Les tribulations d’un astronome

Sur le fil

vendredi 12 août 2016 par Guillaume Blanc

Nous devions aller au pied du massif du Mont Blanc pour le salon du livre de montagne de Passy où j’intervenais sur une table ronde. Ce fut l’occasion de découvrir ce chouette événement. Et puis tant qu’à se rapprocher des montagnes, regardons les prévisions météo... Il se trouvait qu’un créneau de beau temps sur deux jours coïncidait exactement avec notre passage dans la région. Il ne restait plus qu’à trouver quoi faire pour occuper ce beau temps idéalement placé. Nous avons jeté notre dévolu sur la traversée de l’Aiguille de Bionnassay, en conditions exceptionnelles de neige pour un mois d’août, en ajoutant la traversée des Dômes de Miage au parcours, et éventuellement en terminant par un petit Mont Blanc. Nous avons envisagé, si nous atteignons le sommet du Mont Blanc, de poursuivre jusqu’à l’Aiguille du Midi, mais notre éthique plus que les tarifs prohibitifs pour en redescendre mécaniquement nous dissuadèrent d’opter pour cette option. Si Mont Blanc il y a, ce sera en aller-retour par l’arête des Bosses.

Samedi 6 août 2016. Nous allons faire un tour au salon du livre le matin, notamment pour y voir le superbe film « La nouvelle cabane de l’Aigle » sur la construction du refuge de l’Aigle dans le massif de la Meije. Une petite larme versée, pour avoir connu l’ancien de justesse avant son démontage alors qu’il était interdit d’accès, et le nouveau peu de temps après sa mise en service.

Ayant réalisé tardivement que la montée au refuge des Conscrits est indiquée pour six heures de marche, la perspective de prendre le bus en ayant laissé la voiture à Saint Gervais pour le retour est incompatible avec une arrivée avant le repas. Ce sera donc dans la voiture de Michèle et Antoine, qui étaient au salon et qui retournent aux Contamines, que nous allons rejoindre le départ de notre balade.

Et c’est parti. Nous avalons le sentier tranquillement, les gouttes de sueur commencent à perler sur mon front, puis à tomber pour venir s’écraser dans la poussière du chemin devant mes pieds. Il ne fait pas si chaud, pourtant. Estival, mais pas caniculaire. Passage devant le refuge de Tré-la-Tête, puis sentier plus élitiste qui monte au-dessus du glacier. Une passerelle suspendue au-dessus d’un ravin, juste avant d’arriver au refuge, nettement mieux arrimée que les ponts himalayens ! Nous croisons quelques jeunes bouquetins, et quelques marmottes plus ou moins dodues. Le refuge : en avance pour le repas puisque nous n’avons mis que trois heures et demi. Tant mieux, cela laisse le temps de flemmarder un peu... Bouquiner, écrire, à défaut de contempler le paysage, obstrué par des volutes brouillardeuses.

Dimanche 7 août 2016. Réveil à 4h00. Nous partons vers 4h45 dans les pentes au-dessus du refuge des Conscrits. Nous arrivons rapidement sur la neige, il faut chausser les crampons. Les pentes sont peu raides, la neige a bien regelé sous la nuit finalement étoilée. Nous arrivons au pied de l’Aiguille de la Bérangère avec l’aube, nous serons au sommet avec le soleil. Une autre cordée en profite pour passer devant. Nous descendons l’arête rocheuse facile, pour remonter le glacier d’Armancette jusqu’au sommet ouest des Dômes de Miage : 3670 m. Il suffit de suivre ensuite l’arête neigeuse, qui ondule entre les Dômes. De surcroît, une belle trace est faite.

Nous croisons les premières cordées faisant la traversée classique, en sens inverse, juste avant de monter sur le troisième Dôme, qui domine le col des Dômes. Il fait beau, mais parfois une forte rafale de vent vient nous bousculer. Le Mont Blanc expulse de haut panaches de neige dans le ciel. Il y a du monde au col. Nous nous en éloignons , du col et du monde, en gravissant le quatrième Dôme, celui qui culmine d’un petit mètre la pentalogie. Nous croisons cette fois quelques cordées en sens inverse mais parties du refuge Durier, où nous nous rendons.

