Les tribulations d’un astronome

Le tour de la France, exactement

mercredi 5 mars 2014 par Guillaume Blanc

Lionel Daudet. Dod. Ça fait quelques années que je suis les aventures du bonhomme. Je ne me souviens plus quand j’ai entendu parler de lui la première fois. Peut-être était-ce lors de son expédition aux îles Kerguelen pour son ascension du Mont Ross [1] fin 2006. Peut-être avant. Toujours est-il qu’ensuite, il y a eu pas mal de choses : en vrac, et probablement dans le désordre, l’Arête Haut-Alpine, un tour du département des Hautes-Alpes en suivant scrupuleusement la limite administrative, puis ses débuts (?) de couplage entre mer et montagne, avec Isabelle Autissier à la barre de son voilier et leurs explorations des mers et montagnes du sud, Géorgie du Sud, et péninsule Antarctique en 2010.

De surcroît entre deux expés à l’autre bout du monde dans ces coins particulièrement inhospitaliers, mais où les montagnes ont l’avantage d’être peu parcourues, « Dod » n’est pas pour autant inactif, à deux pas de chez lui il ouvre une voie d’artif, libre et glace, « le flocon de Koch », dans le vallon de Freissinière. Et probablement pas mal d’autres exploits qui me sont restés inaperçus...

À l’automne 2010, nous sommes sortis de notre profonde banlieue pour aller à Paris un dimanche soir — un dimanche soir !! — voir le « Dod » en chair et en os, invité qu’il était pour un débat sur la montagne et la physique. Le physicien c’était Étienne Klein, qui tâte un peu de l’alpinisme estival. Pourquoi Lionel Daudet, parce qu’il a fait des études de physique quand il était jeune. Là s’arrête le lien ténu qu’il y avait entre physique et montagne. De ce point de vue, le débat était assez plat, c’était soit « physique » avec Étienne Klein, soit « montagne » avec Lionel Daudet. Dommage, car la thématique en elle-même est tout à fait passionnante, mais à mon avis les intervenants n’étaient pas les personnes adéquates pour en parler. Toujours est-il que nous étions venus pour écouter Lionel Daudet. De ce point de vu, ce fut fantastique. Nous avons découvert un alpiniste qui est un peu poète à ses heures, qui disserte fort joliment de la montagne et de ses expériences en altitude ou dans le froid, mais surtout quelqu’un d’une profonde humilité, ce qui est suffisamment rare dans le domaine pour être mentionné !

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À la suite de quoi, j’ai lu son livre, « La montagne intérieure, » que j’ai littéralement dévoré. Lionel Daudet y relate trois de ses précédentes aventures, trois parmi toutes celles qu’il a pu vivre dans les années quatre-vingt dix, tandis qu’il courait les montagnes du monde en quête de sa montagne intérieure. Non seulement le gars est très très fort, mais en plus il écrit superbement bien, et de surcroît il a une approche très chouette de la montagne. L’ouverture d’une voie sur un big wall au Groenland, une tentative épique au Mont Combatant au Canada, avec une épuisante marche d’approche à travers une forêt inextricable — car Dod suit son chemin selon une éthique irréprochable : peu ou pas de moyens motorisés ; autant dire que l’hélico est hors de question ! —, et puis, plus près de chez nous, dans nos Alpes, sa tentative hivernale des trois grandes faces nord alpines, en solo, en les rejoignant à skis ou en vélo. Il perdra huit orteils dans la deuxième, au Cervin, après les Grandes Jorasses.

Lionel Daudet a une vision de la montagne saine et pure :

« L’alpinisme recèle cette formidable chance de s’exprimer dans une sphère de liberté, où chacun dicte ses propres règles, en accord avec lui-même. L’alpinisme échappe encore au législateur, et c’est heureux. Après, on n’accorde pas forcément les mêmes sens aux mots « grimper » ou « aventure ». Après, arriver au pied d’un sommet en hélico engendre une perception tronquée et cloisonnée de la montagne. » (p. 103)

Au cœur du massif du Mont Blanc :

« C’est une vision complètement surréaliste que cette montagne aménagée, une vision à laquelle je ne me ferai décidément jamais : cette montagne consommée comme un Kleenex, cette montagne salie, cette montagne mécanisée, amputée de son âme. Il faudra bien un jour que l’homme comprenne combien il est vital pour lui-même que des lieux vierges de son empreinte subsistent, comme autant de taches blanches sur les cartes des premiers explorateurs. Le droit au rêve et, plus encore, le droit à l’éveil devraient faire partie de notre Constitution. » (p. 217)

Une vision de la montagne que nous défendons à Mountain Wilderness et dont nous espérons qu’elle fasse boule de neige grâce à l’Appel pour nos montagnes.

