Les tribulations d’un astronome

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Très Haute Tension

dimanche 5 août 2018 par Guillaume Blanc
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Lionel Daudet, après des récits d’aventures, de ses aventures, en particulier le Tour de la France Exactement, se lance dans le roman. J’ai acheté « Trés Haute Tension » à la librairie Charabia d’Embrun, que j’apprécie beaucoup même si l’ambiance y est relativement écolo-dogmatique (Pierre Rahbi et cie) : on ne peut être parfait !

J’ai commencé la lecture de ce roman avec beaucoup de circonspection. Écrire un récit est une chose, écrire un roman en est une autre. Lionel Daudet, figure alpinistique haut-alpine relativement connu et médiatique, au moins dans le milieu montagnard, s’est engagé dans la lutte contre la ligne haute tension qui défigure désormais la vallée de la Durance : je la voie en face sur les flancs de la Tête de l’Hivernet au-dessus de Châteauroux au moment où j’écris ces lignes…, relativement sur le tard, les travaux avaient déjà commencé. Alors que l’association Avenir Haute Durance avait commencé un travail de fond bien avant. Elle a été créée en 2011, après l’annonce du projet en 2010 ; j’ai adhéré dès le début. Pourquoi pas donc, j’étais content qu’une personnalité s’engage enfin dans une telle lutte écologique. Je l’avais contacté en août 2011 pour lui demander de signer l’Appel pour nos Montagnes, sa femme Véronique m’avait gentiment répondu, il devait me dire plus tard, à son retour, mais je n’ai jamais rien reçu. D’autres ont signé. C’était l’époque où il débutait son Tour de France, je me disais qu’il avait probablement d’autres chats à fouetter. J’étais par ailleurs un peu déçu qu’il ne s’engage pas auprès de Mountain Wilderness, après tout, ses idées et son éthique sont très proches des actions de l’association. Donc, j’étais content qu’il prenne position pour l’environnent montagnard, enfin. Peut-être n’était-ce pas complètement désintéressé, les lignes hautes tensions passeraient-elles dans son jardin ou devant sa fenêtre ? Bah, je suis certainement mauvaise langue. Peu importe, c’est le résultat qui compte. Même si finalement son engagement n’a servi à rien — si ce n’est ce roman ! —, le chantier se poursuit inéluctablement, malgré les blessés, un mort, les atteintes à la nature, des engagements non respectés, etc.

J’ai aussi abordé la lecture de ce roman avec circonspection, car l’année dernière, une pétition contre ces lignes THT circulait sur Facebook, via la page d’Avenir Haute Durance. Pétition que j’ai signé, en signalant néanmoins que l’argument « Craintes pour la santé des personnes et des animaux en raison de la nocivité des ondes électromagnétiques » était scientifiquement faux. Et — Ô surprise ! — le spécialiste Lionel Daudet de rétorquer : « Avant de dire des âneries, penchez-vous scientifiquement sur l’étude Draper pour ne citer qu’elle : British Medical Journal », et moi de répondre : « Et bien lisez donc cette étude soigneusement, et vous verrez (avant de critiquer !). » Et de citer le décorticage en question. Ensuite plus rien. À l’époque, j’ai cru que ces messages avaient été effacés, je ne les retrouvais plus quelques jours après. J’ai donc accusé l’association de censure. Le fait est que je viens de les voir ! Je ne comprends pas trop si ça vient de moi — je ne suis pas au fait des diverses subtilités de Facebook — ou d’autre chose. Quoiqu’il en soit ce n’était pas si dramatique et j’ai renouvelé mon adhésion. Même si le combat semble désormais perdu… Tout cela pour dire que me faire insulter sur Facebook par celui que je mettais sur un piédestal ne m’a pas particulièrement plu. Il en est redescendu aussi sec de son piédestal, le Dod. Simplement humain, en somme, avec ses croyances et ses convictions, qu’il ne remet pas en cause. Je l’ai croisé l’année dernière lors de l’enterrement d’un copain commun, gumiste qui avait fait un petit bout du Tour de France avec Dod, parti trop tôt. Je n’ai alors pas osé aller le voir. Ou pas eu envie.

