Les tribulations d’un astronome

Sur le fil des Cinéastes

Mardi 6 juillet 2010
mercredi 14 juillet 2010 par Guillaume Blanc

Au vu de la chaleur étouffante qui règne en fond de vallée ces temps-ci, nous nous sommes dit qu’aller faire un tour sur les hauteurs pourrait nous apporter quelque fraîcheur. Malgré quelques idées de courses ambitieuses qui traînaient, nous nous sommes rabattus sur un projet de moindre envergure, mais vanté par tous les topos que nous avions sous la main : l’arête sud de la Pointe des Cinéastes, au-dessus du refuge du Glacier Blanc.

Décoller de la maison, sortir de la fraîcheur assurée par l’épaisseur des vieux murs pour aller s’enfoncer dans la fournaise, nous prit un certain temps. Nous sommes arrivés au Pré de Madame Carle vers 19h. Il était déjà à l’ombre, le soleil jouait avec ses rayons à travers les hauts pics échancrés. Nous partons donc « à la fraîche » pour la marche d’approche. Avec le matériel de bivouac dans le sac, il n’y ni urgence, ni précipitation, si ce n’est d’arriver à trouver un coin pour nous poser avant la nuit. Et encore : nous avons les frontales.

Nous enfilons les lacets du sentier, surprenant ici un chamois qui se croyait enfin tranquille — débarrassé des hordes de touristes qui arpentent continuellement le coin dans la journée — et là quelques marmottes bien dodues qui se régalent enfin de bonne herbe fraîche après avoir becqueté tous ces biscuits immondes que ces humains leur font ingurgiter : ah, la gourmandise...

Pendant ce temps, les derniers rayons de soleil illuminent les somptueuses faces nord qui dominent le Glacier Noir : Pelvoux, Pic Sans Nom, Coup de Sabre, Ailefroides. Dernier éclat avant de sombrer là-bas derrière.

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Les faces nord du Glacier Noir au lever du soleil : Pelvoux, Pic sans Nom, Coup de Sabre, Ailefroides.

Nous sommes montés tranquillement, l’appareil photo en bandoulière, prêt à dégainer sur une belle lumière. J’avais pas la grosse patate, content d’être là, mais j’en serais bien resté là, justement. Il ne faisait pas très chaud, d’autant qu’un petit vent frisquet s’était levé. Quelques encablures au-dessus du refuge du Glacier Blanc, nous nous décidons pour un petit coin où poser notre besace pour la nuit. Ça caille ! Nous enfilons Polaire et Gore-Tex avant de nous glisser promptement dans nos duvets. Les premières étoiles percent le ciel au-dessus de nos têtes, tandis que nous avalons rapidement un bout de pain agrémenté d’un morceau de Comté. Nougat pour le dessert.

Rassasiés, nous nous emmitouflons dans les sacs de couchage. Je m’endors rapidement avec vue panoramique sur le Pelvoux. Quelques réveils impromptus en cours de nuit, pour jeter un coup d’œil furtif à la voûte céleste, myriades d’étoiles comme on en voit rarement, fantastique voie lactée, vérifier qu’elle tourne correctement et dans le sens, s’il vous plaît ! Je me suis rapidement retrouvé au petit matin. 5h30, la forme est de retour ! J’ai dormi tout habillé, avec la veste Gore-Tex...

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Bivouac panoramique
Encore mieux qu’à la télé : le Pelvoux en cinémascope, avec la voûte céleste en 3D. Si, si...
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Petit déjeuner au lit.

Petit déjeuner au lit, thé encore chaud monté dans une bouteille thermos et pain d’épice. Il n’y a plus de vent, il fait bien meilleur que la veille. Nous laissons duvets et matelas dans un coin, pour nous charger uniquement de l’essentiel : matériel d’escalade, quelques vivres de course, de l’eau.

La Pointe des Cinéastes que nous convoitons est en fait le point culminant d’une arête constituée de neuf pointes orientée à peu près sud-nord. Le sommet est constitué de la sixième pointe en partant du sud. La voie classique, dite « arête sud » consiste à accéder facilement, par un système de vires, à la brèche entre la première et la deuxième pointe, puis à s’enfiler les cinq pointes suivantes, par le fil de l’arête (ou presque). Le cheminement se terminant classiquement après la sixième, culminante, pour rejoindre le plancher des vaches par une série de rappels.

