Colloque « Enseigner les Enjeux SocioÉcologiques dans le Supérieur » — 2026 — Montpellier
Du 6 au 10 juillet dernier, j’étais à Montpellier pour le colloque « Enseigner les Enjeux SocioÉcologiques dans le Supérieur ». Il s’agissait du quatrième opus, après une première version à Paris en juillet 2023. Le succès avait été au rendez-vous dès le départ avec plus de participant·es à Paris qu’initialement escompté. Nous avions donc réitéré en juillet 2024 à Bordeaux : même format, même succès. Puis l’année dernière à Lyon. À Lyon, le colloque s’est étalé sur deux jours et demi (au lieu de deux précédemment). Il a réunit environ 300 personnes (contre environ 120 à Paris et Bordeaux). Ça commençait à être vraiment gros !
Pour la suite, nous avions deux condidats en lice : Montpellier et Clermont. Par ailleurs, après le colloque de Lyon, il a été décidé suite à un sondage dans la communauté, de fusionner deux évènements. D’une part le colloque « ETES — Enseigner les Transitions Écologiques et Sociales dans le Supérieur » constitué de retours d’expériences pédagogiques pour l’essentiel, organisé par l’équipe enseignement du Groupement De Recherche Labos 1point5. D’autre part l’école d’été ENVI qui a eu lieu en juillet 2024 à Strasbourg en parallèle au colloque ETES de Bordeaux et organisé indépendemment de l’équipe enseignement. Cela a donc donné naissance au colloque EESES de cette année. La décision du lieu s’est joué au chifoumi. Le perdant — Clermont ! — va donc organiser le colloque 2027.
Montpellier a constitué une équipe locale de choc pour mettre en place cet évènement. Un comité « national », dit scientifique s’est chargé des orientations du colloque, de l’équilibre entre formations et retours d’expériences, de l’élaboration du programme.
C’est ainsi que je prends le train de 6 h 42 pour Montpellier à la gare de Lyon lundi 6 juillet. Ce jour-là, à 6 h, il faisait 17 °C en banlieue et 24 °C à Paris — ilôt de chaleur urbains... À Montpellier, il fait chaud. Cuisant. Je marche (du côté de la route à l’ombre) jusqu’au lieu du colloque, la Faculté d’Éducation. L’accueil est dehors, sous les frondaisons. Les gens arrivent petit à petit. Ça commence en début d’après-midi, dans un amphi heureusement climatisé.
Pas de discours lénifiant de la présidence de l’université qui nous accueille, mais une chouette entrée en matière par l’équipe organisatrice. Notamment pour dénoncer le partenariat pédagogique honteux que l’université de Montpellier vient de signer avec TotalEnergies. Une proposition avait été faite aux orateurices d’apposer l’œuvre ci-dessous sur leur présentation. Très peu l’auront fait.

Je profite de cette introduction pour glisser un mot sur l’asso EESES.

Ensuite, pendant 4 jours, jusqu’à vendredi midi, le programme se déroule. Alternent des conférences invitées — des cours sur différents sujets : la biodiversité, l’énergie, l’eau, le droit de l’environnement, la pédagogie, l’agriculture et l’alimentation, les low-techs, le numérique, la géoingénierie et la décroissance. Et des présentations courtes de retours d’expériences, de réflexions, etc. Ça enchaîne de 9 h à 18 h. Une courte pause « café » sous des barnums, dehors, le matin et l’après-midi ; de quoi sentir l’intense chaleur du sud avec un surplus caniculaire dans notre chair. Une pause méridienne, le temps d’aller manger un sandwich ou une salade à l’extérieur.
J’ai retrouvé pas mal de collègues et ami·es avec qui je discute depuis des années au sein de l’équipe enseignement de Labos 1point5 — devenue l’association Enseigner les Enjeux SocioÉcologiques dans le Supérieur (EESES — à prononcer ézès) : les rares pauses sont de frénétiques moments de discussions !

Figure 3:Je n’ai fait aucune photo lors du colloque, bizarrement. Donc pas d’image. Si ce n’est celle-ci, d’un superbe dessin illustrant nos pauses café © Florence Vigneron.
Lundi soir, nous avons droit à un buffet. Je rejoins mon hôtel ensuite. Il se trouve à quelques encablures de là. Il ne paye pas de mine, portail rouillé bancal, mais une pittoresque cours d’entrée sous une forêt de bambous apporte un côté végétal ombragé apaisant ; les portes ferment à l’ancienne avec des clés, il y a des moulures au plafond, et dans ma chambre, une clim un peu bruyante mais qui fait le job. Et c’est super calme, et assez frais. Le petit-déjeuner n’est pas extraordinaire : confiture synthétique et pain blanc. Mais ça le fait.
Mardi matin, j’introduis la présentation de Roland Lehoucq, puis celle d’Alexis Groleau en début d’après-midi. Entre les deux, je fais la mienne[1] sur : « Le formalisme des frontières planétaires dans l’enseignement des enjeux socio-écologiques ». J’ai du répéter pour que ça tienne en 10 min. C’est court, 10 min, parfois.
