Les tribulations d’un astronome

Changer d’approche

samedi 17 mars 2007 par Guillaume Blanc

Tout a commencé jeudi 1er mars. Réunion de préparation du week-end du 9-10 mars, au local du GUMS. Originellement prévu pour aller dans les Pyrénées, nous cherchons un coin sympa où détourner le car, faute de neige dans le sud... La Suisse se détache des discussions. Linthal, Davos, St Moritz... St Moritz en tête. Dans le week-end qui suit, Davos et la Silvretta passera en tête.

Lundi j’achète les deux cartes qui couvrent Davos et la Silvretta. Foutues cartes suisses qui coûtent la peau des fesses. Certes elles sont belles, mais quand même ! Lundi soir, on potasse, pour trouver une belle idée de course sur trois jours. On prévoit d’appeler les refuges le lendemain.

Mardi. Entre midi et deux, je file au Vieux Campeur, c’est décidé, mes fidèles fixations « Diamir » ayant rendues l’âme, je m’achète de nouveaux skis. Comme je tiens à m’équiper de cette fixation miracle qu’est la « TLT Speed » de Dynafit, je dois changer les chaussures avec, les miennes n’ayant pas les inserts adéquats. Côté planches, j’opte pour les « Mustagh Ata » de Dynafit. Pas hyper légers, pas hyper lourds non plus (je gagne un kilo au total par rapport à mon ancien équipement) plutôt larges, ce qui me permet de les prendre relativement courts, rigides en torsion, d’une courbure moins prononcé que ses petits camarades, d’où un certain comfort en pente raide, la vendeuse me prédit pas mal de plaisir avec ça. Ainsi soit-il. Reste que le design n’est pas des plus réussi : si l’asymétrie du décor ne me pose pas de problème particulier, ce petit diablotin chinois qui me montre les crocs dès que mon regard rencontre les spatules, bof, bof... Mais le monde du marketing est loin d’être un monde parfait !

De retour de mes emplettes, je tombe des nues : une kyrielle de messages m’attendaient dans ma boîte aux courriels : le car pour Davos est annulé — ANNULÉ !! —, faute d’un nombre suffisant de participants ! J’y croyais tellement pas que la déception est à la hauteur. Je ne suis pas le seul. Mais déjà le plan B se met en place. Aller en train dans les Alpes françaises. Une destination émerge, St Gervais. Va pour St Gervais. 16h44, je pose une option sur l’aller-retour en train couchette.

Mercredi soir, je potasse la carte du massif des Aiguilles Rouges. Seul hic : aucun refuge d’hiver dans le coin ! Pas pratique pour faire un raid de trois jours... Michèle et Antoine proposent une balade glacière entre le glacier du Tour et celui de Saleina. Qu’à cela ne tienne, par là, il a des refuges d’hiver. Non gardés, certes, mais de quoi s’abriter quand même. Finalement nous fûmes dix à partir comme ça par le train, dix gumistes frustrés de voir leur week-end annulé. L’organisation alla bon train, par courriels interposés. Qui prend la purée du soir, le gaz, les cordes, le thé du matin, etc. Tout fut ficelé en deux temps trois mouvements. Les fonds de placards y sont passés.

Jeudi. J’ai toujours mal au genou depuis dimanche soir. Ça m’inquiète. Est-ce raisonnable d’aller passer trois jours à skier ? J’appelle le toubib qui n’a pas le temps de me recevoir avant la semaine prochaine. J’opte donc pour la thérapie de choc : je vais aller faire un tour en montagne, on verra bien !

