Les tribulations d’un astronome

La clef

jeudi 11 août 2016 par Guillaume Blanc

J’ai participé pour la troisième fois à un concours de nouvelles (après celui-ci et celui-là), toujours sur la thématique de la montagne. Il s’agissait là de celui du salon du livre de montagne de Passy. J’y ai cru un peu, je pensais avoir écrit un truc sympa, mais finalement je ne suis pas dans la liste des gagnants : pas facile de devenir écrivain ! Donc c’est un peu déçu que je vous livre le fruit de ce que j’avais pondu pour ce concours-ci.

Mon père est mort. J’ai récupéré l’urne funéraire après la crémation, ma mère ne voulait pas la garder. Une sobre petite boîte sans aucun signe extérieur pouvant en révéler le contenu : une poignée de poussière. Mon père est retourné poussière, poussière d’étoile. Je ne sais pas ce que je vais faire de ça, je ne vais quand même pas garder mon père dans cette boîte chez moi !

Aller balancer les cendres dans un courant d’air sommital ? La Barre des Écrins, mais oui. « Sa » montagne ; « ses » montagnes étaient bien le Mont Guillaume et le Mont Blanc, mais « sa » montagne, celle qui trônait d’une place de choix dans son cœur, était bel et bien la Barre des Écrins. Je suis montée là-haut quelques fois avec lui, avant que la fonte du glacier Blanc ne lessive la face nord. Celle-ci était devenue peu à peu infréquentable suite à la diminution de l’épaisseur de glace où bourgeonnaient d’infranchissables murs de séracs. Et puis un été un peu plus chaud que les autres, un peu plus caniculaire, même si la notion de canicule a perdu de son sens, tous les étés sont devenus caniculaires, certains plus que d’autres, on a vu le rocher, trou dans le glacier au beau milieu de la face nord. Le glacier Blanc, du temps de sa splendeur, était étroitement surveillé, photographié, filmé, mesuré. Son déclin fut extensivement documenté, comme celui d’un monarque qui s’éteint doucement. Au fil des ans, la brèche s’est élargie, la partie supérieure du glacier se rétractant toujours plus haut, blanche collerette sur l’encolure de la Barre, tandis que la partie basse se tassait toujours plus. Un jour, un gros morceau du col blanc s’est fait rattraper par la gravité. Puis c’est l’ensemble du résidu suspendu qui s’en est allé s’effondrer quelques centaines de mètres plus bas. La face nord de la Barre des Écrins est ainsi devenue rocheuse. Il faut bien avouer que ce faisant elle a aussi perdu de sa superbe.

Je suis donc partie du Pré de Madame Carle. Avant l’aube. La boîte contenant les cendres de papa non pas sous le bras mais dans le sac à dos. Le ciel brille de ses étoiles. Dans la nuit, le sentier est toujours identique à lui-même, efficace ; les marmottes dorment encore. J’arrive rapidement à l’épaule d’où on redescend un peu pour traverser le torrent avant de remonter de l’autre côté. Mon père se souvenait avoir pénétré à cet endroit la bouche de glace d’où jaillissait le torrent en provenance des profondeurs bleutées. Désormais, de là, on ne le voit même plus le glacier. Peau de chagrin. Je poursuis mon chemin, je traverse le replat sous le refuge du glacier Blanc, avec ces mares immobiles décorées de quelques cotonneuses linaigrettes qui se mirent dans des reflets de Pelvoux coloré d’ocre éphémère au parfum de soleil levant.