Pour le reste, le rythme est donné. Mardi après-midi, après une session de présentations orales, un premier atelier. Comme on ne peut pas tous les faire vu qu’ils sont en parallèle, j’ai dû choisir. Mon dévolu s’est porté sur celui de Valentin Maron : « Quelles intentions de transformation sociale de nos enseignements ? ». En petits groupes, nous avons réfléchi à pourquoi nous faisons des enseignements sur les enjeux socio-écologiques, dans quel but, avant de mettre nos conclusions en commun. Véritable question, de fait. Pour moi, c’est rien de moins qu’un espoir de bascule sociale quand suffisamment de citoyen·nes seront formé·es et auront conscience du problème — mais je vois grand et loin. Il y a également les notions de formation à l’esprit critique, d’éducation au politique, de projet de société, de transformation de la société, de formation de citoyen·nes éclairé·es, etc., qui sont évoquées.
Jeudi après-midi, pour le deuxième atelier, j’avais choisi celui des historiens, sur « Éclairer les enjeux socio-environnementaux à partir de l’histoire environnementale ». Nous y avons étudié trois séries de documents : l’un de la fin du 18e siècle sur la description d’une atmosphère remplie de « vapeurs » qui rendaient le soleil rouge pendant l’été 1783 en France. L’origine n’en a été identifié que bien plus tard comme étant l’éruption d’un volcan islandais. Le deuxième sur la déforestation catalane pour l’alimentation de la sidérurgie à la fin du 19e siècle. Et le troisième sur la pollution d’une mine d’or à Salsigne au nord de Carcassonne qui s’est accumulée durant tout le 20e siècle.
Chaque soir, ensuite, c’est restau dans le centre ville. Et discussions enflammées pour généralement refaire le monde. Il est si mal foutu, le monde... Jeudi soir, c’est cinéma : on va voir le documentaire de Vincent Verzat « Le vivant qui se défend » à l’Utopia. Un chouette film que j’avais commencé à regarder en ligne, mais là, sur grand écran, il prend une tout autre dimension. Je me suis assoupi un moment, dixit mon voisin de siège. Oups... Ceci étant, cela m’a revigoré ! Le documentaire est à la fois déprimant (la lutte pour préserver la nature, c’est vraiment David contre Goliath, mais David perd souvent...) et optimiste (car parfois, il gagne). De surcroit les images d’animaux et de nature sont aussi belles que les images de destruction de paysages et de manifs sont angoissantes. J’ai ainsi appris que le plan de reboisement de Macron (vous savez, le « milliard d’arbres à planter ») était en fait précédé de coupes rases de forêts biodiverses pour replanter des arbres rentables pour l’industrie du bois...
Les présentations orales courtes sont très éclectiques. Par rapports aux précédentes éditions, on a eu moins de retours d’expériences de massification (par choix, on a demander de plutôt faire des posters). Pas mal d’enseignements de controverses, l’outil pédagogique mis en place par Bruno Latour à l’orée des années 2000 commence à avoir le vent en poupe — je m’y suis mis également ! Des expériences pédagogiques en écoles d’ingénieurs, des recherches-actions autour de ces enseignements, des pratiques pédagogiques plus confidentielles, etc. Je picore toujours des idées intéressantes (pour améliorer mes cours, par exemple celui sur la cartographie de controverses), des références (une grille de critère pour évaluer l’intégration disciplinaire), des réflexions (sur les aspects santé humaine, par exemple ; sur les émotions), récupérer des idées pour des discussions au sein de l’asso, etc.
Les posters étaient installés dehors autour des barnums des pauses café. Je n’ai pas eu beaucoup le temps de les regarder ni pendant les pauses ni pendant la session poster du jeudi (j’ai discuté !). En revanche, j’arrivai tôt le matin, et j’avais tous les posters pour moi tout seul, à la fraîche ! En plus, j’en ai mis un, pour présenter l’asso EESES...
Vendredi, dernière demi-journée. Une présentation invitée sur la géoingénierie qui met un gros coup au moral : l’humanité tend vers ce genre de solutions délirantes. Y compris des anciens jeunes activistes d’Extinction Rebellion qui estiment que c’est la seule solution pour contrer le réchauffement climatique. Les formations que nous faisons toustes ici sont d’autant plus importantes (pour montrer qu’il ne faut surtout pas s’engager dans cette direction) ! Heureusement, le dernier cours, sur la décroissance, rebooste l’audience avant les dernières presentations orales et la fin du colloque vers 12 h 30. S’ensuit l’annonce du prochain à Clermont pour terminer en beauté.