 Cham' : rive gauche

À défaut d’aller dans les montagnes en car-couchette, nous y sommes allés en train-couchette. Dispatchés un peu partout dans le train en fonction de nos réservations, je me retrouve malgré tout dans le même compartiment que José et Xavier. Nuit tranquille. Et petit matin dans l’air vif de la basse vallée de Chamonix. Petit déjeuner copieux et ultimes préparatifs au troquet du coin. Je laisse ma paire de baskets avec d’autres dans une housse de skis à la gare de St Gervais, puis nous embarquons dans le petit train rouge qui dessert la vallée de Chamonix. Ce qui laisse Antoine songeur sur la pente des rails. De fait, c’est la ligne de chemin de fer du Mont Blanc, qui présente la pente la plus élevée en « simple adhérence », c’est-à-dire sans crémaillère, soit 9 % au maximum ! Environ une heure plus tard, nous arrivons à la gare de Montroc, juste après Argentière.

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De là, y’a plus qu’à chausser — la neige est là ! —, et c’est parti ! Décollage : 11h20. Pour gagner le replat glacière du Tour, la carte n’est pas très explicite. De nombreuses pauses sont nécessaires pour confronter l’observation du terrain à ce que (ne) nous dit (pas) la carte. Un itinéraire tentant serait dans le vallon surplombé par le front de glace, aux séracs certes peu menaçant, mais aux séracs quand même. De grosses avalanches ont purgé les pentes nord, plaques parties spontanément sur les pentes raides à la verticale des sommets rocheux. Entre la droite et la gauche, nous avons tergiversé, pour finalement nous retrouver au centre. Là, nous croisons un premier guide qui descend du col du Passon avec des clients, d’après lui pas de problème pour continuer comme ça jusqu’en haut. Puis son collègue se pointe, et nous traite presque de fous, de monter comme ça sous les séracs. Il nous suggère de redescendre pour emprunter le chemin d’été qui passe dans une barre rocheuse à l’aide de câbles. Redescendre ? Bof, bof... Nous décidons de passer par la pente raide, à droite, qu’ils descendent, eux. Au pire, il suffira de monter à pieds. Et en fait ça passe à l’aise, raide, neige un peu dure, mais pas même besoin des couteaux. Même si certains iront plutôt à pieds. Au-delà, ça monte tranquillement.

Bravo la tranquillité, en tout cas : des hordes de skieurs ne cessent de descendre. Venus du col du Passon, ils ont fait peu de dénivelés, puisque le téléphérique des Grands Montets l’a fait pour eux. Beaucoup d’étrangers : ça parle pas mal anglais dans les groupes qui défilent. Un groupe d’italien, que l’on repère de loin, au niveau sonore de leurs éclats de voix... Bref, la solitude des cimes, ce n’est visiblement pas là. Car c’est sans compter le ballet des hélicos et autres engins volants bruyants. C’est ma deuxième incursion dans le massif du Mont Blanc, deuxième fois que la foule et les engins volants me dérangent dans ma quête de quiétude montagnarde. Le monde tournerait-il trop vite pour moi ?

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Heureusement le temps ne cesse de s’écouler, et avec lui, les hordes de touristes se sont calmées. Quand nous arrivons sur le glacier, nous sommes — enfin — seuls. Dans le silence. Glacier que nous traversons, pour nous diriger vers le refuge Albert 1er, au pied, ou presque, de l’Aiguille du Tour qui nous surplombe de sa majesté. Il fait gris d’un côté, bleu de l’autre. Le paysage est grandiose, on se croirait dans le Grand Nord. Seuls, finalement. Le bruit assourdissant de la civilisation s’en est retourné dans la vallée. Ne restent que nous. Le refuge est bientôt en vu, accroché aux flancs de la montagne, juste au-dessus du glacier. Une ultime traversée sur des pentes un peu raides, et nous y voici. Reste à en trouver l’entrée. Sous le refuge d’été, un bâtiment plus petit. Ça pourrait être celui-là, le refuge d’hiver. En en faisant le tour, on tire un volet, une fenêtre s’ouvre. C’est ça. La cuisine est envahie de neige. Je rentre. Dans l’évier s’amoncelle un tas de vaisselle pleine de glace, dans un état immonde. Plus loin, je découvre des toilettes odorantes absolument dégueulasses. Puis la porte, qui donne sur un balcon, bouché par une congère. Le reste du refuge est grand, propre, avec des matelas et des couvertures en abondance. Une réserve de bois est au sec. Tandis que les uns explorent les étages, les autres balayent la neige qui envahit la cuisine, je décide de me pencher sur le feu. Première étape, faire du petit bois à partir des bûches. J’étais en train de travailler au piolet à fabriquer des petits bouts de bois, quand Antoine, qui avait trouvé une hachette, certes en piteux état, en débita plus rapidement que je ne pus le faire. Avec le carton d’emballage du dessert de ce soir en guise de papier, et une bougie pour éviter de se cramer les doigts, le feu finit par prendre, puis par ronronner gentiment dans la cuisinière. Une grosse gamelle de neige est installée dessus.

