Les tribulations d’un astronome

Seuls en montagne

vendredi 8 février 2008 par Guillaume Blanc

Le train de Massy pour Lyon de vendredi soir est parti avec quarante minutes de retard. Nous avons profité du trajet pour potasser cartes et topo, et quand nous sommes arrivés à Lyon, à minuit, Padrig nous attendait, notre choix pour le week-end était arrêté. Après avoir tergiversé entre Grandes Rousses, Taillefer et Chartreuse, nous optons pour le massif qui s’étend entre le Taillefer et la Muzelle, à l’est du col d’Ornon, au sud de Bourg d’Oisans.

La géographie étant ainsi posée, le réveil sonne à six ce samedi matin-là. Rude. Padrig, en parfait maître de maison, saute immédiatement sur ses pieds et s’en va en quête de pain et croissants pour le p’tit déj’. Départ de la grande ville vers 7h00.

Après un peu plus de deux heures de voiture, nous arrivons à destination. Deux voitures sont déjà là. Le coin est fréquenté. Grenoble n’est pas loin... Nous partons pour dormir dans une cabane dont l’équipement est assez incertain. Mon sac est super lourd, mais je suis paré pour des conditions sibériennes ! Super lourd et très mal fait : un truc dépasse et me vrille la colonne. J’ai la flemme de me poser, de tout vider, et de recommencer le savant empilement. Tant pis.

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Nous partons sur une route forestière enneigée en pointillés. Chaussages et déchaussages se succèdent. Un quad nous dépasse, seule manifestation de vie humaine que nous croiserons en deux jours. Les pointillés s’estompent, l’enneigement se fait continu. En face, sur l’autre versant, de petits points colorés se meuvent sur la pente, des skieurs vont visiblement s’entasser sur le Petit Renaud. De notre côté, nous sommes peinards. Seuls. Curieusement. Nous traçons. Padrig trace. La neige pulvérulente du couvert forestier laisse place à une neige très dure, venté, gelée, sur les derniers cinq cents mètres sous notre premier sommet. Nous dirigeons nos spatules vers le Sommet des Clottous (2527 m). Pour la dernière pente, nous sortons les couteaux. José, qui a emporté la mauvaise paire, se la paye à pieds. Nous prenons pieds sur le sommet par une belle rampe de neige, circonvolution ascendante, crête de neige. Padrig attend, assis sur le cairn.

Mais ce n’est pas terminé. Nous enlevons les peaux pour un peu plus de cent mètres de descente en traversée, et au niveau de la cabane de la Vivolle, nous repartons pour une ultime grimpette de quatre cents mètres. Le temps est superbe. Le Soleil donne. Ça crame chaudement.

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Le mur est en plein cagnard. Je cuis. Péniblement, j’arrive à notre deuxième sommet de la journée, le Neyrard (2796 m). Mais visiblement, pour les copains, c’est pareil...

Là, n’ayant plus qu’à descendre, nous profitons du Soleil et de la superbe vue sur le massif du Taillefer à l’ouest, sur le Dévoluy, Obiou et Pic de Bure en ligne de mire, pour casser la croûte de concert. Le cairn nous sert de banc. Nous reprenons de l’énergie avant d’attaquer les huit cents mètres de descente qui nous attendent. Et ça part raide.

Une bourrasque sur les omoplates finira par nous déloger de notre promontoire pour nous propulser dans la pente. C’est raide, au départ. C’est toujours le premier virage qui coûte le plus. Je me lance. Je m’attendais à une neige relativement dure, au pire, revenue sur le dessus, au mieux. Mais c’est oublier que ce couloir orienté plein sud a passé la journée à se gaver de Soleil. Je termine mon virage dans une soupe sans nom qui se dérobe sous mes spatules pour dévaler la pente sans demander son reste. Inattendu. J’attends que la coulée s’écoule. Et puis je poursuis ma descente dans cette neige juteuse. Une neige de printemps en plein mois de janvier.

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La suite est moins inclinée mais Ô combien plus délectable. Dans le creux de la combe, la neige est beaucoup moins profonde. Nous nous lâchons. Nous enchaînons les virages dans un monstre plaisir, pentes superbes d’homogénéité, larges, à l’inclinaison constante. Les huit cents mètres sont rapidement avalés. En bas, à la lisière du mélézin, un replat. Nous dénichons la petite cabane sous les arbres. Les alentours en sont fraîchement piétinés. Y seront-nous seuls ? José entrouvre la porte récemment dégagée. Seuls.

