Les tribulations d’un astronome

Manque de peaux...

mercredi 23 janvier 2013 par Guillaume Blanc

Sous la neige, ils partirent, sous la neige ils revinrent, dans la neige ils pataugèrent tout le week-end.

Il floconnait tranquillement sur Paris, ce vendredi soir-là. Une troupe étrange, le sourire aux lèvres, bardé d’attirail hétéroclite pour un trottoir de la capitale stationnait à proximité de son fleuriste préférée. Puis le car arriva, le groupe bariolé s’agita, bientôt ne subsista plus rien de cette courte mais frénétique débandade sur le trottoir parisien. Dans le car, c’est la fête. Il neige. Certes, qui dit neige à Paris, dit forcément difficultés de déplacement en véhicule motorisé, car ou voiture, c’est du pareil au même. L’autoroute A6 au pas. Après quoi, j’ai perdu le fil, probablement bercé par le doux ronronnement de la machine, tête bêche, dans les effluves des pieds de mon voisin...

Réveil secoué par les virages. Petit matin dans les montagnes suisses toutes de blanc vêtues. Ô magie du voyage nocturne. De surcroît, il fait plutôt beau, pas trop froid, de quoi démentir les prévisions météo alarmistes — nous étions à deux doigts d’annuler — des jours précédents. Le car s’arrête sur un parking à Lauenen, et Ô miracle suisse, nous sommes juste à côté de toilettes suisses, donc publiques et immaculées, avec eau courante. Ce sera donc petit déjeuner là. Entre toilettes et poubelles. Au grand air.

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Repus nous traversons la route et chaussons les skis. Montée à travers champs, entre alpages, bosquets et fermes aux tas de fumiers fumants tout propres ; la neige est épaisse, la trace profonde.

Le ciel est recouvert d’un film filandreux diaphane qui diffuse une lumière uniforme, sans ombre. Un superbe météore nous accompagne dans notre suée, le « petit » halo à 22° autour du soleil, avec ses composantes colorées, surmonté d’un rare « arc tangent supérieur. »

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La troupe est calme. Nous grimpons tranquillement, silencieusement dans cette atmosphère ouatée. Le Fürflue atteint, une belle arête de neige, parfois étroite, permet de rejoindre le Rothore. Là, tout un chacun perclus dans sa pause sommitale avale un rapide casse-croûte. En silence.

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Et comme la journée n’est pas terminée, nous repartons. La lumière se fait momentanément un peu plus uniforme, le jour blanchit, le relief se dissipe sous les spatules. La descente se fait localement à l’aveuglette. Belle pente est sous le sommet, sous le vent aussi, chargée, forcément. Je teste, pour voir. Ça tient. Le groupe suit. Ça a tenu. Le lendemain, suite à une nuit de vent particulièrement violent, la dite pente se sera fait la malle. Descendue. Spontanément. Toute seule. En vrac nos belles traces...

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Nous visons le fond du vallon Stigelber ; devant, je descends trop bas et me retrouve au-dessus de ravines. Je fais signe aux autres de contourner l’obstacle. Plutôt que de m’épuiser à remonter dans cette neige profonde, j’en profite pour un petit détour dans un sympathique couloir encaissé et surchargé de neige, qui me déverse dans le torrent tout au fond du vallon. Sortir de là me demandera un peu de gymnastique pour patauger dans une neige profonde, mais le jeu en valait la chandelle. Je retrouve les autres une fois que j’ai terminé mes élucubrations.

Nous repeautons. La trace demande un peu d’énergie tant le ski s’enfonce. Nous avons deux cents mètres à remonter vers la Pörisgrat avant la prochaine descente. Nous avançons lentement. C’est dans le haut que Guillaume (l’autre) commence à perdre ses peaux. Pause bricolage. Dernière dizaine de mètres. Dépeautage. Courte descente avant de repeauter encore une fois. Ça commence à traîner un peu la patte. Autres bricolages de peaux pour Guillaume (l’autre). Tout cela fait que finalement, l’air de rien, l’heure tourne. Et accessoirement le soleil aussi. Même palot, il tourne.

