin qui ont mis en évidence les atomes.

2.2L’expérimentation apparait

En effet, une étape fondamentale dans l’élaboration de la méthode a été quand la science est devenue quantitative : au 17e siècle, Galilée fait des expériences sur le mouvement des corps, pour en comprendre les lois. L’expérimentation permet de faire des mesures de propriétés physiques, ce qui permet de distinguer des hypothèses contradictoires. La mesure est effectivement garante d’objectivité, dans la limite de l’interprétation des résultats, et permet d’obtenir des relations entre les grandeurs qui modélisent un phénomène Machon, 2015.

Il faut néanmoins que les expériences soient discriminantes pour permettre de séparer entre différents modèles et théories. Elles doivent être bien menées et reproductibles pour s’affranchir des artefacts et des facteurs non contrôlés. Sinon il y a le risque d’observer un phénomène qui n’a rien à voir avec la cause annoncée, et de confondre une corrélation, c’est-à-dire un lien entre deux variables, avec une causalité, c’est-à-dire l’effet que peut avoir l’une d’elle sur l’autre (figure 1).

Illustration de la corrélation entre l’espérance de vie à la
naissance en France, pour les hommes (bleu) et pour les femmes
(rouge), en fonction de la concentration en gaz carbonique dans
l’atmosphère. Si la corrélation est belle, il est évident qu’il
n’y aucune causalité entre les deux variables, ce n’est pas le gaz
carbonique qui permet de vivre plus longtemps. Néanmoins les deux
grandeurs croissent avec le temps.

Figure 1:Illustration de la corrélation entre l’espérance de vie à la naissance en France, pour les hommes (bleu) et pour les femmes (rouge), en fonction de la concentration en gaz carbonique dans l’atmosphère. Si la corrélation est belle, il est évident qu’il n’y aucune causalité entre les deux variables, ce n’est pas le gaz carbonique qui permet de vivre plus longtemps. Néanmoins les deux grandeurs croissent avec le temps.

Il n’est ainsi pas nécessaire de cerner exhaustivement tous les aspects d’un phénomène, de faire toutes les expériences imaginables pour le comprendre et l’appréhender, il est souvent possible d’induire des lois générales à partir d’un nombre restreint de mesures. Il existe ainsi des expériences plus cruciales que d’autres, celles que l’histoire des sciences retient, mais également toutes celles qu’elle ne retient pas mais qui ont permis d’aboutir à la compréhension du phénomène.

Ainsi, une collection de faits (données, mesures, observations...) permet une explication rationnelle qui va être la meilleure façon de comprendre cette partie-là de la nature, jusqu’à preuve du contraire. Une explication satisfaisante ne signifie pas qu’elle soit vraie dans l’absolu, c’est seulement la meilleure explication d’un phénomène donné à un moment donné. Par la suite, un nouveau fait (théorie, expérience, observation…) peut permettre à l’explication d’évoluer. Par exemple, la gravitation universelle de Newton permet d’expliquer une certaine partie des lois de la nature, elle a été améliorée par la relativité d’Einstein qui permet d’étendre le domaine de compréhension et d’explication.

3Un aperçu de méthode

De manière un peu lapidaire, on peut présenter l’élaboration de la connaissance scientifique comme un cycle (figure 2 et figure 3) entre l’élaboration d’une théorie, utilisée pour prédire certains aspects, qui seront ensuite éventuellement observés ou mesurés lors d’une expérience ou d’une observation, dont l’analyse permet de valider, modifier ou rejeter la théorie.

Illustration de méthodes scientifiques, parmi d’autres
schémas possibles.

Figure 2:Illustration de méthodes scientifiques, parmi d’autres schémas possibles.

Illustration de méthodes scientifiques, parmi d’autres
schémas possibles.

Figure 3:Illustration de méthodes scientifiques, parmi d’autres schémas possibles.

