Les tribulations d’un astronome

Balade en Haute Maurienne

vendredi 23 janvier 2015 par Guillaume Blanc

En ces temps de disette neigeuse, voici le récit d’une chouette balade en Haute Maurienne. Un car du GUMS Paris, départ vendredi soir, 16 janvier 2015, de la place Denfert Rochereau, sous une petite pluie fine. Les beaux parents sont venus passer un week-end chez nous, avec Sarah. Nous partons donc tranquilles.

Peu de neige en montagne, un temps pourri prévu samedi avec... de la neige ! Une nuit tranquille en car-couchette, je dors plutôt bien, une fois n’est pas coutume. Réveil à 6h45 quand les premiers groupes sont déposés à Modane. Un coup d’œil par la fenêtre me montre que la fantastique chute de neige attendue, tant attendue — rêvée ? —, n’est pas au rendez-vous, loin s’en faut. À peine quelques centimètres de poudre blanche décorent le bas-côté.

Nous arrivons tout au bout, à Bonneval, pas loin de deux heures plus tard, après que presque tous ont été déposés tout au long de la vallée. J’ai décidé de partir de Bonneval, parce que c’est haut, et donc les chances d’avoir un peu de neige sous les spatules sont d’autant plus importantes.

Le temps est bouché, il neigeote. Même là, à 1800 m d’altitude, le paysage choque par le peu de neige qui l’encadre. Nous partons bien évidemment quand même, remontant le cours de l’Arc vers l’Ecot, puis au-delà, sur la route. Nous allons au refuge du Carro. Après des kilomètres de plat avec tout l’interminable qui va avec, nous voilà devant le début de la montée vers le refuge. Première pente un peu raide, mais qui ne nous fait pas craindre la moindre avalanche, tant il faut aller de plaque de neige en plaque de neige en prenant soin de ne pas trop racler les skis. Replat enfin enneigé. Le brouillard se met de la partie, du genre qu’il faut fendre pour s’y frayer un chemin.

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Queue-leu-leu
Ça, c’était avant que le brouillard nous tombe dessus (à moins que soit nous qui soyons tombés dedans ?)

Je trace dans une neige assez profonde, essayant de ne pas perdre le sens de l’orientation. Peine perdue. L’orientation aussi. Les sens floués par la grisaille omniprésente, je mets un certain temps avant de me rallier à ce que m’indique ma boussole : par , et non par là où j’avais envie d’aller. Évidemment, il n’est pas toujours aisé de se fier purement aux instruments, surtout quand ceux-ci indiquent la direction d’une barre rocheuse... Et pourtant, et pourtant... En allant y voir de plus près, le passage est trouvé, la distance au refuge s’amenuise. Il apparaît bientôt, toiture fantomatique entre deux mamelons de neige.

J’étais content d’y arriver ; errer dans le brouillard, même si nous avions GPS, boussole, carte et tutti quanti n’est jamais une partie de plaisir : la moindre pente sous les spatules, et toutes les questions défilent : c’est raide comment ? Et au-dessus ? Ça tient ? C’est stable ? etc. Pour peu qu’un « wouf » se fasse entendre et le stress monte d’un cran...

Refuge, donc. On allume le poêle. On casse la croûte : j’avais les crocs. Dehors la visibilité ne dépasse toujours pas le bord de la terrasse. Quelques flocons virevoltent. Pas de motivation pour retourner jouer dans la crasse. On reste au chaud, une petite sieste en guise de digestif pour certains. Quelques bouquins sur une étagère : Renaud se plonge dans les « Yakari » tandis que Marion dégotte un vieux manuel d’alpinisme de 1962 où il est précisé que l’on doit faire son sac la veille de la course au refuge, et que « les jeunes filles aussi doivent porter un sac » ; il y est également préconisé de chanter dans un bivouac dans un trou de neige, car chanter ça réchauffe, avec la liste des calories engrangées en fonction de la chanson chantée...

S’ensuit le repas du soir devant la lumière vacillante dispensée par la lucarne ouverte sur le foyer du poêle, avec le rugissement des réchauds qui s’évertuent de transformer la neige piochée devant la porte du refuge en eau bouillante, puis chacun s’en est allé dormir, qui dans le dortoir glacial sous cinq ou sept couvertures, c’est selon, qui dans l’unique pièce chauffée, trimbalant matelas et couvertures pour garnir les tables.

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Voir le poêle, ça réchauffe !

1h22. Une envie de pisser m’oblige à m’extraire de mon cocon. Un coup d’œil par la fenêtre : des myriades d’étoiles illuminent un paysage enneigé comme par enchantement. Grand beau. Je me rendors le sourire aux lèvres.

Je me réveille quelques heures plus tard, motivé. Un rapide regard par la même fenêtre me confirme que je n’avais pas rêvé : le grand beau persiste.

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Dégradés pastels matutinaux

Petit-déjeuner, dans la douce chaleur du poêle qui fut alimenté toute la nuit par quelque lutin bienveillant, et toujours dans le mugissement des réchauds. Puis c’est le branle-bas des préparatifs, on range, on nettoie, on termine son sac, on recolle les peaux mises à sécher sur les skis. On part.