La cuisine commence à ressembler à une pièce vivable. Certes la vaisselle cradoc trône toujours dans l’évier — merci à nos prédécesseurs, au passage, comme quoi on peut être montagnard et con, ce n’est pas incompatible ! — mais comme nous avons notre popote et nos bols, peu importe. Nous ne ferons pas la vaisselle. Désolé pour les suivants... La table est installée devant le poêle qui commence à diffuser une douce chaleur. Mes pieds se réchauffent doucement. José découvre un capteur solaire sur le toit, et Ô miracle, un petit néon s’allume dans la cuisine quand on actionne l’interrupteur. C’est beau la technologie !

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Bientôt la neige se transforme en eau, c’était écrit. Un coup de pouce avec les réchauds que nous avons transporté jusque-là et bientôt nous attaquons avec un bol de soupe brûlante. Royco, faut être en montagne pour apprécier de telles choses ! Après la soupe, la purée. Purée-jambon-fromage : grand luxe. Puis tisane, pour nettoyer le bol, et finalement un bout de gâteau au chocolat pour faire descendre le tout. Elle est pas belle, la vie ?

Après avoir bourré le poêle de bûches et l’avoir mis au ralenti, direction le dortoir à l’étage. Le réveil est fixé à cinq heures pour décoller au petit jour. Je récupère deux couvertures, me glisse dans mon drap de soie. Je dors relativement bien, seule une envie de pisser me taraude et m’oblige à me lever vers 3h, j’en profite pour remettre du bois dans la cuisinière.

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Ensuite, j’émerge doucement, d’étranges lueurs filtrent par la fenêtre ; ferait-il déjà jour ? Un coup d’œil sur ma montre : 6h50 ! Flûte ! Pourquoi personne ne s’est levé à cinq heures ? Tout bonnement parce que le temps n’est pas des plus accueillant, dehors. Un vent violent s’est levé et souffle à tout emporter. La chambrée se lève mollement. Puis petit-déjeune tout aussi mollement. L’enthousiame n’y est pas. Coincé. Je tente une sortie sur le balcon, pour me prendre un direct à l’estomac, coup de poing d’un invisible géant, qui me plie en deux et me fait rebrousser chemin... L’idée ambiante est d’attendre que le vent veuille bien faiblir. Bon. Mais, au fait, le téléphone passe ! José appelle la météo, qui prévoit aucun faiblissement, et plutôt même un renforcement la nuit suivante. On peut toujours attendre...

 Cham' : le retour

Décision est prise de redescendre dans la vallée pour basculer le troisième jour sur le massif des Aiguilles Rouges, en face, probablement plus abrité, car moins haut.

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De la décision à l’exécution, un laps de temps s’est écoulé : la perspective d’aller affronter le blizzard ne semblait enchanter personne. Sauf moi. Peut-être. Bon, assez tergiverser. On y va. Gore-Tex, moufles, masque, et ainsi déguisé en cosmonaute, c’est parti. Première étape franchir la congère qui barre la sortie du balcon. Ensuite trouver un endroit où chausser les skis sans que les bâtons ne s’envolent dans une rafale. Et puis attendre que tout le monde soit là (un de perdu est si vite arrivé). Partir. Courber l’échine sous les coups de butoir. Rejoindre le glacier. Reprendre le chemin de la veille, en sens inverse.

