Les tribulations d’un astronome

Pourquoi va-t-on en montagne ?

vendredi 2 septembre 2016 par Guillaume Blanc

J’avais commencé la lecture de « Pourquoi grimper sur les montagnes » de Patrick Dupouey sans parvenir à dépasser les premières pages. J’ai pourtant essayé deux fois. Donc, n’étant pas parvenu au terme de cette ascension littéraire, je n’ai pas le fin mot de l’histoire. Je n’ai pas appris pourquoi.

À défaut d’avoir lu la réponse à la question, si toutefois le bouquin en fournit une de réponse, j’ai utilisé les heures de sudation mises gratuitement à ma disposition par les montées en refuge, où, contrairement aux heures d’escalade, de grimpe, d’alpinisme, pendant lesquelles l’esprit doit rester concentré sur ce qu’il fait et n’a pas vraiment le temps de penser à autre chose, mettre un pied devant l’autre ne requiert pas de grandes capacités cognitives, pour réfléchir à la question. Et je crois, finalement, que le point commun qui draine tous les montagnards du monde, vers la montagne c’est la beauté.

Personne n’irait risquer sa vie ou ne serait-ce que suer dans des paysages moches : la preuve, on ne voit personne faire son jogging au milieu des caddies de Vélizy II ou Villebon II, archétype de la mocheté, entre son centre commercial, moche comme un centre commercial, ses lignes hautes-tensions moches comme des lignes haute-tensions le tout au milieu de deux autoroutes et autres voies rapides. Même le grimpeur Alain Robert n’est jamais allé grimper sur la FNAC de Villebon ou sur les pylônes électriques qui la surplombent. Quand c’est moche, on évite de s’y balader pour le plaisir. Si Mallory décrit son irrésistible envie de grimper sur les montagnes simplement « parce qu’elles sont là, » je doute qu’on puisse adapter cet adage à n’importe quel centre commercial ! Au passage, je n’imagine que des constructions humaines qui puissent avoir l’apanage de la mocheté ; la nature, ne construirait-elle que de la beauté ?

La nature est donc belle par essence, l’art n’en fait finalement que de pâles copies. Mais la beauté de la montagne, de ses paysages, de ses glaciers, de ses fleurs, de ses animaux, de ses rochers, a quelque chose de plus que la nature « banale ». Le côté inaccessible ou presque, la variété des paysages étagés entre les fonds de vallée et les cimes rocheuses sur lesquelles s’agrippe encore un peu de neige éternelle, font que celle-ci tient une place particulière dans l’imaginaire collectif. Et dans celui des montagnards, cette beauté des cimes épurées fait qu’on a envie d’aller y voir de plus près. Ou bien est-ce pour voir – contempler — plus loin, ce qu’il y a derrière ?

N’est-ce pas donc ça — la beauté — qui motive randonneurs, grimpeurs, alpinistes, skieurs de randonnée, parapentistes… à aller là-haut, suer, se faire peur, risquer sa vie, accessoirement ? Juste pour « voir » ? Voir comme c’est beau de là-haut, comme c’est beau là-haut, comme c’est beau derrière cette crête ou cette arête, au-delà de ce col ?

L’effort requit pour accéder à cette beauté la transcende ; elle n’est effectivement pas la même quand elle est accessible par un téléphérique que par quelques heures de marche. Téléphérique, qui d’ailleurs va forcément la dénaturer, tout comme les lignes haute-tension dénaturent n’importe quel paysage, donc l’abaisser à quelque centre commercial (avec en guise de guirlandes des lignes haute-tension !). Une edelweiss observée accrochée dans une paroi à proximité d’un relais n’est pas la même que celle plantée dans un jardin botanique ! Le plaisir ressentit n’est pas le même pour un paysage apporté sur un plateau mécanique ou gagné au prix de quelque sudation. La beauté gagnée contemplée dans le silence de la nature ne peut pas être la même – n’est pas la même ! — qu’un paysage aussi magnifique soit-il observé dans le vrombissement des pâles d’un hélicoptère à travers une fenêtre rayée de cockpit...

Le contraste entre les couleurs, blanc comme neige, gris ou beige comme le rocher, bleu comme le ciel, vert comme les mélèzes au printemps, jaune comme les mélèzes à l’automne, participe également à l’élan. Ou bien les dégradés infinis dans un paysage hivernal recouvert d’une blancheur a priori uniforme. Tout comme les nuances de gris qui peuplent une journée maussade. Mais belle quand même. La lumière aussi fait son œuvre. Celle du soir ou du matin, rasante, étire les ombres, révèle les reliefs et ajoute une touche chaudement colorée à la montagne, celle d’une mi-journée estivale écrase de lumière et aplanit les lointains, tandis que le soleil du mois de janvier va approfondir la montagne, sous nos latitudes. Celle qui joue avec les nuages, nuages qui jouent avec les cimes, volutes éphémères qui ajoutent une touche décorative au tableau.