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Col des Pariotes

Le froid est mordant. Je trace dans une couche de neige fraîche, légère comme l’air. Je m’arrête rapidement pour enfiler mes moufles de laine, les mitaines habituelles ne font pas le poids devant l’empilement des degrés négatifs. Nous allons faire un tour du côté du col des Pariotes, j’ai le secret espoir de pouvoir aller tâter un beau sommet, la Levanna Occidentale. Même si sa face est complètement sèche, râpée par les vents violents qui ont œuvré toute la semaine. Au pied de la chose, il faut bien se rendre à l’évidence que c’est effectivement sec. Alors plutôt que de crapahuter à pieds, l’équipe préfère se contenter du col pour garder le temps de faire le joli tour prévu, par le col de l’Ouille Noire.

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Entre les cailloux et les skieurs : la neige !
Au col des Pariotes ; la Levanna occidentale droit devant.

Nous regagnons le refuge, reprendre ce que nous y avions laissé. Alourdir un peu les sacs. Une petite centaine de mètres de descente dans une poudreuse de cinéma, sur nos traces de la veille, et puis c’est le plat. Il faut remettre les peaux. Et c’est parti pour un long cheminement. Beaucoup de vastes platitudes, quelques montées, quelques passages délicats. Délicats dans le sens où le manteau neigeux n’est visiblement pas très stable. Plusieurs « woufs » — ce son étouffé qui accompagne l’effondrement du château de cartes que constitue une couche fragile dans les entrailles du manteau neigeux — nous ont accompagnés. Évidemment sans conséquences, puisque nous étions sur du plat ou des pentes très faibles ne permettant pas à l’avalanche de partir.

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Petit nuage
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Repeautage
Le col convoité est tout au fond...

J’ai l’impression que le col que nous visons, que l’on voit là-bas, au loin, n’en finit pas de se rapprocher. D’ailleurs, se rapproche-t-il vraiment ? Une pente succède à un plat, de là-haut, nouveau point de vue, avec un nouveau plat et tout au bout une nouvelle pente à négocier.

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Coucou !

Mais finalement, outre le fait que l’heure tourne impitoyablement et que nous avons rendez-vous avec le car qui doit nous ramener à Paris, je me délecte de ces moments. Le paysage est grandiose ; les montagnes sont bordées de neige, le rosé du rocher vertical contraste avec la blancheur éphémère qui e recouvre. Le soleil, toujours là, souvent voilé derrière quelques cirrus qui confèrent au ciel des dégradés somptueux, donne un accent coloré, pastel, à l’ensemble. La lumière rasante révèle le moindre relief sur la neige, qui n’en ressort que plus éblouissante.

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Entre bleu et blanc

Les autres sens ne sont pas en reste, avec cette neutralité propre à la montagne hivernale, pas de bruit, pas d’odeurs. Nous sommes seuls dans l’immensité.

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Ouille Noire

L’esprit est également bien occupé, outre le plaisir des yeux, il s’agit d’analyser les environs, et surtout la suite de la balade pour trouver le meilleur chemin, le plus sûr. Et je trace dans une neige assez profonde, ce qui est plaisant, mais un peu crevant quand on additionne les kilomètres : même le plat « fatigue » dans ces conditions !

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Cheminement

Je vois l’heure qui défile, je visualise le chemin qui nous reste à parcourir, pour la peine les pauses sont minimalistes, on festoiera plus tard. Enfin, une dernière côte, sous la Pointe du Montet, quelques pentes délicates à négocier avant de poser le ski sur le ventre rond et dodu d’un petit glacier qui ne sera bientôt plus que souvenir. Petite traversée descendante, un ultime « coup de cul » et nous voilà au col de l’Ouille Noire. Enfin.

Mais ce n’est pas terminé pour autant, il reste à en descendre et à rejoindre Bonneval.

En descendre, déjà. La face ouest du col est complètement râpée, la neige est plus bas. Dans les cailloux, le départ est un peu scabreux.

Plus bas, après quelques trop courts virages dans une belle poudreuse, c’est une belle tranche de poussée sur les bâtons qui nous attend, pour traverser une énième platitude. Tandis que le soleil se couche derrière les montagnes, nous arrivons sur la route du col de l’Iseran après une très belle descente.

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Droit vers le couchant
Soleil et ses deux chiens de garde de part et d’autre (parhélies).

Mais c’est le début de la fin : les cailloux affleurent et guettent nos fragiles spatules avec leurs dents acérées. Nous finiront la descente par la route — et encore, le goudron n’est pas loin ! —, et donc surtout, encore, de la poussée sur les bâtons. C’est vraiment pas raide, une route ! Et c’est interminable.

Je vois les minutes qui défilent, et cette foutue route qui ne peut pas s’incliner, nous donner un peu de vitesse. Il nous faut prendre notre mal en patience. Nous arrivons à 17h à Bonneval. Ouf, le chauffeur est encore là, il nous attendait paisiblement.

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Silhouettes
Le col convoité est tout au fond... Ça, c'était avant que le brouillard nous tombe dessus (à moins que soit nous qui soyons tombés dedans ?) Soleil et ses deux chiens de garde de part et d'autre (parhélies).

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