Les tribulations d’un astronome

De Barre en Barre

vendredi 8 juillet 2011 par Guillaume Blanc

Ah, La « Barre... »

Elle m’a longtemps fait rêver, elle me fait toujours rêver.

J’ai fait mon premier « Dôme », à pied, l’été, avec bivouac sur le glacier Blanc, avec mon père, en... 1995 ? À cette époque, la Barre me paraissait tout bonnement inaccessible.

Et puis nous avons refait le même Dôme, à skis cette fois, d’un coup, en 2005. Toujours le Dôme, toujours du brouillard au sommet. La Barre, là-haut, ne pouvait que me tendre les bras. Ainsi fut fait en août 2008, aller-retour par la voie normale, bivouac au col des Écrins, depuis la Bérarde. D’ailleurs cette année-là, j’avais fait le Dôme à skis en passant par le refuge des Écrins deux mois auparavant. Depuis, je rêve de skier la Barre, car ça se faisait très bien en juin 2008. Un jour, peut-être...

J’ai grandit, j’ai aussi agrandit ma liste de courses d’alpinisme, modeste, certes, mais plus grande, d’où des envies un peu plus vastes. C’est ainsi qu’en juillet 2009, nous enchaînons, avec Anne-Soisig, le couloir de Barre Noire avec la petite traversée, est-ouest de la Barre. Deuxième fois au sommet !

Pour continuer sur notre lancée, en septembre 2010 nous décidons de nous essayer à la traversée sud-nord.

C’était pourtant il n’y a pas si longtemps que ça — à peine un an ! — mais je ne me souviens plus pourquoi nous avions décidé d’aller traverser la Barre des Écrins à cette époque-là. Ô vieillesse ennemie...

Bref. Début septembre 2010.

Arrivée à la Bérarde en bus, après une arrivée tardive à Grenoble la veille au soir, puis une nuit chez un pote bien placé à proximité de la gare. Le bus arrive tard, faute d’une correspondance adéquate entre celui qui arrive de Grenoble au Bourg d’Oisans et celui qui en part pour la Bérarde. Montée rapide au refuge de Temple-Écrins.

Réveil à 3h00, départ à la frontale à 3h30. Devant nous, un guide et son client. Le pas est réchauffant. Je suis bêtement mon prédécesseur, dont les pompes se découpent dans le halo de ma frontale. Quatre cents mètres de sentier, qui fini par se perdre dans les caillasses, pour buter sur le rebord du glacier du Vallon de la Pilatte. C’est un glacier de glace vive. Les crampons mal affûtés y mordent tant bien que mal, grinçant sur les cailloux engoncés. Crevasses ouvertes, contournées. Nous arrivons au col des Avalanches, pied de la voie, vers 6h, avant l’aube.

Le départ me semble évident, le deuxième cône de neige, ça ne peut être que ce gros tas résultats d’avalanches dévalant la face et venues s’étaler là. La cordée du guide nous suit. Sauf qu’il y avait là un premier pas pour prendre pied sur la paroi, que je n’arrivais pas à faire. Le guide s’y colle. Fini par planter un piton pour tirer dessus. Va voir plus haut. Se fait peur dans des tas de cailloux branlants. Retour délicat sur la pointe des pieds pour finalement partir sur la droite, dans du rocher complètement délité. Un éboulement aurait-il emporté le départ de la voie ? le client suit. Puis Anne-Soisig décolle. Moi j’ai toutes les peines du monde à tirer sur ce foutu piton. Ça vient. J’arrive. J’enlève le matos pendu sur un friend. Première longueur horriblement pourrie. Et si on redescendait ?

On continue. Un couloir où les pierres volent sous les pieds de la cordée qui nous précède, impossible de faire autrement. J’ai la trouille de m’en prendre une dans la tronche. Ça commence mal. Rapidement, le guide et son client s’envolent vers le sommet. Nous restons seuls avec nous-mêmes. Le topo est abscons. Petit aller-retour dans un couloir sans issu. On poursuit tant bien que mal vers la droite. Et finalement, on tombe sur le fameux couloir Champeaux, où nous retrouvons nos petits. Traversée, encore, sous des pentes de neige. Des parpaings dégringolent en sifflant furieusement. Tendus, nous traversons ce champ de mines, le regard crispé vers le haut. Pour parvenir sur la pente de neige terminale, plus ou moins en glace, mais surtout ravagée par un parpinage incessant. Il est tard. Trop tard. Cette face sud est trop au sud, trop au soleil, pour notre éloge de la lenteur. Comme on ne veut pas nous en prendre une, nous décidons de terminer sur l’éperon rocheux, beaucoup plus long, mais à l’abri des pierres qui tombent inopinément du ciel. Je suis crevé, épuisé par tant de tension nerveuse, ce qui ralentit d’autant la progression. Nous finissons par atteindre l’arête sommitale vers 17h. Dans le brouillard. Tant pis pour le sommet, on redescend. Arête ouest de la Barre, rappel au-dessus de la brèche Lory, descente du Dôme, dont le passage d’une crevasse gigantesque sur des échelles qui yoyotaient au-dessus du vide. Col des Écrins, avec un superbe coucher de soleil sur les montagnes environnantes. Descente sur les câbles de nuit. Errance dans les vastes pierriers du vallon de Bonne Pierre avant de mettre — enfin ! — le pied sur le sentier. Sentier sur le faîte de la moraine latérale du glacier de Bonne Pierre qui n’en finit pas.