C’est le grand beau ! S’il n’était cette colère d’Éole, les portes de la haute montagne nous seraient grandes ouvertes. Dommage de devoir redescendre si vite. Je rejoins José. « Et si on allait voir cette petite bute, là droit devant à proximité du col du Passon, histoire de rajouter une belle pente à la descente ? » Lui aussi est partant. Le reste du groupe acquiesce. La trace s’incurve donc légèrement. Je rejoins une épaule rive gauche du glacier, à deux encablures du col du Passon. Personne. Le téléphérique des Grands Montets est probablement fermé, contribuant ainsi à notre tranquilité. Discussion au sommet. Continuer ? S’arrêter et descendre ? Il y en a qui se caillent. À quoi bon continuer dans ces conditions diaboliques ? Nous décidons de descendre.

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J’enlève les peaux en deux secondes, comme un pro, sans déchausser. Par contre il me faut au moins un quart d’heure pour les plier, en vrac, dans le vent, et avec leur foutue forme courbée : j’ai pas l’habitude, moi ! Je suis prêt et l’impatience de me jeter dans la pente me chatouille les guiboles... J’attends. Yannick a quelque problème avec ses fixations Silvretta louées pour l’occasion : impossible de bloquer la chose en position descente. Soit il se met au télémark, soit il faut trouver le « truc ». On s’y met à trois. La complexité de la chose me fait marrer, à côté de mes toutes nouvelles TLT minimalistes... On trouve, il suffit de pousser un bon coup pour enclencher le mécanisme. Ouf, notre ami Yannick va pouvoir profiter de la bonne neige qui nous tend les bras.

D’ailleurs, je n’y tiens plus, voilà, c’est parti. Et dès le premier virage, je sens la différence. Ça n’a rien a voir. Le jour et la nuit. Ces nouveaux skis tournent tout seul, ils flottent, le plaisir est décuplé. Le bonhomme du Vieux Campeur qui me les vendu m’avait pourtant mis en garde : il faut de bonnes cuisses, pour les tenir, ces Mustagh Ata. S’il savait que j’avais les cuisses en feu au bout de cinquante mètres de godille avec mes vieux Hagan encore bien droits et étroits... Et que là, plus rien. J’enchaîne les centaines de mètres de dénivelés sans aucun problème ! Quel pied !

J’aurais l’occasion de tester mes nouvelles planches sur tout type de neige et de pente, surtout dimanche, et ce n’est que du bonheur, même dans la croûtée pourrie ! Je redécouvre le plaisir de la descente ! Moi qui croyait que le matériel n’était qu’un outil, que tout se faisait par la technique du skieur... C’est probablement vrai pour les excellents skieurs qui peuvent trouver du plaisir aussi bien sur des skis machin-chose que sur des planches de bois brut. Mais moi, moi pauvre petit free-rider occasionnel, il me fallait bien ça. Comme quoi, le matériel, hein...

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Au fur et à mesure que nous perdons de l’altitude, les rafales se font moins fréquentes et moins agressives. Une petite pause casse-croûte s’improvise une fois passé le mur un peu raide. Au soleil. Pique-nique qui ne tarde pas à être envahit de choucas. Comment ces corbacs ont-il pu savoir que nous cassions la croûte ?

Il commence à se faire tard. L’idée de remettre les peaux pour basculer sur Vallorcine depuis le Tour se fait de plus en plus anecdotique. D’abord partir en quête d’un gîte. José s’y colle. Pas de résultat sur ceux de Vallorcine. De la place à Argentière. Et voilà, nous prenons la navette qui nous dépose en haut du village. Que nous traversons à pieds, pour finalement tomber sur le gîte Le Belvédère. Un repère anglo-saxon. Il faudrait payer pour utiliser la salle hors-sac ; nous faisons donc chauffer notre flotte dehors sur nos réchauds. Et comme la salle commune est bientôt réquisitionnée pour le repas, nous finissons dehors, sur le pas de la porte, avec nos réchauds. Bah, la purée est toujours aussi bonne !

