Les tribulations d’un astronome

Verdon

dimanche 15 juin 2014 par Guillaume Blanc

Je ne connaissais pas. Jamais mis les pieds. Peut-être un mélange d’appréhension, de crainte d’y trouver des voies trop dures, trop mythiques, trop gazeuses, trop je-ne-sais-quoi. Et puis l’occasion s’est présentée.

Époustouflant.

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Ces parois de calcaire aux couleurs bariolées, ces formes concaves, convexes, ces dévers défiants la gravité, avec cette verdure exubérante qui s’accroche à la moindre vire, à la moindre défaillance dans la rectitude autrement verticale ou au-delà, s’étagent et dominent ce large filet d’eau aux reflets exotiques qui serpente là, tout en bas, dans quelques menues franges d’écumes blanches.

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Quand on arrive de Paris, après plusieurs mois sans avoir grimpé ailleurs que sur la résine ou sur les blocs de la forêt de Fontainebleau, enjamber le rebord de la falaise qui paraît alors sans fond, se jeter dans le vide accroché à la corde, passer de l’horizontalité rassurante à la fuyante verticalité a de quoi faire frémir quelques poils. Il faut un peu de temps, menue transition, pour sauter le pas. S’habituer. Se réhabituer. Au vide.

Nous attaquons doucement, pour se familiariser avec les cotations verdonesques. 5c. Chlorochose. Tout va bien. Enfin presque. Quelques fines gouttes de pluie viendront mettre un peu d’ambiance. Quand on sait que l’unique échappatoire, contrairement à la plupart des autres sites d’escalade, est par le haut, cela a de quoi ajouter un peu de piment. Le rocher, mouillé, souvent, c’est nettement moins drôle à grimper... La voie n’est pas majeure, mais au moins sa ligne est évidente : suivre le diédre. Parce que d’autres voies, non indiquées dans le topo, surgissent à droite ou à gauche, lignes de spits à la brillance terne dans la lumière grise de cette première journée. Nous sortons avant un improbable déluge qui d’ailleurs n’eut jamais lieu. Devant l’incertitude déversée sur nos têtes, plutôt que de nous engager dans une deuxième expérience identique, au caractère aléatoire quant au ciel au-dessus de nos têtes, nous optons pour aller voir les courtes falaises de la région — les couennes. Un site à proximité du col d’Ayen, que nous peinons à dégoter, arrivée par en haut oblige, l’image du topo se retrouve projetée sur une ligne difficilement reconnaissable, de fait. Un bout de falaise d’une quinzaine de mètres avec nombre de voies a priori abordables.

Mais c’est compter sans la nature intrinsèque du rocher, qui, combiné avec l’âge vénérable de ces voies, et leur intense fréquentation subséquente, a laissé une brillante patine du plus bel effet, mais quelle zipette pour poser ses chaussons là-dessus ! Friction négligeable. Tout le plaisir de l’escalade qui repose sur des appuis en adhérence avec le rocher s’envole ainsi dans le miroir du rocher lustré. Grimper sur un miroir. Bref. L’expérience n’est donc pas à la hauteur des attentes, et après avoir galéré dans un 6a, puis dans un 6c énigmatique, nous jetons l’éponge devant les quelques gouttes tombées du ciel qui viennent s’ajouter à l’édifice déjà vacillant de notre motivation.

Le Verdon serait-il en train de m’avoir ?

Ou bien ses cotations ? Car il y a cotation et cotation. C’est tout un art, la cotation d’une voie d’escalade. Un art subjectif qui aimerait bien se voir objectif. Car si l’on parle de 6a, il y a le 6a Bourgogne, que l’on peut sub-diviser en 6a Saussois, 6a Hauteroche, 6a Cormot, etc, le 6a Cambon dans les Écrins, le 6a Piolat dans le Mont Blanc, le 6a Calanques et le fameux 6a Verdon. Mais tout ceci, divergences géographiques parfois induites par les équipeurs fameux, se conjugue également dans le temps. Le 6a Verdon de 1973 n’a pas grand-chose à voir avec celui de 1994 qui diffère lui aussi substantiellement du 6a Verdon de 2010... Évidemment, la voie ouverte au Verdon en 1972 dans le 6a sera nécessairement patinée, tandis que la voie ouverte en 2010 aura gardée toute son adhérence. Différence de style avec l’époque, usure du rocher, géographie, psychologie de l’ouvreur, etc. Non, la cotation n’est pas une science exacte, c’est tout un art...

Le lendemain, le temps vire au beau. Le matin, ce sera Adieu Zidane, à la sortie des gorges, avec vue sur le lac artificiel de Sainte Croix. Un petit sentier, court, mais exposé (si on glisse, c’est la chute 50 m plus bas), au-delà du parapet de la route. Nous installons notre rappel, cette fois, ça y est, je suis dans le bain, je m’élance en premier dans l’inconnu. Le deuxième rappel est fantastique, il démarre sur un surplomb pour finir par 40 m dans le vide, fil d’araignée tournoyant. Ambiance démente. Cadre fabuleux, avec ce coin de lac en bas, coincé dans un dernier verrou, le tout au milieu d’un cirque rocheux du plus bel effet.

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Cette fois, je pars en tête. 5b+, 6a, 5c. Ça va. Et c’est somptueux. Soiz termine avec la longueur en traversée, 5c+, deux pas délicats, et la dernière, 6a. Chouette voie.

