Les tribulations d’un astronome

Écrins

mardi 5 août 2008 par Guillaume Blanc

Une envie pressante de retourner tâter les cimes, aussi quand Padrig me propose une petite « Barre » pour le week-end à venir, je n’hésite même pas. Depuis le temps que j’en rêve de cette Barre des Écrins !

Samedi 2 août. Je prends le train de 6h54 pour Lyon. Padrig me récupère à la gare, nous partons dans la foulée pour la Bérarde. Au passage, nous récupérons le troisième larron de l’épopée, Yoël, qui nous attend à Bourg d’Oisans.

Nous parvenons tout au bout de la vallée du Vénéon vers midi. Petit casse-croûte sur le parking : ça sera toujours ça de moins à porter. Nos sacs sont énormes. Le mien ferme à peine : ces >%$—&#&$^@@< de sangles de fermeture sont trop courtes quand il est chargé à bloc. Vive le progrès...

Il fait chaud. Quelques nuages traînent encore dans le ciel, résidus de l’orage de la veille au soir. J’opte pour le short, et badigeonne mes gambettes toutes blanches de crème solaire. Beurk. C’est parti. 13h. Après que le sentier a traversé l’impétueux torrent de Bonne Pierre, nous quittons le chemin du Châtelleret pour nous enfoncer dans l’austère vallon de Bonne Pierre. La montée est efficace, le sentier grimpe raide. D’abord droit dans la pente le long du torrent, puis sur le flanc de l’imposante moraine latérale du petit glacier noir de Bonne Pierre, résidu du petit âge de glace, pour finir sur l’étroitesse de son fil. Le paysage est minéral. Le vallon porte son patronyme à merveille : des caillasses partout. Encore que, allez savoir si elles sont « bonnes » ou pas, les pierres...

Bientôt le regard vient buter sur une muraille noire, verticale, haute. Des aiguilles de rocher s’élèvent vers les cieux tout autour de nous, vives arêtes d’une couronne acérée. Devant, plus de mille mètres plus haut, l’une d’elles est coiffée d’une moumoute toute blanche : le Dôme de Neige des Écrins vu par sa tranche est. Des volutes brouillardeuses virevoltent et s’effilochent sur ces pointes élancées. Rencontre du ciel avec la terre.

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Face est du Dôme.

Une petite faiblesse dans le vaste rempart : le col des Écrins, échancrure dans la paroi entre le Dôme de Neige et Roche Faurio. Nous arrivons en un peu plus de deux heures à son pied, passage obligé pour basculer sur le glacier Blanc et accéder à la face nord de la Barre des Écrins. De somptueux emplacements de bivouac sont aménagés dans les pierriers qui bordent la moraine. Que faire ? S’arrêter là, ou tenter de franchir le col pour aller dormir sur le glacier ? Je suis très tenté par cette option, d’autant qu’il est encore tôt. Nous avons largement le temps d’arriver au col. Nous tentons le truc. La moraine s’évanouit dans un vaste pierrier, qui lui-même laisse bientôt place à une raide pente de neige sous le col. Nous chaussons les crampons pour la gravir. Pas de traces récentes. Nous imprimons les nôtres dans la neige éphémère.

L’approche sous un Soleil estival a carrément asséché nos gourdes. Nous profitons d’un mince filet d’eau de fonte qui s’écoule à la surface d’un rocher pour faire le plein de liquide salvateur. Ça sera toujours ça de moins à faire fondre sur le réchaud. Le névé traverse au-dessus de barres, puis l’ascension du col se poursuit en rocher, escalade facilitée par des câbles. Un col pas tout à fait banal, en fin de compte.

Vers 18h, nous parvenons au terme de nos efforts pour ce jour-là. Le haut du col est encore dans l’ombre. Je passe la tête par la brèche. Le spectacle est saisissant : devant moi, un vaste plateau glaciaire, avec à droite, la superbe face nord des Écrins d’où dégringole la cascade du glacier Blanc, éclairée par un Soleil qui joue à cache-cache avec les nuages. Scène théâtrale sublime, éclairage subtil des projecteurs. Un grand « V » de lumière se projette sur la surface immaculée du glacier.