Mais ce schéma est trop simpliste pour recueillir l’ensemble des démarches qui contribuent à la construction de la science. On pourrait y ajouter la notion de sérendipité, à savoir les découvertes effectuées par hasard ; l’établissement des politiques scientifiques à différentes échelles qui stipulent les axes dans lesquels la recherche doit être faite. La notion d’observation et d’expérience est elle-même réductrice : il faut parfois avoir recours à un grand nombre d’expériences ou d’observations pour cerner un phénomène, ou bien, dans certaines disciplines, à la classification pour tirer des traits généraux. Il n’y a donc pas une seule et unique méthode scientifique, mais des méthodes qui peuvent de surcroît différer selon les disciplines.

4Qu’est-ce qui distingue la science d’un autre champ de connaissance ?

4.1L’erreur fait partie de la méthode

La science a droit à l’erreur. La démarche de la recherche scientifique visant à construire des connaissances peut se tromper, se fourvoyer. L’erreur fait partie intégrante de la méthode, sachant qu’elle peut être corrigée. La méthode elle-même est garante de cette correction.

La science va sans cesse se raturant elle-même. Ratures fécondes.

Victor Hugo, L’art et la science.

Un résultat faux sera nécessairement détecté à un moment ou un autre dans le processus collectif (dans l’espace : internationalement, et dans le temps : de nouvelles avancées peuvent réfuter des découvertes d’hier) de validation : illustration sur la figure 4. Ainsi, pour permettre ce processus, les expériences, les observations, les tests doivent être reproductibles par d’autres scientifiques, dans des conditions différentes.

Ce graphique montre les résultats expérimentaux de mesures de la
durée de vie du neutron, qui est l’un des nucléons dans les noyaux
atomiques . À l’état libre, c’est-à-dire
non confiné dans le noyau, il se désintègre en un quart
d’heure. L’évolution des mesures du temps de vie du neutron depuis
les années 1960 montre combien la mesure a progressé, et surtout,
par rapport à ce que l’on sait faire actuellement, qu’elle était
fausse jusque dans les années 1980. Fausse notamment parce que les
barres d’incertitudes d’alors, bien que plus grandes
qu’actuellement, n’étaient pas compatibles avec les mesures
actuelles.

Figure 4:Ce graphique montre les résultats expérimentaux de mesures de la durée de vie du neutron, qui est l’un des nucléons dans les noyaux atomiques Nakamura, 2010. À l’état libre, c’est-à-dire non confiné dans le noyau, il se désintègre en un quart d’heure. L’évolution des mesures du temps de vie du neutron depuis les années 1960 montre combien la mesure a progressé, et surtout, par rapport à ce que l’on sait faire actuellement, qu’elle était fausse jusque dans les années 1980. Fausse notamment parce que les barres d’incertitudes d’alors, bien que plus grandes qu’actuellement, n’étaient pas compatibles avec les mesures actuelles.

4.2La science est réfutable

Le philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994) a introduit le critère de réfutabilité en 1910 qui permet de démarquer une science d’un champ de connaissances qui ne l’est pas. Une science peut être ainsi définie comme étant réfutable (ou falsifiable). Réfuter, c’est contredire un énoncé par une démonstration argumentée qui en établit la fausseté. Par exemple l’assertion « tous les corbeaux sont noirs » peut être réfutée en observant un corbeau blanc. Elle est donc scientifique de ce point de vue. En revanche, l’affirmation « tous les humains sont mortels » n’est pas réfutable, car il faudrait attendre un temps infini pour conclure, ce qui n’est pas possible. Elle n’est donc pas scientifique.

4.3Les croyances

Une croyance s’appuie au contraire sur un principe d’autorité et de certitude (dogme), les faits non conformes sont écartés. Une pseudo-science est une croyance qui se pare des atours de la science sans en avoir la rigueur et la méthode. Cela peut ainsi être une théorie qui a été scientifique, mais qui a été réfutée, comme la mémoire de l’eau en tant qu’explication du dogme homéopathique.

5Comment est actuellement produite la connaissance scientifique ?