2h du matin. La Bérarde, éclairée comme en plein jour. Dommage, les chauves-souris qui gravitent autour des lampadaires n’ont pas vraiment besoin de cette débauche de lumière inutile. Si même là on ne peut contempler le firmament, alors où va-t-on ?

Petite nuit réparatrice.

Petit sentiment d’échec. Sommet loupé, manque de sérénité. Si on y retournait l’année prochaine, à la bonne saison ?

L’année prochaine, c’est cette année, la bonne saison, c’est théoriquement maintenant.

Début juillet 2011.

On embarque deux potes dans l’aventure. L’un a un petit pied-à-terre du côté de Valence, ce sera notre camp de base. Paris-Valence en TGV, Valence-La Bérarde en voiture. La Bérarde-refuge de Temple-Écrins à pieds. Les fleurs décorent admirablement les alentours du sentier. Des bouquets de rhododendrons fleurissent la montagne. Le ciel bleu règne en maître. Le refuge est plein. Une troisième cordée ira faire la traversée. Proximité du solstice d’été oblige, ce sera réveil à 2h. Départ à 2h45.

Après une bonne suée sur le sentier — il fait une de ces chaleurs ! — l’arrivée sur la neige, toute rayonnante de fraîcheur, est salutaire. Cette fois-ci, le glacier du Vallon de la Pilatte est recouvert d’une bonne couche de neige, point de crevasses qui dépassent. Grâce à la belle nuit claire et étoilée, le regel est excellent, la neige crisse sous les crampons qui ne laissent pour trace que l’impact de quelques pointes. Nos loupiotes balayent la nuit pour tenter d’en percer le cheminement. Nous arrivons au col des avalanches à l’aube. Aube qui rosit graduellement le ciel dans l’échancrure de cette brèche entre Fifre et Barre.

Et là, je ne comprends plus rien. Où est le départ ? Tout semble avoir changé ! Et puis, d’un coup, je comprends tout. Le gros monticule de neige de l’année passée n’est plus là. Le deuxième cône de neige — le bon ! — est ailleurs. Là. Évidemment. D’ailleurs les gars qui nous précédent y sont déjà. À l’attaque de la voie. Ainsi donc, nous étions passés par un tout autre chemin que celui décrit dans tous les topos ! Normal que le terrain fut alors quelque peu branlant ! Normal que nous n’avions trouvé les fameux câbles !

Nous repartons donc sur de bonnes bases. Le départ est plus facile, le rocher infiniment plus sain que dans notre « variante. » L’itinéraire n’est pas forcément plus « évident, » mais une botte secrète me permet de ne pas en perdre le fil. Je sais où je suis. Nous trouvons ainsi aisément les fameux « câbles » pour aboutir dans le couloir Champeaux environ 30 mètres sous notre « variante » de septembre dernier. Là, outre le fait que nous chaussons les crampons, pour traverser les pentes de neige, nous arrivons au soleil. Après pas mal de temps à se cailler à l’ombre où régnait de surcroît un petit vent glacial, le subtile changement d’orientation est unanimement apprécié.

Il est beaucoup plus tôt que la fois précédente, la pente terminale est saine. Presque. Plus que 180 mètres à gravir pour arriver à l’échancrure à 4000 m entre le pic Lory et la Barre. Nous grimpons dedans : 45° pas tout à fait en neige : la glace n’est pas loin, les pointes avant chauffent, les mollets aussi. Après la première partie de l’ascension glaciale, on se retrouve dans le fournaise. Peu prévoyant, j’ai tout gardé. Et difficile de s’arrêter en pleine pente pour enlever une pelure...