Au col, une tente. Derrière nous, trois autres personnes. Va y avoir la foule. Mais il y a de la place. C’est plat, et nos prédécesseurs ont même trouvé une source d’eau courante ! Pas besoin de faire fondre de la neige, qui se surcroît est toute maculée de poussières. Poussières sahariennes, sable du désert, sirocco qui a soufflé sur les Alpes au printemps... La soupe au sable nous est épargnée.

Nous installons notre camp à proximité. Dans l’ombre, le froid devient rapidement mordant. Padrig et Yoël montent leur tente. Pour ma part, je déplie une couverture de survie, je gonfle mon Thermarest et déroule mon duvet. Je dormirai à la belle étoile.

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Padrig fait carburer son réchaud « Réactor. » Soupe Royco, puis plâtrée de pâtes. Dîner de rois. Tisane en guise de dessert. Le froid devient de moins en moins sympathique. Il est temps d’aller se blottir dans nos duvets pour une courte nuit à 3367 mètres. Enfin, « nuit » est un bien grand mot, car à 20h, il fait encore grand jour. Par contre « courte » est une réalité, puisque nous décidons de mettre le réveil à 2h : l’idée étant de mettre un peu d’espace entre nous et les hordes qui ne manqueront pas de débouler du refuge des Écrins, après le réveil de 3h00. Ou comment trouver un peu de solitude sur la montagne la plus fréquentée du massif !

Je m’enfile tout habillé dans mon sac à viande, puis dans mon duvet. Et enfin dans mon sursac dans lequel j’ai mis mes chaussures au préalable. Poupée gigogne. J’ai une superbe vue sur la face nord des Écrins, juste en tournant la tête à droite. Quel bonheur de s’endormir avec ça sous les yeux ! Car malgré un léger mal de crâne, une vague envie de pisser, je finis par m’endormir puisque je me réveille un peu tard quand la nuit est enfin tombée. Au-dessus de ma tête une voûte céleste piquée de myriades d’étoiles ; une Voie Lactée, comme rarement je l’avais vue, qui traverse mon champ de vision au zénith exactement, depuis le sommet de la Barre, au sud, jusqu’à Roche Faurio, qui nous surplombe, au nord. Des détails incroyables dans cette traînée blanchâtre qui parcourt le ciel, fleuve d’étoiles à la morphologie tortueuse, entrecoupé d’îles sombres entourées de filets d’étoiles méandreux. De part et d’autre de ce ruban lacté, trois étoiles qui brillent de mille feux, Altaïr, au sud, Véga et Deneb, au nord, formant un superbe triangle isocèle, le « triangle de l’été. » Sans oublier la multitude de petits points blancs plus ou moins brillants qui décorent agréablement cette nuit fabuleuse.

Je ferais bien une photo pour immortaliser le spectacle. Mais comment fixer à la fois la richesse de ce ciel étoilé et la froide beauté de la montagne dans laquelle il se fond ? Nos yeux sont des instruments bien plus sensibles que les capteurs CDD des appareils photos : en un battement de paupières ils saisissent l’ensemble que seule une pose longue pourra révéler en photo. Or le ciel bouge, au gré de mes somnolences, la Voie Lactée se décale lentement vers l’ouest, semblant pivoter autour de Roche Faurio. Les montagnes, elles, ne bougent pas. Saisir l’un et l’autre sur une même image est une gageure. À moins que ce ne soit l’idée de sortir de mon petit nid douillé et chaud qui ne me fasse pas entrevoir de solution évidente au problème. Et puis il faut bien que certains spectacles de la nature ne soient pas gravable dans le silicium ! Pour le seul plaisir des yeux.

Les heures passent. Assez vite, en fait. Le sommeil n’est pas profond, mais il est bien réparateur. Et à 2h quand le réveil sonne, je tergiverse moins qu’un jour de semaine où il faut se lever à 7h30 pour aller bosser ! Comme je suis déjà habillé, en sortant de mon duvet, je n’ai qu’à enfiler mes chaussures. Les copains émergent de leur petite tente. Nous plions nos affaires, puis nous nous équipons en petit-déjeunant. Thé ou café agrémenté de muësli. La recette du petit-déj’ tonique ! Nous laissons dans un coin un sac avec tout le matériel de bivouac, que nous récupèrerons au retour. Nous enfilons le baudrier, chaussons les crampons et nous encordons. Il ne fait pas un froid mordant, mais l’altitude fait que nous supportons facilement une bonne polaire et la veste Gore-Tex. Il ne reste donc pas grand-chose dans le sac qui se fait presque oublié sur nos épaules. Voilà qui nous change. Nos voisins se sont levés en même temps.