 Cham' : rive droite

Réveil à 6h30. Si les réchauds carburent toujours à l’extérieur, nous petit-déjeunons dedans, sur une petite table. Puis direction la gare d’Argentière. Nous prenons le premier train de la journée pour monter au Buet. Où nous arrivons vers 8h15.

La gare est à côté du parking déjà bien plein. De nombreux randonneurs s’apprêtent à partir. Nous avec. Test des ARVA par José. Je pars devant. La trace est faite par les dizaines (centaines ?) de randonneurs qui nous précédent ou nous ont précédé. Je pars devant, mais soit un sentiment de claustrophobie m’envahit, suite à l’étroitesse du passage dans l’entrée du vallon de Bérard, soit le jeu de vouloir absolument rattraper celui et ceux qui sont devant, soit c’est ce bonhomme qui me talonne depuis le départ qui m’empêche de ralentir, toujours est-il que je bourine comme un fou. Pour finalement me dire que c’est idiot, à ce rythme-là je n’arriverai même pas en haut. D’autant qu’il faudrait que j’attende les autres, accessoirement. Je profite de la sortie des gorges pour laisser filer mon talonneur, qui me dépasse un sourire aux lèvres, ses skis au design antédiluvien, ses peaux qui tiennent avec des bouts de ficelles (comme quoi, hein, le matériel...), faire une pause pipi et fruits secs (dans l’ordre). José arrive peu après, tout transpirant, lui aussi s’est tiré la bourre. Ça doit être l’esprit des gorges qui veut ça !

Nous étions partagés entre deux itinéraires, soit le Mont Buet à droite, soit le col Bérard à gauche. Mais quand j’ai vu, de loin, l’itinéraire du Mont Buet, trace invisible au fin fond du vallon, mais pointillée d’une multitude de skieurs, comme répartis uniformément tout le long de la montée, j’ai tout de suite su qu’il nous fallait fuir ces pistes. Restait l’alternative de gauche. Antoine me confirma que le Buet, c’est « la » classique de la vallée ! Sans nous concerter plus que ça, notre objectif était désormais clairement défini. Nous continuâmes ainsi notre progression dans le fond du vallon. Antoine, José et moi menions la danse. Des avalanches stupéfiantes ont dévalé les flancs des montagnes, à droite comme à gauche, pour venir s’arrêter au fond. Certaines ont trimbalé des blocs de neige comme des voitures, nous restons admiratifs devant des lignes de cisaillement qui défient la gravité. Puis la pente s’élève vers le col. J’essaye les cales les plus hautes sur mes nouvelles fixations. Mais pour la peine la trace devient trop plate. Je pars comme un con droit dans la pente. Comment se cramer en peu de temps. Pourtant non, ça dure, mes bêtises, jusqu’à quand ? Jusqu’au col... Nous rattrapons l’unique randonneur par là égaré, et nous débarquons au col accueilli par de violentes rafales. Et oui, le vent ne s’est pas calmé dans la nuit, il est toujours là. Pas de regrets. Un coup d’œil de l’autre côté, pour apercevoir des cohortes de skieurs qui arrivent à l’assaut de notre bastion. Ils arrivent du col des Aiguilles Crochues juste au-dessus des remontées mécaniques de Chamonix. Vite, d’ici peu le vallon, pour le moment tranquille, va se retrouver complètement envahi. Nous enlevons les peaux et décidons de redescendre en quête des derniers.

Enlever les peaux, ça va. Même sans déchausser les skis (parce que chausser des TLT Dynafit, c’est quand même moins trivial que des Diamir, alors quand on peut éviter...). Par contre plier des peaux droites et rectangulaires dans le vent, c’est déjà une gageure, mais alors des peaux tordues, même sans vent c’est une gageure ! Bref, on va mettre tout ça en vrac dans le sac, on verra plus tard, n’est-ce pas !