5.1Un socle fiable et stable

La production de connaissances scientifiques repose sur un socle fiable, qui est celui typiquement enseigné en sciences exactes dans les premières années de l’enseignement supérieur. Ainsi l’existence des atomes, par exemple, ne fait pas débat, comme celle de la rotondité de la Terre à une certaine échelle spatiale. L’exploration de l’inconnu se fait donc à la frontière avec ce socle, de façon fluctuante, par essais-erreurs, petit à petit, par les chercheur·es.

5.2Qui sont les scientifiques ?

Les scientifiques sont ceux qui cherchent à comprendre comment fonctionne le monde par le prisme de la science. Il peut s’agir d’amateur·ices (citoyen·nes éclairé·es) ou de chercheur·es professionnel·les. En France, un·e chercheur·e en sciences peut être un·e chercheur·e à plein temps dans un Établissement Public à Caractère Scientifique et Technologique (EPST) comme le CNRS, l’INSERM, l’INRAE, l’INRIA, etc., ou dans un Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial (EPIC) comme le CEA, ou encore dans un Établissement Public à caractère Administratif (EPA) comme Météo-France ou l’IGN. Ou bien un enseignant·e-chercheur·e (Université) avec une charge d’enseignement. Au CNRS, par exemple, il y a des chargé·es de recherche, des directeur·ices de recherche. À l’université, il y a des maître·esses de conférence, des professeur·es des universités. La plupart sont fonctionnaires, mais iels peuvent aussi être en CDD ou CDI, ou agents de l’État mais relevant du droit privé (EPIC).

Les enseignant·es-chercheur·es sont les « profs » à l’université, iels ont une mission d’enseignement qui est statutairement de 192 heures devant les étudiant·es, chaque année. Iels font également de la recherche. Il y a également des étudiant·es en doctorat, avec ou sans charge d’enseignement (vacation ou monitorat), des docteurs en « post-doc » sorte de CDD de la recherche d’après le doctorat, souvent sans charge d’enseignement, des ATER (Attachés Temporaires d’Enseignement et de Recherche), qui sont l’équivalent des enseignant·es-chercheur·es mais en CDD (toujours après un doctorat). Certaines entreprises ont des laboratoires de recherche et développement, auquel cas elles emploient des chercheur·es.

5.3La production de nouvelles connaissances scientifiques

La production scientifique se fait par l’intermédiaire de publications dans des journaux spécialisés. Il existe un grand nombre de revues dans chaque domaine de la science. Par exemple en astrophysique, on a : Astronomy and Astrophysics, The Astrophysical Journal, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, New Astronomy, etc. Il existe également quelques revues généralistes comme Nature ou *Science. Dans quasiment tous les domaines des sciences de la nature, la langue de publication est l’anglais (la science est internationale, elle s’est « mondialisée » bien avant le reste de la société !).

5.4L’article scientifique

Un article est soumis à une relecture critique ; un comité éditorial demande à des scientifiques (deux, typiquement) ayant le même domaine de compétence (et si possible pas de lien avec les auteurs de l’article) d’examiner l’article en détail afin de décider s’il répond aux canons de la science et mérite d’être publié. Il s’agit de l’évaluation par les pairs, qui sont généralement anonymes. Cette évaluation est cruciale, c’est ce qui distingue la production de la connaissance scientifique du reste des publications (figure 5).

Illustration du processus de publication d’un article
scientifique. Le point le plus important est celui de la relecture
par les pairs, qui permet de garantir un respect des canons de la
méthode scientifique. Une liste typique de questions que doivent se
poser les relecteurs est indiquée.

Figure 5:Illustration du processus de publication d’un article scientifique. Le point le plus important est celui de la relecture par les pairs, qui permet de garantir un respect des canons de la méthode scientifique. Une liste typique de questions que doivent se poser les relecteurs est indiquée.

Ce processus permet d’avoir des publications de qualité.