J’ai donc abordé la lecture dans cet état d’esprit. De fait, il parle succinctement du pseudo-effet sur la santé des lignes haute-tensions [1] par le biais de son personnage principal, Karen, il met même le rapport Draper dans son discours, sans s’appesantir, néanmoins. Visiblement, il n’a pas lu l’étude scientifiquement et encore moins la page que je lui avais envoyé… Le début du roman, un peu long, m’a également agacé par un style un peu pédant (au moins j’ai appris du vocabulaire : longanimité, taffetas, rutilance, houppier, se vousser, moucharabieh, ridule, sharpeï, salmigondis, waders, affouagère, bastaing, pannes, tavaillon, etc), par une culture haut-alpine en veux-tu en voilà étalée à toutes les pages, de la république des Escartons à Emilie Carles. Une seule référence astrophysique, image inexacte : « Certes tous ses compagnons disparus avaient été heureux, brillant comme une nova durant leur brève incursion dans la vie. » Une nova étant une explosion à la surface d’une étoile, qui donne l’impression de voir une nouvelle étoile dans le ciel, qui s’éteint ensuite rapidement. Mais ces explosions sont récurrentes, elles ne détruisent pas l’étoile comme une supernova, l’image utilisée n’est donc pas très pertinente. Quant à Samivel, son prénom était Paul, et non Tancrède. Paul Gayet-Tancrède. Bon, ce ne sont que des détails, je vous l’accorde…

On retrouve l’historique de la lutte « visible » contre la ligne THT à partir du moment où les travaux ont commencé, avec les manifs, le coup d’éclat de la slackline entre deux pylônes en novembre 2016… Et puis le roman passe de l’histoire écrite ou vécue a l’anticipation. Et c’est finalement à ce moment que le roman commence a devenir intéressant.

Karen est une grimpeuse et alpiniste brillante, solitaire, adepte des sports extrêmes comme le base jump. Elle s’évade régulièrement en expédition dans les montagnes à l’autre bout de la planète avec deux compères, Zénon et Gleb. Karen habite dans les Hautes-Alpes, et constate l’arrivée des pylônes en face de chez elle à l’occasion d’un retour d’expédition en Alaska (même si le projet couvait depuis plusieurs années, mais Karen vit un peu hors du temps…). Elle s’engage instantanément dans la lutte, avec la même énergie que pour ses ascensions. Zénon, lui, c’est l’intello de la bande, la preuve, il emmène « Le dernier théorème de Fermat [2] » comme livre de chevet en expédition en Alaska. Quand il ne grimpe pas, il pilote des hélicoptères pour une compagnie privée. Il va ainsi se retrouver à emboiter des pylônes géants en face de chez Karen. Quant à Gleb, il est gendarme au Groupe d’Intervention en Haute Montagne, unité de contre-terrorisme en milieu montagnard qui semble être inventé pour l’occasion. On comprend assez rapidement que tout ce petit monde va se retrouver au milieu des fils électriques dans les Hautes-Alpes, et que ça pourrait faire des étincelles. D’autant qu’il y de l’eau de rose derrière, Karen et Zénon entretenant une relation je t’aime moi non plus. L’intrigue est centrée sur Karen, une fille baroudeuse, sympathique, trés forte, et de surcroît mignonne (« Karen était plutôt jolie avec sa silhouette féline et son teint mat. »). Son personnage cristallise les fantasmes du mâle montagnard. Non seulement excellente alpiniste, navigatrice, mais également tireuse d’élite (ancienne championne de biathlon), et ayant une connaissance impressionnante des hélicoptères et de leur mécanique. Bref, un véritable creuset de compétences dans un corps de rêve et un corps d’athlète de surcroît ! Elle est déterminée, va jusqu’au bout tant dans ses ascensions montagnardes que dans son combat écolo. La ligne THT de l’embrunais aurait bien aimé avoir sa Karen comme figure de proue. Qui sait si les pylônes décoreraient encore le paysage ?