La traversée vers le cinquième et dernier Dôme est rocheuse, facile avec un peu de grimpe tout de même. La descente alterne entre neige et rocher. Un petit rappel pour franchir un court ressaut, encore un bout d’arête de neige, de rocher qui serpente joliment, et nous voilà devant le refuge, minuscule parallélépipède rectangle de tôle à l’extérieur, mobilier de bois à l’intérieur. Cosy, le refuge Durier ! Nous faisons connaissance avec Manon, sa gardienne. Il est dix heures et demi. À peine six heures de traversée. Une longue journée de farniente au soleil nous attend. Trois autres cordées viennent du refuge des Conscrits, quatre autres vont monter du bas avec plus de 2000 m de dénivelés. Dont Antoine et Michèle qui arriveront en début d’après-midi.

Comme les éditions Guérin ont eu la bonne idée d’offrir des livres rouges au syndicat des refuges, on les retrouve dans tous les refuges où l’on passe. Aux Conscrit, j’ai poursuivi la lecture de « Courir de plaisir » de Nathalie Lamoureux, que j’avais commencé l’été dernier dans je ne sais plus quel refuge. Il n’était pas à Durier, mais en revanche j’ai trouvé sur la petit étagère bibliothèque « Traces écrites, » l’autobiographie de François Labande que je voulais lire depuis longtemps. Je connais un peu François Labande par l’intermédiaire de Mountain Wilderness, et par ses topos d’alpinisme et de ski. J’avais aussi lu un petit roman de lui il y a quelques années. J’ai donc découvert un peu le bonhomme en lisant les premières pages de ses traces écrites. À suivre...

Le temps passe aussi en écrivant un peu sur le petit carnet dont je me sépare rarement. Et puis en papotant avec les copains arrivés. J’ai tenté une petite sieste, sans succès. Heureusement, le dîner est servi vers 18 h. Comme nous sommes excessivement nombreux — seize ! — il y aura deux services, sur l’unique table du refuge. En revanche, nous ne devrons pas partager les couchettes, il y en a une vingtaine, contrairement aux douze places affichées.

Au lit de bonne heure, j’irais quand même faire un tour dehors pour apprécier le spectacle du coucher de soleil sur la face nord des Dômes.

Lundi 8 août 2016. Deuxième réveil, 3h30. Tandis que les cordées du premier réveil s’activent dans la lueur des frontales, je sors dehors en savates pour aller pisser. Le ciel est constellé d’étoiles. C’est la période des perséides. Je lève les yeux au ciel quelques minutes, c’est un superbe bolide qui le traverse de part en part dans une traînée lumineuse persistante. Et ce dans l’indifférence générale ici, au refuge. Des choses plus importantes qu’un météore se préparent : l’ascension d’une montagne !

Le petit-déjeuner rapidement avalé, nous nous harnachons : chaussures, baudrier, casque et frontale vissée dessus, sac au dos, crampons, enfin. L’arête sud de l’Aiguille de Bionnassay démarre juste là au-dessus du refuge, par de larges pentes de neige peu raides. Il fait nuit, les lumières humaines, orangeâtres, brillent au loin dans la vallée. Les mètres de dénivelés s’avalent rapidement, pour le moment. Neige, un petit passage dans des feuillets de rocher facile, neige encore. L’arête s’aplatit momentanément, mais elle s’étrécit de concert. Nous marchons sur le fil. Un coup de frontale à droite et à gauche me montre des pentes qui s’enfuient dans le vide de la nuit. Une bouffée d’angoisse me saisit. L’arête de neige se termine au pied du fameux bastion rocheux. Encore sous le coup de l’émotion du vide invisible traversée sur le fil, je laisse Anne-Soisig prendre la tête.

Le jour se lève, nous éteignons les frontales, inutiles. Le rocher est beau, l’escalade est facile, malgré les crampons. La roche est découpée en immenses feuillets, qui forment autant de belles prises. Je reprends du poil de la bête dans cette grimpette plaisante. Nous avançons rapidement, Michèle et Antoine sont derrière, les autres prennent de la distance, devant. Nous sortons des rochers pour aborder une pente de neige plus raide. Je sors le deuxième piolet, pour me rassurer. Nous arrivons rapidement au sommet.