5.5Quelques limites

Il y a cependant des limites à ce schéma qui sont dues à la capitalisation de la science : les chercheur·es du monde entier sont soumis à une pression pour publier toujours plus — « publish or perish! » —, ce qui amène à des dérives qui contreviennent à la déontologie, comme la fraude (manipulation des résultats, typiquement). Le modèle économique des revues scientifiques est également plus que discutable : des éditeurs privés peu scrupuleux en situation monopolistique abusent de leur situation et font payer les chercheur·es pour publier, afin de vendre à prix d’or les revues aux bibliothèques des universités. Les chercheur·es étant généralement financés par les contribuables pour faire leur travail. Il y a bien d’autres dérives humaines qui ternissent cette image, comme des idéologies, des intérêts privés, etc., qui peuvent biaiser des résultats. Pour tenter de contrecarrer ces dérives, de plus en plus de revues demandent aux auteurs de déclarer leurs éventuels conflits d’intérêts, des comités d’éthiques sont créés afin d’examiner comment la science se fait.

Il n’empêche que le nombre de publications croit actuellement 1,5 fois plus vite que le nombre de chercheur·es. Le nombre d’articles rétractés (c’est-à-dire invalidés à postériori, après le processus de publication) croit exponentiellement depuis les années 2000. Le nombre de revues « prédatrices » (c’est-à-dire les revues sans éthique, sans relecture par les pairs) croit exponentiellement depuis les années 2000 également. On constate en outre un malêtre dans la recherche à l’échelle planétaire notamment chez les jeunes chercheur·es avec des dépressions et de anxiété largement plus importantes que dans le reste de la population.

5.6Stabilité de la science

Un résultat scientifique publié n’est pas pour autant gravé dans le marbre ! La science est un processus long, qui demande de refaire les expériences, de vérifier, de contrôler, de valider, de refaire les observations, etc. Un résultat publié l’est souvent au conditionnel. Avant de devenir un résultat fiable, il doit être vérifié par la communauté dans son ensemble. Une seule étude ne constitue généralement pas un résultat suffisamment fiable pour être traité comme tel. La fiabilité se solidifie quand plusieurs études différentes sont concordantes dans leurs résultats. Enfin, quand la majorité de nombreuses études va dans le même sens, on parle de consensus scientifique. La figure 6 illustre cela : un fait constitué d’un témoignage, d’une expérience personnelle, d’une rumeur ne constitue en rien quelque chose de fiable. Même le résultat d’une seule étude scientifique doit être considéré avec extrême précaution.

L’échelle des preuves scientifiques.

Figure 6:L’échelle des preuves scientifiques.

L’état des connaissances fluctue au-dessus du socle considéré comme stable (figure 7), simplement parce que les observations disponibles ou les expérimentations faisables ne permettent que d’émettre des hypothèses, qui doivent ensuite être validées ou réfutées par de nouveaux faits.

Illustration schématique des processus de production de connaissances
scientifiques.

Figure 7:Illustration schématique des processus de production de connaissances scientifiques.

5.7Le consensus et la controverse

Un consensus scientifique est une position sur laquelle la plupart des scientifiques spécialistes d’un domaine s’accordent à un moment donné. Le consensus scientifique n’est, en lui-même, pas un argument scientifique, et il ne fait pas partie de la méthode scientifique. L’histoire des sciences regorge de consensus qui se sont révélés faux comme l’éther luminifère ou l’immuabilité de l’écorce terrestre... Inversement, une controverse scientifique est un débat opposant des personnalités scientifiques sur un point scientifique. Ce débat a lieu dans le champ de compétences des acteurs. Par exemple, actuellement les astrophysiciens spécialistes de l’univers se disputent (amicalement !) à propos de la nature de deux composantes essentielles de l’univers, l’énergie noire et la matière noire ou encore sur la valeur de la constante de Hubble qui quantifie le taux d’expansion de l’univers.

