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Assises pour l'Université et pour la recherche — L'université comme creuset d'un monde habitable

Les 3 et 4 septembre derniers a eu lieu le colloque de lancement des Assises pour l’Université et la Recherche sur proposition d’un collectif de chercheur·es et d’enseignant·es-chercheur·es avec le soutien de nombreuses sociétés savantes. La première version d’un programme envisagé ne mentionnait pas les enjeux socioécologiques. Nous avons donc été nombreux·ses à proposer des interventions pour remettre l’écologie et l’habitabilité au cœur du processus. J’ai proposé à l’association EESES de porter un message sur l’université en ce sens, en parallèle de Labos 1point5 qui allait faire de même pour la recherche.

Les deux soumissions ont été retenues, celle de Labos 1point5, portée par Mélissa Ridel, a obtenu 12 min de présentation, je n’ai obtenu que 3 min. C’est déjà ça ; tout juste le temps de porter un message. J’ai mis un temps fou à faire tenir mon propos dans le temps imparti. La simple lecture du résumé que j’avais soumis durait plus de 3 min ! Ça l’a fait. Voici le résultat sur youtube.

Le texte, un peu plus argumenté et référencé qui figurera dans le Livre Blanc, est présenté ci-dessous.

Sur l’ensemble du colloque, les enjeux socioécologiques ont fait l’objet d’une session d’une heure (sur plus de 13 h de présentations) et de quelques (rares) interventions dans le public. Pourtant, dans un monde qui se réchauffe très vite, l’enseignement supérieur et la recherche ne pourront plus fonctionner comme maintenant avec ou sans budget. Les bâtiments abritant établissement d’enseignement ou laboratoire ne sont généralement pas adaptés aux canicules ; les inondations se multiplient[1]. Le réchauffement climatique bouleverse le calendrier universitaire. Mais cela n’est la priorité que de peu de collègues. Qui s’accordent (presque) tous et toutes, en revanche, pour défendre un autre modèle de l’enseignement supérieur et de la recherche, avec des moyens (pour faire de la recherche tout azimut grâce à la sacro-sainte liberté académique).


L’université comme creuset d’un monde habitable

Guillaume Blanc et EESES (Association Enseigner les Enjeux SocioÉcologiques dans le Supérieur).

Les enjeux socioécologiques regroupent l’ensemble des catastrophes environnementales et humaines qui cristallisent la période actuelle. Les catastrophes environnementales sont scientifiquement documentées à travers le formalisme des frontières planétaires (réchauffement climatique, altération des cycles biogéochimiques, pollutions diverses et atteinte dramatique à la biodiversité) (Sakschewski et al. (2025)). Le réchauffement climatique sur le devant de la scène en particulier cet été (2026) en France n’est qu’un aspect de ces enjeux. Il ne faut pas les réduire uniquement au réchauffement, le problème est bien plus vaste et concerne le vivant en premier lieu.

Ces catastrophes ne sont pas extérieures aux décisions humaines, mais résultent d’une sédimentation historique de décisions qui ont amené progressivement à la situation actuelle : des pollutions accumulées qui deviennent un péril pour le vivant — humain et non-humain — à l’échelle de la planète et des ressources précieuses gaspillées qui donc se raréfient. La responsabilité est humaine et elle est corrélée à la richesse. L’exposition et la vulnérabilité sont anticorrélées à la richesse (Guivarch (2025)).

C’est notre manière de faire société qui est en cause, le système économique dans lequel les pays occidentaux évoluent s’avère inadéquat, car non pérenne. La question qui se pose alors est celle de l’habitabilité de la planète à court terme : comment vivre ensemble, de manière sereine, à 8 à 10 milliards de personnes, sous le plafond des frontières planétaires et au-dessus du plancher social (Fanning et al. (2022)) ? Il est nécessaire, au préalable, de réduire les inégalités pour diminuer drastiquement les consommations de matières et d’énergies.

Savoir comment y parvenir à grande échelle pour la population planétaire actuelle demeure théorique. Il existe des expérimentations à petite échelle (la taille d’une communauté ou d’une ville (Khmara & Kronenberg (2023)) —, et dans ce cadre, l’université pourrait être un laboratoire idéal : une microsociété ouverte avec des populations diverses (étudiant·es, enseignant·es, chercheur·es, ingénieur·es, technicien·nes, personnel administratif...), des inégalités patentes, des laboratoires installés, des infrastructures d’enseignement et surtout une ouverture sur le reste de la société aux niveaux à la fois local, national et international. L’université, par ses missions de production de savoir et de formation des citoyen·nes, pourrait — devrait ! — être un creuset empirique du vivre ensemble de la société de demain. Tout est donc à disposition pour expérimenter des façons de faire société plus sobres, plus égalitaires, plus justes, avec un bienêtre accru. À commencer, peut-être, par la façon d’enseigner et la manière de faire de la recherche.