Un sommet de neige, blanc, immaculé, fin comme une amande émondée. Le soleil ne l’atteint pas encore tout occupé qu’il est à éclairer successivement les différents pics du massif. Le Mont-Blanc y a déjà eu droit. D’ailleurs on voit son ombre se projeter sur l’horizon ouest au milieu des montagnes qui s’allument. C’est extrêmement beau, mais ma sérénité est mise à l’épreuve par l’étroitesse de l’endroit et le vide sous mes crampons. Pas de vent, seulement une petite brise du nord quand nous passons la tête par-dessus l’arête.

Je commence par faire un blocage à me mettre debout sur cette foutue arête pour la descendre. Pourtant, la trace est bonne, mais faire le funambule comme ça, sans filet, j’appréhende. Je pars devant, sur le flanc, en crabe avec mes deux piolets. Derrière, Anne-Soisig, debout dans la trace comme il se doit, me regarde piteusement et m’invite à faire comme elle, tu verras, ça le fait. J’essaye. Un pied dans la trace, puis l’autre. Je me relève. Passe un pied devant l’autre. Surtout ne pas regarder en bas, à droite ou à gauche, se concentrer sur la trace, uniquement la trace. Un petit pas après l’autre. Attention de ne pas accrocher les crampons au passage. Je souffle comme un bœuf, tendu à l’extrême. J’avance. Doucement, mais j’avance. Anne-Soisig suit tranquillement derrière. Nous sommes encordés. Plus tard, nous verrons de loin Antoine et Michèle parcourir la même arête désencordés. Ils ont raison : je ne suis pas convaincu de l’utilité de la corde. Si l’un de nous trébuche, c’est la chute pour tous les deux. Néanmoins, la corde qui nous relie, nous est d’un grand secours psychologique. À défaut...

L’arête acérée déroule son fil entre France et Italie. Les autres cordées sont loin devant, tout alpiniste normalement constitué court presque là-dessus. Moi, non. Je prends mon temps. Après avoir mis deux heures et quart à arriver au sommet, il nous faut une heure pour parcourir les 770 m d’arête jusqu’au col de Bionnassay. L’expérience s’accumulant ainsi, j’arrive un peu plus à l’aise qu’au départ !

Ensuite, nous remontons sur le Piton des Italiens, 4002 m mais ne faisant pas partie de la liste « officielle » des 4000 des Alpes, où nous rejoignons la voie normale italienne pour le Mont Blanc, passant par le refuge de Gonella. Nous avons à peine dépassé ce point qu’un vent fort nous cueille glacialement — heureusement qu’il n’a pas eu la bonne idée de nous cueillir avant ! Nous devons nous habiller pour y faire face. Nous remontons vers le Dôme du Goûter, avant de redescendre un peu vers le col du Goûter où nous rejoignons l’autoroute du Mont Blanc, ponctué de monde. Fin de la solitude.

Nous nous demandons s’il est bien sage de monter au sommet avec un vent pareil. Nous décidons d’essayer, d’aller voir. Sous la première bosse, toujours secoué par la soufflerie, ma volonté vacille, je suis prêt à jeter l’éponge. Au-dessus, les cordées sont dans le vent... Ceci étant, si c’est particulièrement désagréable, le froid n’est pas glacial, et le vent pas suffisamment fort pour nous jeter par terre. C’est encore Anne-Soisig qui va me tirer là-haut. Nous continuons. Doucement mais sûrement. Nous croisons pas mal de monde qui descend. Dont une des cordées partie avec nous le matin même. Nous approchons du but, je sens ma motivation revenir. Une crevasse avec une marche barre le chemin, le pont de neige vient paraît-il de s’effondrer, je la traverse aisément d’un ancrage du piolet, je suis regonflé pour avaler les deux cents dernier mètres.

Outre la multitude des alpinistes que nous croisons le plus souvent dans un mutisme glacial, engoncés dans nos gore-tex, sous nos capuches, à peine un petit signe en guise de bonjour, merci, nous sommes l’objet d’agressions sonores par une myriade d’hélicoptères qui survolent le coin. Je peste silencieusement, l’envie de leur faire un bras d’honneur me démange. À quand l’interdiction du survol du Massif du Mont Blanc à des fins touristiques et commerciales ? La montagne ressemble à Disneyland ici, c’est pitoyable.