Inversement, certains sujets scientifiques font irruption dans le débat public quand ils touchent des domaines liés à la société (santé, environnement...). Il y a controverse publique quand le débat a lieu autour d’un tel sujet avec des acteurs qui ne sont pas forcément scientifiques et qui sont souvent en dehors de leur domaine de compétence, comme par exemple sur les OGM, le nucléaire, le réchauffement climatique, les pesticides, etc.

Ce qui n’empêche pas certaines controverses scientifiques de déborder dans le débat public, souvent en faisant fi de la règle qui veut (ou qui voudrait) qu’une seule étude doive être scientifiquement vérifiée et validée avant que tout un chacun ne s’en empare. On peut citer la question des neutrinos supraluminiques en 2011 qui a fait beaucoup parler avant d’être réfutée six mois plus tard, ou bien la mémoire de l’eau suite à une expérience en 1988 qui n’a jamais pu être reproduite, dont l’hypothèse a été réfutée, ou encore celle de la fusion froide en 1989, également réfutée.

5.8Exemple du consensus sur le réchauffement climatique

Un exemple de consensus scientifique qui est également une controverse publique est celui du réchauffement climatique d’origine anthropique (Figure 8). Entre 90 % et 100 % (selon la question posée) des scientifiques spécialistes du sujet adhèrent au consensus depuis (au moins) plus de 15 ans Cook et al., 2016.

Consensus scientifique sur le climat. Tiré de .

Figure 8:Consensus scientifique sur le climat. Tiré de Cook et al. (2016).

Inversement d’innombrables sondages montrent qu’une partie (entre 10 % et 50 % typiquement, valeur qui varie d’un pays à l’autre, d’une année à l’autre, et qui semble tendre à diminuer) de la population n’y croit pas. Ainsi, en 2024, selon le sondage annuel (25e vague) de l’ADEME « Représentations sociales du changement climatique » (1505 répondants), 32 % des français pensent que le réchauffement climatique est naturel (30 %) ou bien qu’il n’y a pas de réchauffement climatique (2 %). 33 % pensent que le réchauffement climatique est une hypothèse sur laquelle les scientifiques ne sont pas tous d’accord ! (Boy (2024)).

6Le traitement médiatique de l’information scientifique

Les journalistes sont un rouage essentiel pour la transmission des connaissances scientifiques entre les chercheur·es et le public. Ils ont ainsi une responsabilité importante en termes de déontologie et d’objectivité. Sans maîtriser la manière dont la science se construit, cela peut amener à des dérives regrettables.

6.1Des échelles de temps différentes

Le temps de la construction scientifique est long. Les processus qui demandent de refaire les expériences, les observations, de vérifier, contrôler, valider, sont longs, ils peuvent prendre plusieurs mois, plusieurs années voire plusieurs décennies. Cette échelle de temps n’est pas en adéquation avec le temps journalistique, dans une éternelle course au scoop scientifique, au risque d’apporter dans la sphère publique un résultat au mieux non étayé, au pire faux. La dérégulation du marché de l’information avec l’avènement de l’Internet met les médias traditionnels (presse, radio, télévision) à rude épreuve, tout un chacun peut désormais s’improviser journaliste sur le web. De fait, les manquements à la déontologie journalistique sont fréquents : le conditionnel prudent de la conclusion d’une étude se transforme rapidement en certitude.

Cela ne prête pas forcément à conséquence quand les enjeux sont uniquement des enjeux de connaissance comme en sciences fondamentales (voir la controverse des neutrinos supraluminiques) ; en revanche sur des sujets dont les enjeux sont sociétaux comme le réchauffement climatique ou la santé humaine, les manquements journalistiques peuvent provoquer des épidémies de peurs irraisonnées (les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile et la santé, les OGM et le cancer, les vaccins...) ou des décisions politiques infondées (comme pour l’énergie nucléaire civile) ou des absences de décision politique (réchauffement climatique).