L’esthétique ne se révèle pas seulement dans la nature elle-même, qui est certes le support de toute action sportive en montagne, elle entre également en ligne de compte dans la nature du rocher avec lequel le grimpeur va jouer, la nature de la voie qu’il gravit, etc. La courbe d’une arête neigeuse se découpant sur le ciel, la rectitude d’un pilier rocheux ou la pureté d’une aiguille, le plaisir de sortir d’une voie directement au sommet, et non à côté, la forme du sommet, ainsi que de la montagne, sont autant de « critères » esthétiques qui sont pris en compte, consciemment ou pas, dans l’envie d’aller voir ces montagnes.

Le skieur de randonnée ou le skieur alpiniste va trouver son bonheur dans la beauté particulière des paysages de la montagne hivernale, dans l’esthétisme d’une balade en boucle, dans un enchaînement de cols ou de sommets, dans une traversée... Faire sa trace dans une neige immaculée, indescriptible jouissance, tout comme la glisse elle-même, sensation de « flotter » dans une bonne neige, la vitesse, le vent sur le visage sont autant d’éléments qui vont contribuer au plaisir. Le skieur esthète pourra prendre son pied tout autant dans une sensuelle bosse recouverte délicatement d’une neige duveteuse et agréablement éclairée avec une ombre qui met sa cambrure en valeur, que dans la courbure magique d’une pente ou d’une crête, dans une forêt d’épicéas saupoudrée au lendemain d’une chute de neige…

Je ne me balade quasiment jamais en montagne sans mon appareil photo (alors que je n’aurais même pas idée de le prendre pour aller dans un quelconque centre commercial !), car une course en montagne réussie l’est pour moi, souvent, également quand j’en ramène de belles images. Néanmoins, la nature de la course est souvent plus ou moins propice à faire des photos. Tout comme s’abandonner à la contemplation du paysage. Si la randonnée, qu’elle soit pédestre ou à skis, s’y prête particulièrement – les mains y sont en général libre, si on exempte que l’on randonne pédestrement désormais souvent à quatre pattes —, en revanche, l’escalade, l’alpinisme sont des activités où l’esprit est plus souvent monopolisé par la technique : où mettre ses pieds, ses mains, ne pas tomber, progresser, ne pas se perdre, etc, que disponible pour contempler un paysage à sa juste valeur. Il ne peut pas tout faire simultanément, l’esprit. A fortiori quand les mains sont occupées sur des prises ou des manches de piolets, il est délicat de sortir l’appareil photo pour immortaliser certains instants qui resteront ainsi des images éphémères. Tout comme certaines images seront contemplées parce que la voie entreprise permet là un instant de répit, tandis que d’autres seront à jamais ignorées, pour cause d’intense concentration dans un passage délicat. Ceci étant je ne vais pas en montagne dans l’unique but de faire des photos, il m’arrive de ne pas pouvoir en faire (appareil malencontreusement oublié, mains occupées, tête ailleurs…), et de profiter de la montagne quand même. Une belle image au souvenir tout autant éphémère que les bords d’une photo sont limités.

La montagne n’est pas toujours facile à contempler, parfois, elle laisse ses atours se faire désirer. Il faut patienter, il faut marcher, grimper, suer, pour y accéder. Mais c’est aussi ça la beauté de la montagne : la difficulté qu’elle a à se faire apprivoiser. À laquelle il faut ajouter la difficulté qu’il y a d’y rencontrer les conditions propices à telle ou telle entreprise. L’attente est parfois douloureuse, mais quand le succès est là, le plaisir de la contemplation dépasse largement la banalité qu’aurait le paysage si son accès était aisé, facile, permanent.

Et pourquoi la montagne est-elle plus belle dans la sobriété de l’attitude contemplative ? Je crois que tout comme le sentiment de beauté s’imprime en nous bien plus fortement quand on atteint le point de vue, le sommet, le col à la force des muscles, au prix de quelques gouttes de sueur, qu’avec l’aide d’une bruyante machine quelle qu’elle soit, contempler la montagne depuis un bivouac sera toujours une expérience plus profonde, plus enrichissante, plus inoubliable que depuis une construction en dur. Même si depuis la terrasse d’un petit refuge, l’Aigle, le Promontoire, Durier, l’expérience reste intense, alors que depuis un hôtel d’altitude, elle devient banale et s’oublie rapidement. Plus la bâtisse se fond dans le paysage, plus on parviendra à l’oublier dans notre expérience esthétique. Le bivouac permet d’être au contact direct des éléments, du ciel constellé d’étoiles, du soleil qui se couche, du soleil qui se lève. Même le refuge, aussi sobre soit-il impose d’en sortir pour expérimenter la beauté du paysage. Un bivouac sur le glacier Blanc en contact quasi-direct avec la Barre des Écrins reste inoubliable. Tout comme celui sur l’arête est du Mont Viso. Même si une nuit au refuge de l’Aigle reste sympathique, avec une aube suivie d’un lever de soleil particulièrement incroyables. Il faut juste faire l’effort de sortir de la cahute. Ainsi la communion avec les éléments est un facteur transcendant la simple beauté d’un paysage. Elle permet d’imprimer la mémoire pour en garder des traces presque indélébiles. Alors pourquoi se priver de tels plaisirs ?


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