Le vallon est évidement tracé un peu partout. D’ailleurs chaque itinéraire, chaque collet, est tracé dans ce pays. L’industrie du ski de rando. N’empêche que la neige, poudreuse, est délicieuse. Mes skis flottent littéralement sur cette couche de poudre. Je découvre des sensations inédites. Un peu plus bas, Antoine est parti vers le sommet de l’Aiguille de Bérard. Moi j’irais bien aussi vers ce sommet qui me titille depuis le bas, malgré une pente terminale qui a l’air bien plaquée. José, lui, préfère continuer de descendre, maintenant qu’on a enlevé les peaux. Et puis le dernier de la troupe, faudrait aller voir s’il s’est bien enquillé sur la trace qui mène au col et non sur celle qui va vers le Buet... Donc nous continuons de descendre. Nous passons voir nos amis, qui partaient pour le col du Belvédère. Et puis tant qu’à faire, et comme la neige est excellente, encore quelques virages avant de repeauter.

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Tandis que nous remontons vers le col de Bérard pour la seconde fois les premiers free-riders déferlent dans le vallon en poussant d’indécents cris de jouissance. Cette fois-ci le col, quand nous y arrivons, est littéralement pris d’assaut par un flot continu de skieurs qui déferlent depuis l’autre versant. Versant sud-ouest aux pentes ensoleillées et paradoxalement encore vierges. J’enlève les peaux, patiente deux minutes, et c’est parti. Passer entre deux guignols qui montent sur la file interminable, et déflorer le vallon. J’enchaîne sur cent cinquante mètres dans une neige un peu lourde, pour m’arrêter sur un replat. Chose que je n’aurais jamais pu faire auparavant, je me serais arrêté à mi-course les cuisses en feu ! les autres me rejoignent bientôt. De là, l’idée est de traverser jusqu’au col des Aiguilles Crochues, environ 400 mètres de remontée, le chemin exactement inverse de tous les envahisseurs que nous avons croisé. José plaide pour descendre encore un peu, seulement quelques centaines de mètres, histoire de profiter de cette belle journée. Moi je me suis déjà bien cuit avec mes pitreries du matin. Mais la journée a encore de belles heures devant elle, alors, pourquoi pas ? Nous avons le temps, notre train de retour est assez tard, en y allant doucement ça le fera bien ! C’est parti.

Les autres coupent au plus court. Michèle nous suit. Et forcément Antoine. Qui a une bien meilleure idée que de descendre au hasard : monter ! Monter vers l’Aiguille de Bérard. Alternative en aller-retour qui présente de plus l’avantage de pouvoir laisser en bas au moins cinq kilos de matos inutile que nous trimbalons depuis le matin.

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Ainsi je me déleste du piolet, de la corde, et du baudrier orné de sa sempiternelle quincaillerie. La trace est faite, je me sens incroyablement léger. Mais je m’économise un peu, j’arrête les excentricités. Les 350 mètres sont avalés rapidement. Le coin est superbe. Moins parcouru que le reste, même si la solitude n’y est quand même pas de mise. On est quand même à deux pas de Chamonix. Un petit groupe de jeunes free-riders nous précédant nous le rappelle, des anglo-saxons. La trace se termine sur le fil d’une belle crête, avant d’arriver au pied d’une superbe brèche, trou béant dans l’arête rocheuse au nord de l’Aiguille de Bérard. Trou béant qui permet de traverser aisément et de passer d’un côté sur l’autre. L’autre qui se descend à ski, tout comme l’un d’ailleurs.