7Esprit critique

Il y a différents aspects dans « l’esprit critique » : une formation universitaire de physique fournit des outils pour critiquer des résultats liés à la physique, ordres de grandeur, logique d’une démonstration « théorique », homogénéité des expressions mathématiques, adéquations entre les modèles et les expériences, incertitudes expérimentales, etc. Cet outillage est nécessaire à tout scientifique. Il y a néanmoins un autre aspect plus général dans « l’esprit critique » qui permet en sus de former des citoyens éclairés capables d’interagir en société de manière rationnelle, dans le sens de comprendre les débats de société et éventuellement y participer de manière éclairée. Pour cela, il faut d’une part prendre conscience d’un certain nombre d’aspects liés à notre psychologie, les « biais cognitifs » : notre cerveau est entraîné à prendre des décisions en permanence, sans réfléchir (heureusement !). Mais ce faisant, dans certaines situations, il se trompe. Il faut donc en avoir conscience pour pouvoir faire machine arrière et enclencher un processus de réflexion permettant de prendre alors la « bonne » décision Kahneman, 2012. Le psychologue Olivier Houdé définit ainsi l’intelligence : « L’intelligence, c’est toujours l’inhibition de nos automatismes ».

L’esprit critique pourrait ainsi se résumer à l’appréciation d’une information par rapport aux faits sur lesquels elle repose. Cela est vrai dans n’importe quelle situation, en particulier journalistique. Cette appréciation n’est possible qu’en ayant connaissance des faits. En science cela n’est possible qu’avec les connaissances adéquates. Souvent la notion d’esprit critique s’apparente à celle de scepticisme. Être sceptique devant un résultat est un état d’esprit sain pour le scientifique. Mais on ne peut pas être systématiquement sceptique et vérifier toute information. Le mathématicien Henri Poincaré dans l’introduction de son ouvrage La science et l’hypothèse (1917) mentionne que :

Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir.

L’esprit critique est donc une situation au milieu de ces deux postures extrêmes qui nécessite un travail de recherche et de réflexion.

Nous sommes soumis à de nombreux biais cognitifs comme le biais de confirmation qui consiste à privilégier les informations qui nous confortent dans nos idées préconçues. Les psychologues et sociologues, associent ce biais à la propagation irraisonnée des croyances. Et en particulier sur Internet, où les résultats d’une recherche sur un moteur quelconque montrent dans les premières places les sites qui sont les plus populaires et non ceux qui distillent l’information la plus sûre.

8Marchands de peur, marchands de doute

Un certain nombre de médias et d’organismes peu scrupuleux profitent de la crédulité de la population pour susciter la peur et engranger des profits. C’est le cas dans différents domaines touchant, par exemple, à la santé, comme les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile, la radioactivité et le nucléaire, etc.

D’un autre côté, des groupes d’influence détournent la méthode scientifique pour générer du doute (c’est-à-dire de l’ignorance) sur la nocivité sanitaire et environnementale de certains produits industriels dans une logique de profits Bonneuil et al., 2021. Cette stratégie a été mise au point dans les années 1950 par l’industrie du tabac afin de minimiser les résultats scientifiques sur les effets néfastes de leurs produits sur la santé dans l’objectif de retarder l’action publique et politique Oreskes & Conway, 2012. Il s’agit de fabriquer de la controverse. Un domaine scientifique étudie cette production d’ignorance, il s’agit de l’agnotologie.

Cette méthode, efficace, a été reprise, entre autres, par les industriels pétroliers pour semer le doute sur le réchauffement climatique ; ou encore les industries phytosanitaires avec les pesticides avec une évolution de cette stratégie, en déléguant l’instillation du doute vers les « gardiens de la raison » : vulgarisateurs amateurs, professionnels ou ONG, conscient (et rémunérés) ou pas, mais pensant « bien faire » Andreotti & Noûs, 2020Foucart et al., 2020. D’autres industries s’en servent allègrement : l’industrie du plastique, du sucre, etc.