Un dernier sandwich, un rapide débriefing avec l’équipe organisatrice en début d’après-midi, et puis je m’achemine tranquillement vers la gare pour prendre le train de Paris de 16 h 49. J’arrive à Paris avec 20 min de retard. Je me rends à Châtelet pour prendre le RER B. Les panneaux d’affichage n’indiquent rien de bon, le quai est noir de monde. Ça sent le roussi. J’attends une bonne vingtaine de minutes, rien n’évolue. J’en conclu que ça va être difficile de rentrer ainsi. Et comme le RER C n’a pas un fonctionnement optimal non plus, il a peu d’alternatives. J’appelle au secours que l’on vienne m’exfiltrer en voiture. Je me rends à la sortie du périph Quai d’Ivry. Soiz et Sarah arrivent peu après pour m’embarquer. Heureusement, ça roule bien. En fait, j’aurais dû venir à vélo lundi matin, mon gros sac sur le porte-bagage, et le laisser à la fac. Une prochaine fois...
Cette version du colloque-école sur une semaine a été un véritable succès dont peut s’enorgueillir l’équipe montpelliéraine. Avec 230 inscrit·es[2] et un amphi bien plein en permanence, on peut dire que le backlash écolo n’est pas (encore ?) là. J’étais assez dubitatif au départ, pensant que les collègues ne feraient pas l’effort de venir une semaine et en plus de payer pour venir (car pour la première fois, les organisateur·ices avaient décidé de faire payer le colloque). Et pourtant si. Certes, tout le monde n’est pas resté toute la semaine, mais beaucoup, si. Et nombreuse·es sont celleux qui sont resté·es quelques jours. Seule une (petite) poignée d’« invité·es » n’a pas daigné rester au-delà de leur show. Le fait de devoir payer une contribution ne semble pas avoir été un frein, alors que j’avais tenu à ce que les précédentes éditions soient « gratuites » pour permettre à tout le monde de venir sans problème. C’est peut-être même pas si mal...
Cette année, nous étions « entre nous » : pas d’organisme étatique (UVED, CEC, Expandia, etc.) ni d’entreprise ou assimilée. Une seule présentation a fait « grincer » quelques dents, l’entreprise Sulitest s’était immiscé dans le programme[3]. Il n’y a pas eu de sessions en parallèle, ce qui a été apprécié. Le sondage en fin de colloque, avec 43 % de taux de réponse, montre que l’évènement a plu. Les nombreux retours oraux de collègues le montrent également : c’est un moment important pour prendre, ensemble, une bouffée d’énergie afin d’affronter la suite. Faire communauté.
J’avais craint de finir épuisé compte tenu du rythme des journées. D’autant qu’en général je dors assez mal dans les hôtels. Ce fut effectivement le cas, je me suis réveillé tôt chaque jour, malgré des heures de coucher tardives. Mais finalement j’étais encore assez alerte le dernier jour. J’avais apporté mes baskets de course à pieds, mais avec la chaleur et le fait que mon hôtel était assez loin de toute verdure — parc, forêt,... —, je ne pensais pas les utiliser. Et puis si, jeudi matin, je suis aller faire un petit tour entre 6 h et 7 h. Une boucle assez bétonnée jusqu’à la rivière du coin, le Lez. Ça m’a fait beaucoup de bien !
Un ingénieux système de numérotation des présentations a été proposé et utilisé. Cela permet de s’y retrouver très facilement. La mienne, c’était C-14. Au départ, je voulais faire une blague sur le carbone 14, la radioactivité, etc., mais comme le temps était compté et qu’en plus j’ai dû subir de mon plein gré une interruption publicitaire (pour la canicule « TotalEnergies 2026 » — venez apprendre à faire des canicules avec TotalEnergies à Montpellier dès la rentrée prochaine !), j’ai décidé de passer outre...
Ce colloque se veut un évènement organisé par les enseignant·es et enseignant·es-chercheur·es et pour les enseignant·es et enseignant·es-chercheur·es. Donc sans organisme institutionnel (autre qu’observateur, éventuellement) et sans entreprise surtout si c’est pour venir « faire du business » ! L’entrisme des entreprises dans l’enseignement supérieur est suffisamment prégnant pour éviter de leur ouvrir une nouvelle porte. Néanmoins, les entreprises sont nécessaires, il ne s’agit pas de les dénigrer intégralement, surtout quand elles reposent sur un modèle organisationnel du type économie sociale et solidaire. D’une part, nos étudiant·es ont besoin de trouver du travail à l’issue de leurs études, et il faut les pousser à favoriser les entreprises au modèle social vertueux. D’autre part, certaines missions de l’université ne peuvent pas être effectuées en interne, donc faire appel à des prestations extérieures peut avoir du sens. Ceci étant dit, Sulitest est une « bonne » entreprise. Ce qui est questionable c’est que quand elle propose un certificat pour les étudiant·es sur les enjeux socio-écologiques et certaines universités s’engouffrent dans la brèche et « achètent » le concept. Il ne faut pas certifier les connaissances acquises sur ces sujets au risque que cela devienne la cible à atteindre, le sacro-saint sésame. C’est la loi de Goodhart qui dit ça : « quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure ». Les enjeux socioécologiques sont trop complexes pour faire l’objet d’une telle normalisation. Il faut au contraire les diversifier (et donc éviter des massifications standardisées) et que chaque enseignant·e ou équipe les fasse « à sa sauce ».