Je parviens au-dessus du verrou, ce qu’il subsiste du glacier Blanc se cantonne derrière, vaste étendue de glace de plus de trois kilomètres de longueur sur un peu moins d’un kilomètre de large devant laquelle un lac d’eau blanchâtre est apparu. Je longe le lac d’eau avant de prendre pied sur le lac de glace. Glace bleue, glace vive. Je chausse mes crampons pour continuer. La Barre est en vue. Noire. Une petite pente de glace raccordée au glacier moribond subsiste encore et nécessite les crampons pour la franchir et atteindre le savant cheminement entre les dalles polies qui fait désormais office de voie normale. Si le Dôme a perdu son attrait, la Barre est à nouveau parcourue depuis que la glace a disparu : un itinéraire relativement facile a été savamment découvert, topographié, serpentant judicieusement au milieu de sa face nord. On y trouve des reliques rouillées de l’époque d’avant ayant traversé les crevasses, ça et là. L’histoire d’une époque. Comme ce vieux trousseau de clefs entraperçu dans l’anfractuosité d’un rocher. Mon esprit reste suspendu sur mon père. Ce père qui désormais n’est plus. Qui tient désormais tout entier dans une vulgaire petite boîte, que je trimbale dans ma besace.

Ce père qui avait rêvé de faire le pilier sud, et qui n’a pas trouvé l’occasion. Ce grand-père qui l’avait fait dans sa lointaine jeunesse, en en gardant un souvenir de pierres qui volent. Ce grand-père qui a enchaîné les Dômes à skis comme les perles : chaque année, ou presque, il y avait droit, le Dôme. Enfin tant que la vieillesse l’épargnait un peu, le grand-père. Par la suite, il a délaissé les skis – l’enneigement devenait aléatoire, et puis entre un mal de dos récurrent et un genou récalcitrant… –, pour s’enfermer dans son atelier où il passait des heures à travailler le bois, dégauchir des planches, les raboter, les découper, les poncer, les assembler minutieusement. Il avait finalement peut-être raison, Papipat : bricoler est probablement moins frustrant qu’arpenter la montagne, assujettie à divers aléas dont la météo n’est pas le moindre. Que d’heures passées à la fenêtre d’un refuge à regarder les flocons virevolter dans le vent tempétueux ! Les caprices du temps faisaient encore la loi en montagne. La nature restait maîtresse de la situation. On apprenait ainsi toujours l’humilité, le respect et la patience. Attendre. Le revers de la montagne.

Je n’ai pas eu l’occasion de faire du ski avec Papipat, ou bien seulement quelques petites randos. Mais certainement pas le Dôme : quand j’ai eu l’âge de monter là-haut, il avait, lui, l’âge de ne plus y monter. Nous nous sommes loupés sur ce coup-là. Par contre quand j’étais gamine, j’ai eu l’occasion d’y aller une fois avec mon père et ma mère. Une année où les séracs se sont tenus tranquilles, où monter là-haut ne s’apparentait pas à la roulette russe. Il a effectivement fallu plusieurs gros cartons, des cordées entières broyées sous des chutes de glace, pour que la voie autrefois normale soit fortement déconseillée. Mais les gens continuaient malgré tout d’affluer à la queue-leu-leu sous les séracs branlants. Quand le nombre de morts a commencé à devenir inquiétant – même les secours ne voulaient plus aller s’exposer à récupérer les corps éparpillés dans la glace bleutée pilée –, la raison – ou bien l’arrêté préfectoral interdisant purement et simplement la voie ? – a fini par reprendre le pas sur l’aura de la montagne. Le Dôme a ainsi disparu de la liste des classiques.

Une seule fois, donc, nous avions pu trouver les conditions adéquates pour y aller en sécurité. Des myriades de skieurs s’étaient engouffrées dans le créneau. Nous n’étions pas seuls au sommet, mais nous y étions, mon père, ma mère et moi. En revanche mon père l’avait fait quelques fois avec son père. Oh, pas tant que ça, trois-quatre fois peut-être : Papipat clôturait régulièrement la saison de ski par un petit « Dôme ». Et parfois tout seul, même, depuis le Pré, sans passer par l’un ou l’autre des refuges. Une belle trotte. Une fois, me racontait mon père, il y avait perdu ses clefs. Tombées par inadvertance dans la neige, impossible de les retrouver. Ma grand-mère, Nannick, avait dû aller lui apporter une autre clef de voiture pour qu’il puisse rentrer. Mais le drame avait été la clef de son boulot. Il bossait alors dans une entreprise d’électricité, il avait la clef de la boîte sur son trousseau. Perdue, donc, elle aussi. Or c’était une clef spéciale qui a coûté plusieurs centaines de francs à faire refaire. Ma grand-mère était folle : « Quelle idée de trimbaler ses clefs là-haut ! » Et puis le temps a oublié l’incident, mais il a quand même marqué suffisamment mon père pour que lui ne l’oublie pas et en vienne même à me le raconter. Un trousseau de clefs englouti dans les entrailles du glacier. S’il n’avait eu que ça à digérer, le glacier, il n’aurait peut-être pas fait d’indigestion.