9Deux organismes onusiens

9.1Le GIEC

Il s’agit du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat ou Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC). Le GIEC a été créé en 1988, à la demande du G7 (groupe composé de l’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de la France, du Japon, de l’Italie et du Royaume-Uni), par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et sous le patronage du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). C’est une organisation intergouvernementale autonome, constituée d’une part de scientifiques apportant leur expertise et d’autre part de représentants des États participants. Il est constitué de 195 états membres.

Son objectif est de « faire le point, synthétiser et résumer les connaissances, pour fournir une base d’information et de réflexion aux décideurs politiques. » Il a produit jusqu’à présent six séries de rapports : en 1990, 1995, 2001, 2007, 2013 et 2021 pour le dernier en date (AR6 pour Sixth Assessment Report). Il est constitué de trois groupes de travail :

Attention : le GIEC ne fait pas de recherche, il se contente de produire des rapports qui font l’état des connaissances sur le climat à un moment donné.

9.2L’IPBES

La Plateforme Intergouvernementale scientifique et politique sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques (PIBSE) ou Intergovernmental science-policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES) est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité. Elle a été créée en 2012. Sa mission est d’assister les gouvernements, de renforcer les moyens des pays émergents sur les questions de biodiversité, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU). Elle est constitué de 140 états membres.

Elle a publié plusieurs rapports dont :

10Conclusion

Les enjeux environnementaux sont des enjeux scientifiques avant d’être des enjeux de société. À ce titre, pour les comprendre et s’en faire une idée objective, il faut commencer par comprendre comment la science se construit. Après quoi, les connaissances adéquates sont primordiales.

10.1Cultiver son esprit critique !

En tant qu’enjeux de société, un regard avec « esprit critique » est nécessaire. L’esprit critique est à la fois un « état d’esprit » et un « ensemble de pratiques » qui se nourrissent mutuellement. Ce n’est jamais un « acquis ». Il faut en permanence l’actualiser et le travailler. On ne peut jamais prétendre le posséder parfaitement, on doit toujours chercher à l’accroître !

10.2Comment naviguer dans les eaux parfois troubles de la connaissance ?

La crise du covid l’a montré, des enjeux autres que scientifiques peuvent prendre le pas sur la connaissance et les « fake news » ne sont jamais très loin. C’est également le cas dans les enjeux écologiques.

Pour « réenchanter » le rationalisme et la science, il faut au maximum se référer aux sources primaires de l’information. Dans le cadre de la science il s’agit des articles scientifiques validés par les pairs. Il faut faire attention aux rapports des agences sanitaires, parfois biaisés par rapport aux résultats scientifiques. Il faut se former pour comprendre le socle de connaissances de base. Enfin, il faut savoir et accepter de se remettre en question.

References
  1. Blanc, G., & Noûs, C. (2023). Physique et Enjeux de Société. In OPUS | Université Paris Cité. OPUS | Université Paris Cité. 10.53480/physique-societe.b046
  2. Machon, D. (2015). Les Bavures Scientifiques, Quand Les Scientifiques Se Prennent Les Pieds Dans La Démarche (book-e-book, Vol. 36).
  3. Nakamura, K. (2010). Review of Particle Physics. https://pdg.lbl.gov/2011/download/rpp-2010-JPhys-G-37-075021.pdf
  4. Cook, J., Oreskes, N., Doran, P. T., Anderegg, W. R. L., Verheggen, B., Maibach, E. W., Carlton, J. S., Lewandowsky, S., Skuce, A. G., Green, S. A., Nuccitelli, D., Jacobs, P., Richardson, M., Winkler, B., Painting, R., & Rice, K. (2016). Consensus on Consensus: A Synthesis of Consensus Estimates on Human-Caused Global Warming. Environmental Research Letters, 11(4), 048002. 10.1088/1748-9326/11/4/048002
  5. Boy, D. (2024). Représentations Sociales Du Changement Climatique — Vague 25 [Techreport]. ADEME.
  6. Kahneman, D. (2012). Système 1 / Système2 : Les Deux Vitesses de La Pensée. Flammarion.
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