Tout d’un coup j’entends le bruit d’un hélico, qui semble être juste à côté de moi le temps d’une seconde ; je me retourne assez vite pour apercevoir un beau pavé qui s’enfuit dans la pente en tourbillonnant. Il n’est pas passé loin, celui-là ! Décidément, on n’est jamais complètement serein dans cette voie ! Nous poursuivons notre grimpette. Pas d’autres cailloux rattrapés par la gravité. Avant d’arriver dans l’étroiture finale. D’un coup j’entends Jef qui crie « glace ! » ; je lève la tête et voie des bouts de glaces qui dévalent la pente, accompagnés d’une caillasse. Je crie « caillouuuu(x) [1] » tout en me jetant de côté pour tenter d’éviter la trajectoire des projectiles. La salve passe. Tout va bien. Tout va bien ? Tout va bien. Non, Soiz : « je saigne. » Merde. Comment ça tu saignes ? Attends, je descends vers toi. Non, c’est bon, on peut continuer. Bon, petite pause un peu plus haut, dans les rochers au bord du couloir. Blessure à côté de l’oreille. J’éponge le sang avec une compresse. Je jette un œil : pas très large mais assez profond. Je pense qu’il va falloir des points pour réparer ça. Du coup, on décide de descendre au plus vite [2], ce qui nous fait rater le sommet. Pas beaucoup de jérémiades dans les rangs, on est tous déjà bien calmé ; s’épargner ainsi, par la force des choses, 100 m de dénivelé en arête rocheuse aller-retour ne rebute, finalement, personne.

Donc on descend. En crampons sur l’arête aérienne de la voie normale de la Barre. J’adore. Pas vraiment. Un intervalle de temps infini plus tard, nous arrivons en haut du rappel — de l’un des rappels — au-dessus de la brèche Lory. Et nous y voilà. Le plancher des vaches. Enfin, presque : plus que 700 m de descente sur la voie normale du Dôme, 200 m sur les câbles du col des Écrins, 1000 m entre névés, cailloux et sentier sur moraine, et finalement 500 m de sentier « à vache. » Avant d’attaquer la suite des réjouissances, nous mangeons un morceau. Prendre quelques forces.

Encordé derrière Anne-Soisig, la descente du Dôme passe vite. Pas le temps de faire la moindre photo, la corde est là pour me rappeler à l’ordre ! Guillaume et Jef suivent derrière. Trace qui descend droit dans la pente, tout juste sous une pile de séracs. Trace de descente qui est originellement une trace de montée : comment la foule a-t-elle pu emprunter ce chemin trop rectiligne et potentiellement dangereux quand il suffisait de monter 100 m sur la gauche ? Mystère...

Col des Écrins. Nous laissons derrière nous la majestueuse Barre des Écrins qui semble régner depuis l’éternité sur son trône de blancheur. Nous nous engouffrons dans la brèche. Cette fois, nous descendrons au grand jour. Les câbles se sont bien enchaînés, ils ont paru moins long... Nous avons trouvé sans peine le sentier. Droit sur le fil de la moraine. Sentier qui a inexorablement guidé nos vers la Bérarde, finalement.

Tout le monde était bien crevé. Anne-Soisig va faire un tour au poste de secours du PGHM. Nettoyage de sa plaie. On lui conseille d’aller faire un tour aux urgences pour qu’on lui mette quelques points. Finalement, nous dînerons là, puis direction Valence, on dépose Guillaume et Jef, et nous repartons visiter l’hôpital. Il est une heure du matin. L’infirmier qui la voit rapidement lui fait croire que le médecin va arriver rapidement. Deux heures plus tard, les mêmes, en train de poireauter dans la salle d’attente. Enfin, finalement, le médecin. Une demi-heure plus tard la belle ressort avec trois points. C’était moins une, en principe il faut faire ça moins de six heures après la blessure ! Nous rentrons au bercail. Je règle le réveil, qui m’annonce, imperturbable : « prochain réveil dans une heure et cinq minutes. » Gasp.

Une trop courte heure et cinq minutes plus tard, réveil, donc. Un petit-déjeuner qui s’est un peu trop étiré en longueur, manque collectif de vivacité matutinale, il faut faire vite. Guillaume nous fait un rallye jusqu’au parking de la gare Valence TGV. Ensuite, c’est sprint avec les sacs, le train est déjà là. On saute dedans de justesse... Je ne verrais pas passer les deux heures suivantes jusqu’à Paris !

Quant à la Barre, disons que je ne pense pas retourner de si tôt dans cette voie. D’abord nous remettre de nos émotions. En revanche, y retourner, j’espère bien... Pilier sud ? Couloir Coolidge à skis ? Bah, qui sait, quand je serais grand ?

Quelques images pour illustrer tout ça !

[1En fait, quand j’ai gueulé ça, le pluriel n’était pas évident, c’est pourquoi je précise ici. Même si j’aurais dû crier : « caillouuuu et glaçooooons  » car je n’avais vu qu’un seul caillou et plusieurs bouts de glace au dessus de ma tête. CQFD.

[2Enfin, ce « au plus vite » nous prit tout de même plus de huit heures !


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