La petite cabane de l’ONF est tout confort. Équipée d’un poêle que nous nous empressons d’allumer, elle permet d’accueillir huit personnes confortablement. Padrig sort son réchaud de compète, et en moins de deux, il est vrai, nous avons une tisane bouillante pour le goûter ! Nous nous organisons pour faire le plein de flotte. Qui récupère l’eau de fonte, qui met de la neige à fondre dans des gamelles sur le poêle déjà bouillant, qui va remplir les gourdes dans le torrent qui sort du manteau neigeux une vingtaine de mètres en contre-bas. Nous sommes arrivés relativement tôt à la cabane. Tout le temps de profiter du coucher de Soleil qui s’étiole dans l’axe de la vallée...

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Après le rituel spectacle du coucher de l’astre du jour, nous nous employons à nous sustenter. La cabane est adossée à la pente d’une forêt de mélèzes. Nos tisanes auront comme un arrière-goût de mélézin ! José œuvre aux fourneaux. Les deux rations de pâtes auront perdu leur consistance « al dente » le temps de trouver l’art et la manière de les égoutter sans gaspiller l’eau précieuse. Pâtes au fromage et jambon. Un régal. Là-dessus, le dessert s’annonce sous la forme de carreaux de chocolat accompagnés d’une tisane. Le tout à la lueur de deux bougies. Et dans une chaleur digne d’un sauna : rapidement le poêle modeste dont est équipé la cabane a fait grimper la température de celle-ci jusqu’à atteindre des plafonds peu dignes d’une petite cabane de montagne à 2000 mètres d’altitude. Et la doudoune que j’ai trimbalé en pure perte pour l’occasion ? Outre ce chauffage externe, la soupe, d’abord, puis les pâtes, et enfin la tisane achèvent de nous cuire de l’intérieur. Les couches de vêtements volent les unes après les autres...

Avec la fin du dîner, vient le temps de se mettre au lit. Le duvet que j’ai porté avec moi sera utile, pas de couverture. Il restera grand ouvert la quasi totalité de la nuit. Mais avant de me glisser dedans, l’effet des breuvages divers et variés absorbés au cours du repas commence à faire son office. Je me retrouve dehors en t-shirt pour soulager ma vessie dans la neige, sous une voûte constellée d’étoiles qui percent à travers les branchages des mélèzes. Contemplation sidérale extatique. Une étoile filante traverse les cieux. Je réintègre la douce chaleur intérieure.

Un peu fatigué, peut-être à cause de la courte nuit précédente, peut-être à cause des 1800 mètres de dénivelés que nous nous sommes enfilés dans la journée, peut-être à cause du sac de quinze kilos que je trimbalais sur mes épaules, c’est avec délice que je me glisse dans mon sac de couchage spécial -18 °C. Je crève de chaud. Le poêle remplit encore son office. Et bientôt c’est au tour de la tisane de faire son office : je dois m’extraire de mon duvet, enfiler un petit pull, plonger mes pieds dans mes chaussures de ski pour retourner sous les étoiles. Après quoi, je ne désespère pas de sombrer dans un sommeil réparateur. C’est sans compter les ronflements tonitruants de mon voisin... Une paire de bouchons d’oreilles auront pour effet d’atténuer la chose. Tant bien que mal, à 6h30, quand nous émergeons, une demi-heure après le réveil, je me réveille plutôt reposé, avec une envie de pisser !! Et une petite fringale. L’eau du petit déjeuner bouillonne en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Thé au müesli, voilà de quoi colmater une petite brèche stomacale.

7h40. Skis aux pieds, nous repartons. Le regel nocturne a fait son œuvre, nous ne tardons à mettre les couteaux. Enfin, Padrig et moi. José travaillera sur 800 mètres son équilibre en pente relativement raide — 35 ° — et bien gelée. Surtout dans les conversions ! Un petit vent du nord s’est levé dans la nuit, le ciel est recouvert d’un voile. Ce qui n’empêche pas de superbes lumières matinales sur la barrière du Vercors et le Dévoluy. Deux cents mètres sous le sommet, la pente se raidit encore un peu, la neige reste de glace. José abandonne ses skis sur son sac et s’enquille la dernière ligne droite à pieds. Padrig me suit depuis la cabane. J’ai le pas lent, régulier, ça le repose. Sommet de la Pointe de Confolens, 2990 m. J’enfile la Gore-Tex, le vent est glacial, là-haut. Dos au vent nous attendons José.