Karen s’engage en solitaire dans des actions de sabotage, celle d’un pylône, d’un hélicoptère, puis de prise d’otage, comme on rêverait tous d’avoir le courage de le faire contre certains projets stupides, contre certaines manifestations d’un autre temps. Le tout se passe en montagne, bien sûr, et c’est évidemment très réaliste d’un point de vue alpinistique ; encore que : pour le final, Gleb et son escadron du GIHM montent à l’Aiguille du Midi depuis le Montenvers, de nuit. 2000 m de dénivelé. Puis ils poursuivent Karen vers le Mont Blanc. Re-2000 m de dénivelé. Elle a trois heures d’avance, et même si elle doit faire la trace, le fait qu’ils arrivent à la rattraper sous le sommet est peu crédible — ce sont certes des surhommes, mais Karen est également bien entraînée ! — mais bon, un roman n’est pas fait pour dépeindre la réalité non plus, il peut s’octroyer quelques écarts au réalisme. L’intrigue est finalement sympathique, bien ficelée. La fin aussi, laissant le lecteur dans l’expectative.

Daudet semble maîtriser les armes, les hélicoptères et leur mécanique, les différences entre GHM, GMHM etc, mais visiblement il en est resté à la Fédération Française de la Montagne, qui est pourtant devenue Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade en 1987 : ses personnages se rencontrent alors qu’ils participent à un groupe Espoir en alpinisme. Étonnant quand le reste de l’ouvrage montre un grand soucis du détail.

Il parle d’écologie radicale, dogmatique, à diverses reprises, mais fustige le Parc National des Écrins, tout proche puisque la ligne THT traverse la zone d’adhésion, qui n’a pas pris part au débat, ce qui est regrettable, si c’est effectivement exact [3], et mélange les genres en dénonçant les interdits — notamment celui d’y faire du VTT — dans le Parc : « Un carnage impuni à proximité d’un sanctuaire, où l’on va en guise de bienvenue énumérer une litanie d’interdits. Interdit aux VTT… » Déjà dans son récit « Le tour de la France, exactement » Daudet se plaignait de l’interdiction de rouler en VTT sur certaines portions du littoral. Donc l’écologie, la préservation des paysages, oui, à condition que sa liberté ne soit pas entravée par celle-ci… Préserver la nature pour que nos enfants puissent en profiter au même titre que nous impose certaines contraintes auxquelles nous devons nous plier. Le Parc des Écrins est certes contraignant mais c’est à ce prix qu’il reste préservé. Ce qui n’est pas le cas, par exemple du massif de Fontainebleau, qui se dégrade à vue d’œil, car tout un chacun des millions de personnes qui le fréquentent chaque année y a quasiment toute liberté… Résultat, les sentiers sableux et fragiles s’érodent à vue d’œil, les blocs d’escalade s’abîment un peu plus chaque année. Qui sait jusqu’à quand on pourra grimper comme aujourd’hui dans le massif ? Dans le Mercantour, à proximité de la vallée des Merveilles, ce sont les véhicules motorisés qui sont autorisés sur des pistes à proximité du Parc National : des dizaines de 4x4, quads, motos s’y baladent dans les alpages à proximités des marmottes… Alors parfois la liberté n’est pas ce qu’il y a de mieux en terme d’écologie. Si on veut préserver certains espaces naturels, il faut accepter que tout le monde ne puisse pas tout y faire. Et les Parcs Nationaux sont les garants de cela. Ils ne représentent qu’une toute petite fraction de la superficie du territoire ; il y a même des massifs montagneux où tout est encore permis, comme celui du Mont Blanc… Il faut seulement savoir ce que l’on veut !

On retrouve en outre les thèmes chers à l’alpiniste écrivain, qu’il connaît très bien : les grands espaces de la wilderness, Alaska, Groenland, l’alliance entre escalade, alpinisme et voile. Partir loin, longtemps, quand il a construit sa jeunesse. Les blessures aussi, forcément, tant physiques que morales, qui forgent le caractère.

Bref, un bouquin intéressant, à plus d’un titre, justement…


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