Sommet. Il est 10h50. Nous y sommes presque seuls. Néanmoins la neige piétinée et tassée témoigne de la grande affluence du matin, malgré le vent et le froid. Qui d’ailleurs nous invite à ne pas flemmarder. Nous tournons les talons rapidement pour entamer la longue descente.

Nous croisons encore quelques personnes qui montent. Y compris très bas, sous le Dôme du Goûter. Pourquoi pas. Nous contournons à nouveau ce fameux Dôme du Goûter, un « 4000 » de la liste officielle qui nous tend sa cime vaste et rondouillarde à chaque fois, mais l’envie de gravir les dix à vingt mètres de dénivelé qui nous en séparent, quand on voit la distance à parcourir, n’est jamais au rendez-vous. La prochaine fois, peut-être. Jusqu’à l’Aiguille du Goûter, tout va bien. Puis c’est la descente dans les rochers à côté du Grand Couloir. Vue d’en haut, ça ne donne pas envie : un monde fou circule là-dedans, dans un sens et dans l’autre. Il va falloir prendre son mal en patience. Et de fait. Ça bouchonne, on essaye de passer sans pour autant balancer des pierres sur ceux du dessous. On patiente pas mal. Ça parle un peu toutes les langues. Anne-Soisig est tendue comme une corde de piano. Je prends ça avec philosophie. Nous arrivons en bas tant bien que mal. La traversée du couloir se fait bien. Pas de chute de pierres à déplorer.

Nous nous refaisons une santé après avoir traversé le glacier (névé ?) de Tête Rousse, au départ du sentier qui descend au Nid d’Aigle. Puis nous avalons en un peu moins d’une heure les huit cents mètres de sentier pierreux qui nous séparent de la gare du petit train. Là, surprise, tout est complet, il faut attendre le dernier convoi, dans quatre heures. Nous tergiversons, réfléchissons à la meilleure façon de rejoindre Saint Gervais où nous attend la voiture pour rentrer à Palaiseau. Descendre jusqu’au col de Voza en train (il y a de la place pour ça) puis marcher jusqu’à Bionnassay et là, faire du stop ? Oui, mais il faut quand même attendre 45 min. Finalement nous décidons de descendre à Bionnassay à pieds, quand on nous annonce que deux places se sont libérées dans le prochain train. Chouette. Et tant pis pour la descente à pieds, qui aurait été fatale à la cheville d’Anne-Soisig et peut-être aussi à mes genoux. L’éthique, c’est bien, mais ça demande des ressources supplémentaires. Nous prendrons la route un peu moins fatigués et probablement un peu plus tôt...

La descente en train est interminable, d’autant qu’on suffoque là-dedans. Ça n’avance pas bien vite, on a envie de lui dire de lâcher le frein, par moment, au conducteur ! Nous arrivons à la voiture vers 18 h. Quelques courses pour manger ce soir en cours de route, et arrivons chez nous vers une heure du matin. Crevés, mais heureux de la balade sur le fil !


Montée vers l'Aiguille de la Bérangère. Arrivée au sommet de l'Aiguille de la Bérangère. Ça souffle fortement sur le Mont Blanc au lever du soleil. Traversée des Dômes de Miage. Traversée des Dômes de Miage. Traversée des Dômes de Miage. Traversée des Dômes de Miage. Descente vers le col de Miage, avec vue sur l'Aiguille de Bionnassay et son arête sud. Une cordée sur le point d'arriver au refuge Durier. Au fond, l'Aiguille de Bionnassay. Le refuge Durier niché au pied de l'arête sud de l'Aiguille de Bionnassay. Face nord des 4e et 5e Dômes de Miage. Toilettes du refuge Durier. Au loin la chaîne des Aravis. Refuge Durier dans le soleil couchant. Le massif des Aravis et son point culminant, la Pointe Percée. Les Dômes de Miage 4 et 5 sous les feux du soleil couchant. Aiguille de Bionnassay (4052 m) Arête est de l'Aiguille de Bionnassay. Sous le Dôme du Goûter. Toujours elle, l'Aiguille de Bionnassay. Encore... Refuge du Goûter au pied de l'Aiguille du Goûter. Au-dessus du bastion rocheux sur l'arête sud de l'Aiguille de Bionnassay ; vue sur les Dômes de Miage et les Aiguilles de Tré-la-Tête à l'aube.

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