Si le vent semble opposé une résistance farouche à la contemplation béate du massif des Écrins qui s’étale derrière nous vers l’est, son avant-poste qu’est la Roche de la Muzelle, sur laquelle la vue est imprenable, ou son point culminant vu par la tranche, le tout sous de sombres nuages noirs, en revanche vers le sud et l’ouest la lumière solaire cisèle délicatement les falaises du Vercors et les sommets du Dévoluy. Mais dès l’apparition sommitale de José, nous nous carapatons sans tergiverser : ça caille, quand même.

La neige est dure. Ça vrille les cuisses dans les virages. Le redoux journalier n’a pas eu lieu. Il n’aura pas lieu aujourd’hui. Soleil trop peu virulent pour réchauffer quoi que ce soit. Ou qui que ce soit. La neige n’est pas terrible, mais la pente, elle, est superbe. Descente qui s’achève juste au niveau du col, qui nous enjambons pour basculer de l’autre côté, au-dessus du lac du Vallon.

Plate étendue blanche au fond du vallon. Le Vallon. L’horizontalité avérée de la chose, doublée de quelque coefficient de frottement ou de quelque force de trainée, nous contraint de stopper au beau milieu de cette banquise d’altitude. Nous remettons les peaux. De nouvelles pentes au sud-ouest, toutes de neige dure, nous amènent sur un sommet non nommé côté à 2851 m. L’idée initiale était de basculer dans le vallon derrière, versant nord-ouest. Je vais jeter un œil vers cet « autre côté ». Ça ne m’inspire pas. La combe semble s’étriquer dans un goulet parsemé de barres rocheuses. je sens le plan galère. Je préfère donc descendre par le versant classique, tracé de surcroît. Comme nous en avons tous un peu plein les jambes, nous optons pour la simplicité. La neige est dure, très dure. Ce n’est pas très agréable à skier. Pas trop. Mais, encore et toujours, qu’est-ce que la pente est belle ! Nous envions nos prédécesseurs, qui, la veille, ont dû se régaler sur une douce moquette dans le Soleil de mi-journée. Aujourd’hui la météo en a décidé tout autrement. Le voile nuageux bloque les rayons solaires susceptibles de réchauffer la neige, le vent l’assèche, l’empêchant de se gorger d’eau. Elle reste dure, compacte et sèche. Pas de douce moquette au programme.

José a lu le topo. Il faut traverser à gauche à un certain moment, et éviter de descendre tout droit bille en tête. Même si d’après la carte, « ça passe » partout. La suite nous prouvera que non. Enfin, tout est dans la subtile différence entre « passer » et « se faire plaisir ». D’ailleurs les trois traces qui nous guident obliquent à gauche. Petite traversée qui nous amène dans un superbe goulet, torrent enneigé, couloir d’avalanches à ses heures. La neige y est meilleure, l ambiance est sublime. On se régale. En bas, au fond, nous retrouvons la forêt. Et un peu de poudreuse, épargnée par le Soleil et le vent ; la seule du week-end. Et c’était bien là, le meilleur endroit pour descendre. Partout ailleurs nous aurions galéré dans la forêt entre les barres...

La suite, c’est suivre les traces, le chemin qui descend dans la forêt, pour finalement rejoindre la route forestière du départ, enneigée en pointillés. L’histoire se termine donc les skis sur le dos. Nous arrivons à la voiture à 15h00. Aujourd’hui nous n’avons rencontré personne. Seulement 1400 mètres de dénivelés. Mais la montagne pour nous tout seuls.

Après un petit verre au gîte du col d’Ornon, nous prenons la route pour Lyon. Padrig, toujours la pêche, conduit. José bidouille sur son inséparable ordinateur portable, et quant à moi, je regarde le paysage défiler. Somptueux coucher de Soleil aux alentours de Grenoble, jolie nappe de brouillard givrant à mi-chemin entre Grenoble et Lyon : le long de l’autoroute, tout est blanc, les arbres sont pétrifiés dans une gangue de blancheur...

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D’autres de mes images

Les photos de José

Le topo camptocamp par José


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