Plutôt que de nous contenter de cette traversée « classique » nous décidons d’en rajouter une couche et de gravir également la première pointe par la voie « Chaud. » Nous en trouvons le départ, après une éprouvante remontée de moraine, sous un névé. Évidemment, nous n’avons ni crampons ni piolet, et le regel nocturne a été bon, pour une fois. Heureusement, le névé n’est pas long, mais somme toute un peu raide sans matériel adéquat. On s’encorde au pied. Je démarre avec toute la quincaillerie qui tintinabulle au baudrier. J’en chie un peu mais je fini par poser le pied en terrain sûr. Anne-Soisig me rejoint comme une fleur, avec ses bâtons, c’est à peine si la neige dure la gênait !

Au pied de la face, je commence par partir trop à droite, relecture du topo, descente, puis re-départ dans le bon coin. Je croise trois pitons qui m’indiquent que je suis sur la bonne voie. L’escalade est facile, mais un peu scabreuse : le IV sup en « grosses » c’est pas pareil ! Je tombe sur un relais pitonné. Anne-Soisig me rejoint, pestant un peu contre ces « grosses » chaussures qui ne donnent aucune sensation sur les grattons. Chaussons qu’elle trimballe pourtant dans son sac — au cas où —, mais elle a aussi sa fierté avec ! Elle embraye sur la deuxième longueur dont le premier pas n’est pas évident, elle préfèrerait être dans un 6b en chaussons... D’autant qu’elle a dû poser quelques coinceurs et autres friends, car c’est en arrivant au relais (équipé) que l’on s’est aperçu qu’il y avait au moins un piton tout neuf un peu plus à gauche !

Je termine avec une troisième longueur où je cherche un peu mon chemin, pour déboucher au sommet de la première pointe.

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Chevauchée d’arête sur fond de Pelvoux.

De là, petite désescalade jusqu’à la brèche d’où démarre vraiment l’ « arête sud ». Au loin, sur la quatrième pointe, chemine une autre cordée. Ils ont pas mal d’avance, mais n’ont pas fait la variante « Chaud », ceci expliquant peut-être cela. Ou peut-être pas. Anne-Soisig s’offre la deuxième pointe, je fais la liaison avec la troisième. Troisième qui m’inquiète un peu, vue d’ici : ça a l’air diablement raide et effilé ! D’ailleurs la voie passe sur le flanc est. Sur le fil, c’est plus dur. Même sur le côté, pfiouf, pas évident... Je prends mon courage à deux mains, et j’y vais. Heureusement, même si c’est exposé, il y a de gros bacs que l’on peut prendre à pleines mains. J’adore !

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Panorama sur les sommets entourant les glaciers Noir et Blanc.

On arrive dans une confortable brèche entre une antécime et la cime. Là, petite collation avant de poursuivre. En une longueur Anne-Soisig arrive au pied de la quatrième pointe. Que l’on peut éviter par la gauche. Mais, bien que pas vraiment en avance sur l’horaire, voire même franchement en retard, nous avons quand même du temps devant nous, suffisamment pour se permettre de faire cette pointe optionnelle. Bien nous en a pris, car c’est l’une des plus belles : une arête fine et franche, que l’on tient à pleines mains, avec les pieds sur des réglettes au-dessus du vide. Superbe !

Cette quatrième pointe se descend avec un petit rappel d’une vingtaine de mètres, le relais étant, quant à lui, suspendu dans le ciel. Ou dans le vide. On laissera pour la peine une sangle et un maillon rapide, le matériel en place semblait antédiluvien !

Une cinquième pointe qui n’est que l’ombre d’elle-même. La sixième pointe semblait toute de rocher péteux, mais finalement il n’en est rien. Facile, et toujours sur un rocher exceptionnellement bon. On en descend par un rappel.

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Arête des Cinéastes : arête sud vue du sud-est
Notre cheminement : voie « Chaud » pour atteindre la première pointe, puis les trois pointes suivantes.

Comme nous avons alors notre compte, nous ferons comme la plupart des cordées et en terminerons là. Les trois dernières pointes de l’arête, ce sera pour une autre fois. Ainsi, deux rappels de plus nous amènent sur des pentes de neige au-dessus du petit glacier Tuckett. Le pari fait de ne pas prendre crampons et piolet est gagné, évidemment : la neige est toute molle sous l’intense soleil estival. Nous rejoignons rapidement notre bivouac en descendant par les névés.

Nous redescendons à l’heure où tout le monde monte en refuge.

Si le sommet est loin d’être majeur, en revanche le cheminement sur cette arête est magnifique, ce qui en fait une très belle course. Nous avons de surcroît été seuls quasiment tout le temps, ne rencontrant âme qui vive que sur le chemin de descente sous le refuge.

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Glacier Blanc
Combien il est triste de constater que ce glacier se carapate un peu plus chaque année, il remonte toujours plus haut, il se rétracte. Au début des années 1990, il atteignait le coin gauche de la photo : on pouvait facilement aller jouer dans la grotte de glace d’où jaillissait le torrent !


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