Nous partons à 3h10, à la lueur des frontales. Nous récupérons la trace qui mène au Dôme. Il fait nuit et bien nuit. Je me dis que sans ce fil d’Ariane qu’est cette tranchée qui chemine vers le Dôme, il ne serait pas aisé de trouver son chemin. Plus bas, plus loin, de petites loupiotes s’agitent. Les premières cordées quittent le refuge des Écrins.

Nous avançons rapidement. Trop rapidement. Quand nous arrivons là où nous devrions quitter la trace, bifurquer vers le pied de l’arête est, pas de trace par là, et la nuit, toujours, qui nous empêche de voir au-delà du halo de nos frontales. Nuit sans Lune. Nouvelle Lune. Il est environ 4h30. Que faire ? Attendre de voir le jour pointer le bout de son nez pour voir notre chemin ? Ou poursuivre jusqu’au Dôme et aviser ? Il ne nous semble pas raisonnable de poireauter là, nous continuons. La trace traverse juste sous la rimaye de la Barre. Rimaye qui est devenue bien grande depuis le 19 juin où j’étais déjà là, alors en skis. D’ailleurs si un mois et demi auparavant, la rimaye pour accéder au Dôme passait en skis sans aucun problème, c’est désormais un mur de deux mètres qu’il faut gravir. Le glacier bouge !

Tout en bas, sur le replat glaciaire, c’est une véritable procession de lucioles, qui s’étale entre le refuge et le départ de la pente de glace. Quel bonheur d’être bien au-dessus de tout ça !

Nous voici donc au sommet du Dôme, il est 5h10, nous sommes seuls, il fait encore nuit, même si l’horizon est émet des signes qui ne trompent pas : le jour se lève. Nous attendons un peu là, sur cette calotte de neige et de glace, à 4015 mètres. Nous attendons d’y voir un peu plus clair, malgré une petite brise qui finit par pénétrer notre Gore-Tex.

À l’est, du nouveau : le ciel se pare de ce magnifique et unique dégradé de couleurs pourpres. Un peu à gauche de ce creuset se détache la silhouette massive du Mont Blanc. Le froid nous fait bouger. Nous redescendons à la brèche Lory, pied de l’arête ouest de la Barre. L’idée de parcourir toute l’arête de la Barre s’est envolé, nous n’avons pas particulièrement envie de retourner au pied de l’arête est. Nous irons donc au sommet par la voie normale, en aller-retour par l’arête ouest. Padrig l’a déjà fait. Il attaque en tête pour contourner le pilier à la brèche qui barre l’accès à l’arête. L’escalade est facile, et nous gardons les crampons pour faire face aux parties encore enneigées de l’arête. Tandis que nous rejoignons le fil de cette arête, le Soleil se lève.

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Lever de soleil sur l’arête de la Barre.

Éclat de diamant dans un ciel d’une étonnante pureté.

Sous cet éclairage, la montagne revêt un incroyable manteau de lumière. Le glacier sur lequel serpente la trace, au-dessous de nous, se pare de reflets d’un jaune saisissant. Les premières cordées arrivent à mi-pente. Nous poursuivons notre ascension dans cet environnement chaleureux. Nous progressons corde tendu, plaçant des protections ici et là pour nous assurer. À court de sangles, le premier de cordée échange de place avec le dernier. Nous suivons le fil de l’arête. Si la face nord est impressionnante, ce n’est rien à côté du vide vertigineux de la face sud. Vide dont je m’efforce de faire abstraction pour continuer en toute sérénité.

