Les tribulations d’un astronome

Opération

mardi 17 octobre 2006 par Guillaume Blanc
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Pour une fois, pas de mathématiques ici, pas de « plus », de « moins », de divisions ou de multiplications. Une soustraction, peut-être ? En tout cas, pas question de parler d’argent entre nous, mais que diriez-vous d’une partie de billard ?

Inciser. C’est ainsi que mon toubib m’a présenté la chose samedi matin, quand il eut jeté un rapide mais néanmoins déterminant coup d’œil sur un bide qui me tracassait depuis quelques temps, et me faisait vraiment mal depuis quelques jours. Infection du nombril, qu’il m’avait dit préalablement. Ça faisait marrer tout le monde, d’ailleurs. Mais rire me faisait mal. Bref, l’infection n’a rien voulu savoir, antibiotiques ou pas, elle a continué son expansion. Voilà comment je me suis retrouvé aux urgences samedi matin, alors que j’aurais dû être perché sur quelque paroi dans les Alpes...

Abcès ombilical, c’est le nom de la chose. Il leur est tout de suite paru évident qu’ils devaient me garder, aux urgences. M’opérer, en somme. Bon. En plein poireautage pour une échographie devant permettre de visualiser l´étendue des dégâts, le chirurgien est venu me voir. Très sympathique. Ayant eu la faiblesse d’avaler un quignon de pain et un verre de jus d’orange le matin avant de me pointer chez le toubib, je n’étais pas à jeun. Pas opérable sur le champ, donc. Peut-être dans l’après-midi si toutefois je n’étais pas le seul, sinon le lendemain matin. Quoiqu’il en soit, je devais prendre mes quartiers à l’hosto le jour même. Je demandais un petit temps mort ; après tout, si je n’étais opéré que le lendemain, ça me laissait un peu de temps. Le temps de repasser chez moi, choper une brosse à dent, et de la lecture. Surtout de la lecture. Je ne traîne pas. Je prends bien soin de ne rien ingurgiter, sait-on jamais, si la chose pouvait se faire dans l’après-midi, autant être prêt. Pourtant la tentation était bel et bien là : pommes, jus d’orange, pain, petits gâteaux, j’avais la dalle. Mais je tins bon. J’emportais quand même un paquet de biscuit, au cas où. Kit de survie. Retour aux urgences.

Je m’en allais récupérer une chambre. Avec le papelard visé, retour aux urgences, maître d’œuvre. Je connaissais le chemin. Mais la personne adéquate était en train de déjeuner. On me pria de patienter. Je patientais. Longtemps. Mais bon, là ou ailleurs...

Une ambulance des pompiers est arrivée, j’ai eu un peu peur de voir sortir un bonhomme tout sanguinolent, mais non, il n’en fut rien. Le bonhomme est même sorti tout seul du camion rouge. Trois jeunes pompiers l’accompagnaient. Et, visiblement en attente de quelque chose, ils retournèrent dehors, s’assirent à l’arrière de leur camion rutilant, et allumèrent une clope. Tous les trois simultanément. Et là, j’ai soudainement compris l’expression « fumer comme un pompier ! »

Je m’étais plongé dans mon bouquin quand j’entendis un « Tiens, vous êtes revenu ? » qui s’adressait visiblement à moi. Je levai la tête, c’était mon chirurgien. Il m’avait programmé pour le lendemain matin, me glissant au passage que c’était dommage que je ne fus pas à jeun. Je lui demandai alors si je pouvais casser la croûte en attendant, parce que mon estomac commençait à crier famine, et moi avec. Il comprit alors que je n’avais toujours rien avalé depuis le matin. C’était parti : il avait une « appendoc » sur le feu, je passerais juste après, dans la foulée. C’est ainsi que l’on s’occupa de moi. D’abord rasage des poils sur la zone adéquate. Puis douche à la bétadine. Puis brancardage vers le bloc, en tenu d’Adam vêtu seulement d’une chemise de papier bleuâtre. Dans l’antichambre, je fis connaissance avec l’anesthésiste. Puis direction le bloc. On m’étala les bras en croix, et bientôt, ciao monde cruel.

J’étais au-delà du royaume des songes.

Réveil pâteux. Enfin, réveil, le mot est peu approprié, re-allumage ? C’était comme si on avait appuyé sur un interrupteur on-off. Là, j’étais de nouveau sur on, même si, tel un vieux tube néon, mon cerveau avait quelque difficulté à se reconnecter sur le monde réel.