En continuant sur le plan initial — monter à la Wildhornhütte — nous sommes assurés d’arriver à la nuit plus ou moins bien tassée selon la forme (et les peaux) de tout un chacun. Or il reste tout de même un bon bout de chemin, dont le passage obligatoire par le sommet de l’Iffighore. Tout à nos tergiversations, c’est finalement une rafale de flocons qui nous mets tous d’accord : demi-tour. Le fond de la vallée n’est pas très loin, il suffit de se laisser glisser pour atteindre Lenk. Cependant l’idée générale étant de tenter de rester en montagne et donc d’éviter de rallier ce fond de vallée, pour plutôt tenter de dégoter une cabane ouverte pour y passer la nuit en mode improvisation.

Je sentais le groupe peu loquace jusque-là, mais une fois cette décision prise, tout le monde sembla soulagé de ne pas devoir se taper les six cents et quelques mètres qui restaient — faut dire que dans mon programme, j’avais pris une bonne grosse louche pour annoncer le dénivelé, en le sous-estimant de quelques centaines de mètres fatidiques. Descente donc.

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Dans ce pays de Heidi, la montagne est jonchée de cabanes diverses et variées. Reste à en trouver une qui soit ouverte et accueillante. Finalement, ce sera la première. Décevant, quelque part : il ne fait même pas nuit quand nous nous arrêtons ! Grange accessible, foin sec et propre. Nous pensions y passer la nuit, mais nous découvrîmes des matelas relativement propres. Certes, il y avait l’aération, et comme ce fut tempête dehors toute la nuit, cela signifiait quelques bonnes bises floconnées sur le coin de la joue. Nous passâmes la soirée à faire fondre de la neige, pour manger, soupe, taboulet, tisane, le triptyque des champions.

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Puis nous installâmes les quatre matelas pour six dans la chambre, et en se serrant un peu, engoncés dans nos doudounes, les pieds dans le sac à dos, parfois enroulés dans une couverture de survie, nous passâmes la nuit. Il ne faisait pas si froid que ça, en fin de compte, et nous survécûmes. J’ai eu l’impression de ne pas dormir beaucoup, même si je n’ai pas du tout eu froid, mais enfoui dans toutes mes couches de fringues, j’avais du mal à trouver le sommeil. Lui a dû me trouver néanmoins, puisque je suis arrivé au petit matin sans avoir compté toutes les secondes...

Je réveillais la troupe en lançant le réchaud. Dehors le vent s’était bien calmé, le temps semblait pas si moche que ça. Le petit-déjeuner dura des plombes, forcément, le temps de fondre la neige, de faire des litres de flotte pour le thé, le café, les gourdes... Entre-temps la neige se mit à tomber et nous décollâmes sous une poignée de flocons.

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Un quart d’heure plus tard Guillaume (l’autre) avait un problème de peaux. Nous réussîmes tant bien que mal à monter sur la première bosse à franchir pour revenir sur nos pas vers Lauenen. La neige avait été fortement malmenée durant l’épisode tempétueux de la nuit. De poudreuse la veille elle est devenue croûtée infâme. La courte descente de la Pörisgrat vers le Stigelberg deux cents mètres plus bas, tracée la veille dans une neige pleine de promesse, nous montra que parfois la montagne n’en fait qu’à sa tête. Les chutes furent nombreuses !

Passage du torrent, repeautage. Remontée sur le Fürflue, doucettement pour ne pas malmener les peaux de secours que François et Pierre avaient eu la bonne idée de mettre au fond de leur sac... La journée commençait à avoir un arrière-goût d’échec, quelque part. Encore que parvenir du bon côté de la pente pour revenir sur Lauenen avec des peaux défectueuses était déjà un beau challenge. Ça c’est fait.

Nous croisâmes les copains qui se baladaient également dans le coin (mais sans avoir passé la nuit dans une grange), et l’excellente neige de cette belle face nord-ouest me remit de bonne humeur. De surcroît, comme il restait une poignée d’heures pour en profiter, avec François et Julien nous remontâmes sur le Tube, court, tracé, fréquenté, peu raide, mais il nous en fallait un peu plus, et cela suffit. Six cents mètres avalés en une heure dix, sous un superbe soleil, la seule vraiment belle éclaircie du week-end. Un sommet tout rond. Un chouette panorama, notamment sur la belle arête sud-est du Louroenehore — pour une prochaine fois !

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Une fantastique descente dans une neige parfaite achève de me réconcilier avec ce finalement bien beau week-end...


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