Nous arrivons vers 8h au sommet de la Barre, marqué par une croix bancale en aluminium. 4102 m. Le panorama est à couper le souffle. Les Pelvoux au sud-est, avec, à sa gauche, le Mont Viso, pyramide qui se découpe au lointain sur le ciel. Puis, à droite, le Pic Sans Nom, les Ailefroides, derrière, les Bans, les Rouies... Au fond, la falaise de Céüse. Vers le nord, le Râteau, la Meije, les Aiguilles d’Arves, et plus loin, l’imposant Mont Blanc, le Cervin aussi, là-bas... Bref, tout y est, c’est un régal pour les yeux !

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Au sommet de la Barre.

S’il n’était ce même petit vent frisquet qui nous rafraîchit un peu trop les omoplates, le coin serait tout à fait fréquentable. Seulement voilà. Un petit rien s’oppose à la longue pause contemplative. Comme la descente, parcours de l’arête en sens inverse, va prendre autant de temps qu’à la montée, nous ne traînons pas.

Nous croisons une seule cordée, des espagnols. Pas mal de monde devrait arriver par l’arête est, celle que nous aurions voulu emprunter, mais qu’à cause d’un léger problème d’horaire... Seulement eux sont partis en revanche bien tard... Ils ne sont pas rendus !

À la descente, nous court-circuitons la brèche Lory en empruntant un couloir de neige tracé. En quarante minutes, après un saut de rimaye, nous sommes sur le chemin creusé par la multitude de cordées qui vient fouler le sommet du Dôme chaque jour. Ce jour d’hui n’a pas dérogé et les alpinistes se sont succédés et se succèdent encore sur ce sympathique « 4000. » Si le sommet était quelque peu « glacial », maintenant, à l’abri du vent, au Soleil, nous étouffons. Le sac se remplit de pelures et voilà, y’a plus qu’à descendre. Nous rejoignons rapidement notre dépôt de matériel sur le replat du glacier. Il commence à se faire tard, et nous commençons à ressentir la fatigue. Nous charger de tous ces kilos ne nous enchante pas plus que ça. Yoël nous abandonne ici, il redescend sur Vallouise.

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Nous chargeons nos kilos sur nos épaules, pour affronter les câbles du col des Écrins... Si la veille nous n’y avons croisé personne, là, devant nous, deux personnes que nous dépassons aisément. Un peu plus bas, un mec assure sa nana. Ça prend des plombes. On patiente. le passage est un peu délicat pour descendre en désescalade à côté du câble sans assurance, avec nos gros sacs de surcroît. Le bonhomme ne nous propose même pas de nous laisser passer. À bout de patience je finis par lui lancer un « ça vous dérange, si on y va ? » Ça y est ils se rangent, nous passons. Qu’ils soient lent, ce n’est pas le problème, chacun va à son rythme, mais il suffisait qu’ils s’arrêtent deux minutes pour nous laisser passer plutôt que de nous laisser poireauter derrière. Grrrr, parfois !

Nous arrivons rapidement en bas des câbles. Là, crampons, la neige est encore trop dure pour s’en affranchir. Deux autres gugusses qui tirent des longueurs de corde, nous laissent passer. Pas besoin de corde, ce n’est pas si raide. En bas du névé, nous rangeons crampons, baudrier, guêtres dans le sac, ajoutant autant de poids sur les épaules. Je troque mon pantalon contre mon short. Et une bien longue descente commence. Elle semblera ne jamais vouloir finir. La moraine que nous avions enfilé comme si de rien n’était la veille semble tout bonnement interminable. Mal aux jambes, mal aux épaules, mal aux pieds... Nous rêvons de ski.

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Les moraines du vallon de Bonne Pierre vues d’en haut !

Et puis, tant bien que mal, nous arrivons à la Bérarde. Petite pause au troquet du coin pour se réhydrater au coca avant d’arriver à la voiture. Nous nous apercevons que la sieste dans l’herbe ce sera pour une autre fois, il est déjà tard, 16h30... Si je veux pas louper mon train, mieux vaut y aller pour garder un peu de temps en cas d’aléas sur la route. Nous conduirons chacun notre tour, luttant contre le sommeil... Nous arrivons à Lyon sous une chaleur étouffante, avec une heure d’avance sur mon train.

20h. Le TGV pour Paris s’ébranle doucement.

Le jour où j’ai écrit ce récit, Cécile mourrait en montagne, dans le massif du Mont Blanc. Je ne l’apprenais fortuitement que quatre mois plus tard...

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