L’enseignement des enjeux socioécologiques a massivement débuté avec la lettre de cadrage ministérielle de juin 2023 intimant aux universités de former les étudiant·es à la « Transition Écologique pour un Développement Soutenable (TEDS) » : une grande majorité d’établissements, à travers des collègues motivé·es, s’est emparée de ces formations comme en témoigne les succès des colloques annuels Enseigner les Enjeux Socio-Écologiques dans le Supérieur depuis 2023. La phase suivante (également préconisée par le MESR par une lettre de cadrage) est de développer des enseignements en cohérence avec les enjeux socioécologiques, et ce, quelles que soient les disciplines enseignées. Pour cela, les personnels des universités et en particulier les enseignant·es doivent être formés à ces enjeux. De fait les enjeux socioécologiques transcendent les disciplines et sont interdisciplinaires : toutes les disciplines en silo dans l’organigramme du CNU sont concernées. Enfin, pour obtenir un ensemble cohérent et éviter les dissonances cognitives de son personnel et des étudiant·es, l’université elle-même doit s’organiser autour de ces enjeux. Ce n’est pas impossible, certaines se lancent avec divers degrés d’implication. Le MESR a demandé aux établissements qu’ils établissent des schémas directeurs DDRSE. Une grosse majorité l’a fait. Encore faut-il que les documents soient suivis d’effets. Par exemple, celui de mon université, Paris Cité, stipule pour son enjeu n° 3 (sur 4) : « Devenir un laboratoire d’idées et de solutions pour les défis contemporains ».

On peut citer le donut, sur le modèle du donut de Kate Raworth (Raworth (2018)), de l’université de Lausanne (Gilloots & Matasci (2023)) et celui de l’université technologique de Troyes (Jambou (2026)); les Conventions Citoyennes Étudiantes (Frenkiel (2025)) qui expérimentent des modes de gouvernance éclairés dans différents établissements avec l’Université Paris Est Créteil Val de Marne qui coordonne un réseau national et international. La prise en compte du vivant non humain et des générations futures (humaines) dans les décisions des conseils d’administration (Université Claude Bernard à Lyon ou en discussion à l’université de Rennes) est à envisager pour aller vers cette cohérence. Un probable préalable est une réflexion pour un décloisonnement disciplinaire du CNU, ou bien, à minima, des sections transversales spécifiques aux enjeux socioécologiques. Un·e chercheur·e travaillant en France sur le concept de frontière planétaire, par exemple, n’aurait actuellement aucune section CNU à laquelle émarger.

L’habitabilité de la planète (Morizot & Neyret (2026)) transcende tous les autres enjeux qui secouent le monde de l’ESR. Elle doit ainsi être au cœur des réflexions.

Footnotes
  1. J’ai dû fuir mon bureau, pourtant côté nord, un mercredi matin de juillet dernier, il y faisait 35 °C. Une médecin du travail dans une université avait 35 °C dans son cabinet : des patients ont dû sortir, ils s’y sentaient trop mal... Deux témoignages parmi une quantité d’autres. En octobre 2024, 8 ans après une première inondation « centennale » (sic !), l’Yvette sortait à nouveau de son lit pour pénétrer dans les bâtiments de l’université Paris-Saclay, stoppant net la vie universitaire...

References
  1. Sakschewski, B., Caesar, L., Andersen, L., Bechthold, M., Bergfeld, L., Beusen, A., Billing, M., Bodirsky, B. L., Botsyun, S., Dennis, D. P., Donges, J., Dou, X., Eriksson, A., Fetzer, I., Gerten, D., Häyhä, T., Hebden, S., Heckmann, T., Heilemann, A., … Rockström, J. (2025). Planetary Health Check 2025: A Scientific Assessment of the State of the Planet. In Planetary Boundaries Science (PBScience) (p. 144 pages, 22 MB) [Techreport]. Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK). 10.48485/PIK.2025.017
  2. Guivarch, C. (2025). Climat et Inégalités Économiques. https://labos1point5.org/les-seminaires
  3. Fanning, A. L., O’Neill, D. W., Hickel, J., & Roux, N. (2022). The Social Shortfall and Ecological Overshoot of Nations. Nature Sustainability, 5(1), 26–36. 10.1038/s41893-021-00799-z
  4. Khmara, Y., & Kronenberg, J. (2023). On the Road to Urban Degrowth Economics? Learning from the Experience of C40 Cities, Doughnut Cities, Transition Towns, and Shrinking Cities. Cities, 136, 104259. 10.1016/j.cities.2023.104259
  5. Raworth, K. (2018). La Théorie Du Donut : L’économie de Demain En 7 Principes (Plon).
  6. Gilloots, C., & Matasci, C. (2023). Le Donut de l’Unil, Un Outil de Navigation Pour La Transition Écologique et Sociale [Techreport]. Université de Lausanne. https://www.unil.ch/files/live/sites/unil/files/02-universite/0204-organisation/020404-unites-et-services/CCD/publications/donut-de-l-unil
  7. Jambou, M. (2026). DonUTT : Un outil partagé pour mesurer la soutenabiltié [Techreport]. Université Technologique de Troyes. https://hal.science/hal-05480322v1/file/DonUTT%202026_fran%C3%A7ais.pdf
  8. Frenkiel, É. (2025). La convention citoyenne étudiante de l’UPEC : une innovation démocratique comme une autre ? Le sujet dans la cité, 15(1), 55–69. 10.3917/lsdlc.015.0055
  9. Morizot, B., & Neyret, L. (2026). Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque (Gallimard). https://tracts.gallimard.fr/products/tracts-liberte-dignite-habitabilite-donner-au-siecle-la-valeur-qui-lui-manque