Quant a nous, nous descendons (presque) sur nos traces. Si Michèle et Antoine les suivront scrupuleusement, José et moi avions repéré une belle pente à la montée, un peu raide, qui ne demandait qu’à être tracée. Que du bonheur ! Seul le petit couloir, en bas, goulet à l’ombre, raide et étroit, qui se révéla de neige dure et croûtée, pas terrible, terrible. Nous rejoignons rapidement notre dépose de matériel. Et remettons les peaux pour la dernière (?) fois... Il est désormais suffisamment tard dans l’après-midi pour que la traversée vers le dernier col soit tranquille. Personne. Certes, les traces sont là, témoignage de la cohue qui régna ici un peu plus tôt. Désormais la montagne a retrouvé une calme sérénité qu’inonde un soleil de fin de journée. La remontée est un peu dure, elle se fait à petits pas. C’est que l’on commence a en avoir plein les guibolles ! Ce cirque sous l’Aiguille du Belvédère est superbe, et concentre les rayons d’un soleil déjà printanier. D’ailleurs, ça botte sous les skis. Comme si on avait besoin de se rajouter ces kilos superflus sous les spatules...

Nous arrivons bientôt au col, juste après avoir salué une dernière fois le Soleil. À l’ombre, le froid est mordant, et la neige toute gelée. De là, la vue est incroyable : tout le massif du Mont Blanc s’étale devant nous, illuminé par un astre du jour decrescendo. Le glacier du Tour où nous étions encore la veille, l’Aiguille du même nom, où nous aurions dû aller, l’Aiguille du Chardonnet juste à gauche de l’Aiguille d’Argentière, puis la fameuse Aiguille Verte, et l’austère paroi des Drus, qui a récemment perdu son pilier Bonatti, tâche claire sur le granit patiné par les siècles, tout au fond les Grandes Jorasses, dans un linceul de nuages, droit devant, les aiguilles de Chamonix à l’extrémité desquelles l’Aiguille du Midi défigurée par son téléphérique, derrière, dans une chape de nuages, le Mont Blanc et le Dôme du Goûter...

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Quand on a un tel panorama sous les yeux, on se demande pourquoi l’homme s’efforce de le détruire par tous les moyens, à force de câbles et de téléphériques (Aiguille du Midi, Grand Montets, et j’en passe...). À quand un vaste Parc National (voire International) pour préserver ce qu’il reste de ce joyau ?

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La descente du col est très raide en neige labourée regelée. Antoine et Michèle s’y collent à pieds. José et moi en skis. Je me sens incroyablement à l’aise sur mes nouvelles planches ! Nous rejoignons les pistes rapidement et tirons au maximum sur la droite. La station est déserte. Les géants de métal sont comme figés par la fraîcheur ambiante. La guerre des mondes fait une pause. Pause nocturne.

Nous débouchons au sommet d’une combe, qui est damée comme la piste rouge « Lachenal », dont la neige, très dure, est très désagréable à skier. En bas de la piste, une énorme avalanche bouche la sortie. L’échappatoire vient d’un chemin de traverse, qui serpente doucement jusqu’en bas. La neige commençant à faire défaut, je déchausse avant tout le monde — skis neufs oblige ! — et termine à pieds dans l’avalanche qui a quasiment atteint le golf en fond de vallée. José, en maître de l’organisation, nous suggère de ne pas traîner : un train passe à la gare des Pratz, à deux pas, dans un quart d’heure, le suivant étant une heure plus tard. Il est 19h. Nous skions depuis près de 11h et nous sommes enfilé 2450 mètres de dénivelés ; si j’avais su qu’on allait s’enquiller tout ça, j’aurais peut-être moins fait le clown au départ ! Un record en ce qui me concerne. Je suis calmé, mais finalement pas complètement épuisé. Mon genou ? Au poil ! Rien de tel qu’un petit séjour dans l’air pur !

Nous choppons le train convoité qui nous emmène à St Gervais, où nous attendent nos compagnons, dans un restau à proximité de la gare. Je retrouve mes baskets avec plaisir, et m’enfile une superbe salade avec appétit. Un traditionnel coca en guise d’apéro, et une quantité de verres d’eau pour réhydrater un peu tout ça. Et puis train de nuit, et Paris, au petit matin...

Un week-end mal embarqué, finalement sauvé !

Les topos sur Camp2Camp, qui participent au concours Camp2Camp/Mountain Wilderness « Changer d’approche » :

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