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Nous sortons sur la route des gorges. Route gorgée de monde, automobilistes et surtout motards. Petit parking. Les motards ne respectent tellement rien que l’un d’eux se gare tellement près de nous que s’il avait pu se garer dans le coffre de notre voiture, il l’aurait fait. Déboucher dans ce bourdonnement, ces engins à la mad-max — sapés tout pareil —, après le calme et la volupté passés dans notre escalade m’exaspère. On s’enfuit au plus vite. Petite pause casse-croûte, puis on s’éclipse pour une autre voie. Pas de rappel cette fois-ci, accès standard par le bas. Droit dans la pente, l’accès. L’arête de la Patte de Chèvre, superbe voie moderne très facile. Reposante. Seuls quelques menus dérangements venant des mad-max de bazar qui font ronfler leurs deux-roues, les couilles sur-dimensionnées posées sur le cuir du siège, en sillonnant au-delà des vitesses autorisées la route en-dessous. Bref. Hésitation au moment de descendre, les rappels ou bien le sentier qualifié de pénible par le topo ? Ce sera sentier, raide, certes, mais tellement plus rapide.

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Vendredi, retour dans le canyon, avec Free Tibet, accès par le bas, aucun rappel, pas si dure, mais l’esprit (le mien) n’était pas en phase avec le rocher. Pourtant, c’était chouette. Il y a des jours, comme ça. En fin d’après-midi, nous allons faire Bwana Maline : un seul rappel de 50 m pour descendre, quatre courtes longueurs pour remonter. Encore une voie courbe, qui épouse la concavité de la paroi et chemine sous des surplombs. La première longueur permet de découvrir des gouttes d’eau — ces trous dans le calcaire creusés par la chute incessante de gouttes du plafond — sublimes, flûtes qui affleurent le rocher, que l’on ne voit pas d’en dessous, que l’on découvre en y plongeant les doigts à la recherche de quelque prise où s’agripper. Celles-ci sont profondes, 10 à 20 cm, nombreuses. La nature a sculpté cet orgue caché, rien que pour nous. Tandis que nous passons la tête par delà la verticalité, le soleil nous accueille de ses dernières lumières. Nous avons ainsi échappé à la chaleur : ce matin, une voie en versant sud-ouest le matin, donc à l’ombre, une voie en versant sud-est l’après-midi, donc à l’ombre...

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Nous poursuivons notre découverte des falaises du Verdon par une grande voie classique, L’Arête du Belvédère. Toute la troupe va dans le même secteur parcourir des voies en parallèle. Cela commence par une grande et belle descente, raide et exposée. Malgré l’heure relativement précoce dans la matinée, une cordée fut encore plus matinale. Nous patientons un peu au pied de la voie. J’attaque la première longueur, un peu de renfougne et des points assez éloignés. Soiz la deuxième, avec un passage plus dur complètement patiné. Lisse de chez lisse. Pour la peine, c’est beaucoup moins rigolo... La suite est facile et déroule très bien, avec parfois des prises hallucinantes, fines écailles de calcaire ou véritables poignées de porte, lunules que l’on peut agripper à pleine main.

Notre camping, à l’entrée de La Palud-sur-Verdon, petit havre de paix et de verdure, à l’ombre de grands saules pleureurs, dans ce lieu idyllique ? Que nenni, les motards, forts nombreux et grégaires dans ce lieu bitumé aux paysages les attirant comme les mouches un camembert ayant passé trois jours en plein cagnard, faisant fi du code de la route, comme toujours, se servaient de la ligne droite juste avant la sortie du village, et juste devant notre camping, comme piste d’accélération, dépassant ainsi outrageusement la limite de vitesse autorisée alors (50 km/h) sans compter les innombrables décibels sonores que leurs stupides machines sèment dans leurs abominables sillages. Sans compter qu’entendre ces crétins faire ronfler leurs moteurs au loin, avec toute l’amplification résonnante induite par les falaises, tandis que nous grimpons et transpirons dans un cadre somptueux où le calme de la nature est de mise a de quoi m’hérisser le poil. Des envies de meurtres, aussi, pendu sur mon gratton, m’ont traversées. Et pour finir, quand on roule tranquillement en voiture (même si dans un tel endroit, les voitures aussi devraient être bannies, mais au moins elles, elles ne font pas exploser l’échelle du sonomètre !), ils débouchent d’un côté ou de l’autre au mépris de toute règle (élémentaire de sécurité, ou simple code de la route, sans parler du bon sens dont ils semblent dépourvus), dépassent allègrement ligne blanche et limite de vitesse. Quand va-t-on les parquer dans un stade pour qu’ils arrêtent de sévir ailleurs ? P’tain, le Verdon sans les motards, quel pied cela doit être !

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Et pour finir sur une note Ô combien positive, une dernière petite voie, La Laïspité Positive, moderne, pas loin de l’entrée des gorges, au-dessus de là où la rivière se fige dans le lac. 6a+, 6a, 6a+, 6a+, 6a, 5c+, superbe. Les voies historiques, c’est bien, mais les voies modernes sur un rocher adhérant, c’est pas mal aussi. Enfilée en deux heures, tandis que la paroi, sud-ouest, est encore à l’ombre de la canicule qui plombera le ciel d’ici peu, nous rattrapons le soleil en sortant sur l’épaule, à la dernière longueur. Ce fut amplement suffisant. En terme de rôtissoire. Un bain rafraîchissant dans le lac de Sainte-Croix, les vacances sont terminées.

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