On me trimbalait. Ma chambre. J’ai quand même eu la force de me glisser sur mon lit. Le réveil de l’anesthésie, c’est quelque chose. Les brumes dans le cerveau se dissipèrent petit à petit. L’intervention n’avait pas dû durer très longtemps. Dix minutes, un quart d’heure, m’avait-on dit. J’avais un voisin de chambre. Je n’ai pas eu l’envie de bouquiner en cette fin d’après-midi. Je regardais le temps passer. Ce qui me permit de mesurer tout le côté proprement désagréable d’avoir ce vieillard dans le lit d’à côté. Il me parut odieux, je n’ai pas eu envie de discuter avec lui (en fait je fus au courant de tout, comme probablement tout le couloir, tellement il parlait fort, quand il téléphona à quelque ami, lui racontant ses péripéties avec moult détail, dont je vous ferais grâce). Le soir venu, tandis que lui mangeait son plateau-repas, je lisais. J’étais à la diète. Diète post-opératoire. Le jeûne se prolongeait. Pas le droit de me lever. De toute façon je n’avais pas particulièrement envie d’aller arpenter les couloirs. Dans la nuit, j’ai eu droit, en plus du glou-glou permanent de l’oxygène de mon voisin, aux horribles ronronnements de ses naseaux. L’infirmière, compatissante, me fournit des boules quiès, qui me permirent de dormir un peu.

Dimanche. Petit-déjeuner frugal. Puis soin par l’infirmière, qui refit mon pansement. J’ai dégusté, probablement plus d’appréhension quand je la voyais enfiler des kilomètres de gaze dans le trou béant qui donnait pile poil sur mes entrailles. Dixit le chirurgien qui est passé peu après : la chose était profonde. Résultat, au lieu de sortir ce jour-là, je gagnais une prolongation de ce superbe séjour dans cet hôtel de luxe. Quand mon voisin reçu quatre cruches d’un litre chacune à ingurgiter en un temps record, j’ai su, de par ses commentaires à haute voix, parfaitement explicites, que le cauchemar ne faisait que commencer. En début d’après-midi, quand les toilettes devinrent inaccessibles pour de multiples raisons que la bienséance m’interdit tout bonnement d’exposer ici, j’ai enfilé mon futal, et nous sommes allés faire un tour, ma perf’ et moi. Dans le couloir, j’ai croisé l’aide-soignante, qui m’a dit qu’on allait me changer de chambre. Je revivais.

La suite fut beaucoup plus agréable. Moins pénible. Mon nouveau voisin était l’antithèse du précédent. Nous avons discuté un peu. Le pauvre était arrivé la veille, mais en avait pris pour quinze jours : une lourde opération l’attendait... Sinon, ben j’ai bouquiné. Toute la journée. Le soir, j’ai eu droit à une (petite) cuillerée de pâtes, de quoi me mettre l’eau à la bouche, guère plus. Mon voisin alluma la télé pour regarder le journal. Ça faisait des années que je ne l’avais regardé. Après les infos, j’ai regardé un feuilleton américain, Les Experts, qui eu le mérite de me faire passer une petite paire d’heures, et de me faire comprendre, peut-être, pourquoi j’avais deux étudiants, cette année qui m’avait mis sur leur fiche, dans la case « qu’envisagez-vous à long terme ? », « police scientifique ». Deux sur vingt-sept, je trouvais ça étonnant. Mais j’étais content qu’au moins certains aient une idée claire de ce qui les motive. Si ce feuilleton a servi à ça, alors je vais devoir réviser ma position vis-à-vis de cette boîte à images !

La nuit qui s’ensuivit fut plutôt bonne. Au petit matin, j’avais le dos cassé tellement le matelas était pourri. Toute la matinée j’ai attendu l’infirmière qui devait changer mon pansement : j’avais beaucoup réfléchi à la stratégie à adopter, j’ai décidé de rester allonger, de ne rien regarder, et de serrer les dents en fermant les yeux. J’ai attendu en bouquinant. J’ai d’abord vu la secrétaire du chirurgien, qui m’annonçait que je sortais le jour même. Puis l’infirmière qui temporisa la nouvelle, disant qu’elle voulait voir le chirurgien d’abord. Chirurgien qui était alors occupé à chirurger. Euh, découper de la bidoche. Bref, fallait attendre. J’avais pris le pli, attendre, je savais faire. Vers midi, changement de pansement. J’ai adopté la stratégie mûrement réfléchie. Ça s’est mieux passé que la veille (ça douillait pareil, mais c’était moins impressionnant, vu que je n’ai rien regardé !). Une étudiante qui était là pour apprendre le métier a plongé sans sourciller son regard neutre vers le puits qu’était devenu mon nombril.

Puis le chirurgien est passé. Pas de problème, je pouvais sortir. Alors je suis sorti. En souhaitant bon courage à mon infortuné voisin.


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