Une pensée en appelant une autre, le trousseau de clefs ainsi entraperçu tout à l’heure entre deux cailloux se mit à vagabonder dans mon esprit. Un peu comme les boîtes de conserve des temps héroïques – quels vestiges ! – de nombreux trousseaux de clefs jonchaient les fonds de glaciers. À croire qu’à l’époque des clefs matérielles, le sport national était de les perdre. Et dans la neige, sur un glacier, l’effet était radical. Des clefs rouillées en veux-tu en voilà parsemaient désormais la montagne. Qui sait si l’une d’elle n’ouvrait pas la porte d’un trésor ? Je ruminais tout cela tout en crapahutant entre des dalles lisses comme la peau d’un bébé et des rochers branlants : le cailloux mis à jour ne vaut quant à lui pas tripette.

Toute à ma sudation, la vieille histoire racontée par mon père, Papipat perdant ses clefs dans le coin, drame familial ou presque, a viré à l’obsession. Je me disais qu’il faudrait que j’essaye de retrouver ce trousseau aperçu en redescendant. Je ne m’étais pas attardée tout à l’heure, la banalité de la découverte n’ayant pas voulu que je m’y arrête. Mais étaient-elles si banales, justement, ces clefs ? Je me hâtais donc de parvenir au sommet de la Barre : mon père, ou ce qu’il en restait, ne méritait néanmoins rien de moins que le point culminant. D’autant qu’il n’avait pas bougé, lui, contrairement au Dôme, désormais rocailleux – d’ailleurs l’appellation « Dôme de Neige des Écrins » toujours en vigueur sur les cartes IGN, prêtait à d’interminables discussions –, et passé sous la barre des 4000. 3992 m exactement. L’arête ouest entre la brèche Lory et le sommet n’avait pas bougé non plus, privilège du rocher ; on voyait toujours les traces de polissages sur le gneiss par les crampons des générations d’alpinistes qui se sont succédées.

Sommet. Seule. Mon père aurait adoré. Ma mère aussi. J’aurais tant aimé qu’elle soit là. Mais à 88 ans, elle a beau être encore en forme et vaillante, avec son footing quotidien et ses longueurs de piscine aurorales, elle ne fait quand même plus ce genre d’acrobaties ; j’irais la voir à mon retour, je lui raconterai. Grand beau temps sur le massif. Le regard porte loin. L’azur est clair. Pas de vent, seule une petite brise thermique me caresse le visage. Je mange un morceau, puis, sans plus de cérémonial que ça – de toute façon mon père aurait détesté – je prends la boîte dans mon sac, je l’ouvre et la vide dans le courant d’air. Comme ça mon père ira éventuellement servir de nourriture à quelques touffes de saxifrage ou de silène. Et c’est tant mieux. Je ne m’attarde pas, même s’il fait beau, même s’il fait bon, toute à mon obsession du moment : redescendre et retrouver les clefs qui me sont tombées sous le regard tout à l’heure.

J’ai passé un moment à retrouver l’endroit. Mais j’ai fini par le retrouver. Par retrouver ces clefs. Je les ai délogées de leur cocon de pierres. Un joli paquet de clefs rouillées et scellées entre elles sur ce trousseau. Quelle idée de venir ici avec pareil assortiment. Des clefs banales pour la fin du XXe siècle. Seule une clef dénotait : petit rectangle allongé, elle était parsemée de petits trous. La seule a avoir traversé les ans et la glace indemne : inoxydable.


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