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Toujours est-il que Dod l’aventurier semble avoir du mal à rester tranquille, et c’est au cours de son arête haut-alpine, qu’une boutade appela une boucle à l’échelle au-dessus, celle de la France. Qu’à cela ne tienne, celui dont le prénom a été inspiré par Lionel Terray, est reparti sur les chemins de l’aventure, mais cette fois, juste à côté de chez nous. Le tour de la France au plus près de la frontière, au plus près du littoral. Le « Dodtour ». Quinze mois de crapahutage entre le Mont Blanc en août 2011 et le Mont Blanc en novembre 2012, dans le sens trigonométrique, la plupart du temps en dehors des chemins. Des mois d’une aventure « sportive, » « nature, » mais aussi « humaine » et « historique. » Il relate tout cela dans son livre récemment paru, « Le tour de la France, exactement, » superbe. Je l’avais suivi quasiment en direct, rêvant sur sa page Facebook, en regardant par la fenêtre de mon bureau au quatrième étage d’une grosse bâtisse orangée au bord de la Seine dans le XIIIe arrondissement, fenêtre donnant sur la façade du bâtiment d’à côté. Vis-à-vis propre à la rêverie et à l’envolade spirituelle... J’avais lu quelques articles de presse sur son périple, mais quel immense plaisir de lire son bouquin. Sa plume est toujours légère, on lit ce récit comme un bon roman.

« Et pourtant, à 3460 mètres, la pointe Helbronner n’appartient pas au monde de la montagne. L’homme s’y est invité comme un vandale conquérant. Il se fout de cette poésie invisible déclamée par les pierres abasourdies. saoul de puissance, il vomit des grues, des tractopelles, crache du béton, de la neige sale et de la gadoue. Les Italiens mettent le paquet pour bétonner la montagne. Avanti, c’est le temps du plus grand chantier de téléphérique du monde, à 110 millions d’euros. Sera-t-il rentable ? Rien n’est moins sûr. » (p. 26)

« Des arrivées de télésièges, des remontées mécaniques, des grues et de la ferraille, en contrebas des barres d’immeubles de Morzine. Nous traversons l’un des plus grands domaines skiables au monde, à cheval sur France et Suisse, « les Portes du Soleil ». Ah bon ? Je reste perplexe et triste face à cette overdose d’aménagement, tout cela est décidément trop pour moi et je fuis. »

Dis, Dod, quand viens-tu nous rejoindre à Mountain Wilderness ?

Un récit distillé avec légèreté, ponctué d’anecdotes, de réflexions diverses et variées, sur le besoin viscéral d’aventure, qu’elle soit vécue véritablement ou, le plus souvent, pour le commun des mortels, par procuration :

« L’aventure, l’authenticité semblent inscrites dans le patrimoine génétique de l’homme, elles apportent un peu de respiration à ce monde qui en a tant besoin. » (p. 82)

« L’aventure traduit la quintessence d’une réalité agrippée à pleines mains : la vie. » (p. 144)

Cette société de consommation, cette foule qui vit dans un espace-temps surréaliste, où tout le monde court après quelque chimère appelle notre aventurier à tempérer :

«  [...] attendre est un véritable luxe dans nos vies trépidantes, et non un lent poison qui se distillerait dans les veines. » (p. 194)

« L’usage intensif des smartphones nous extirpe sans arrêt de la présence aux autres, nous coupe de la réalité, nous installe dans une bulle d’apparente hyperactivité, juste une trompeuse psyché où nous devenons le vague reflet de ce que nous sommes. » (p. 141)

De fait, combien de fois la sonnerie du téléphone a-t-elle été infiniment plus importante que ma propre présence ?

« Il n’y a pas de séduction dans la marche, rien que l’acte mécanique de mettre un pied devant l’autre. Vous rendez-vous compte, alors, à quel point les pensées qui nous encombrent la tête galopent ? Par la répétition des pas, comme un mantra, s’affûte la capacité d’émerveillement, naît le silence d’une joie profonde, parfois teinté d’un zeste de souffrance. » (p. 183)

D’autres réflexions en phase avec certains débats de sociétés, comme le nucléaire, passage à proximité de centrales oblige ; des réflexions sur les interdictions à tout va, interdiction de rouler en VTT, en l’occurrence, absurde, si loin du libre arbitre de tout un chacun, de cette liberté précieuse ? Oui, mais dans certains coins, comme la forêt de Fontainebleau, le libre arbitre de tout un chacun est complètement dépassé par le nombre : une fréquentation massive, cela nécessite forcément un cadrage, si on veut que le coin de nature profite aussi à nos enfants. Des réflexions sur l’Histoire, la guerre, frontière oblige, sur lui-même aussi, forcément, acteur principal de son aventure, un pied amputé qui le fait toujours souffrir... Des camarades, nombreux — huit pages de remerciement en fin d’ouvrage ! — compagnon de route d’un jour ou d’un mois, sherpas, aide logistique ou technique sur certains milieux aquatiques ou souterrains peu connus de l’alpiniste, fraternité, toujours. Sans compté cette foule d’anonymes, dont je fais parti, qui ont une profonde admiration pour le personnage.

Il reste donc une bien belle aventure, qui, contrairement à celles relatées dans « La montagne intérieure, » parle à tout un chacun, habitant de cet hexagone à la beauté singulière, puisqu’elle s’est déroulée juste là, à notre porte.

[1Au GUMS, nous avons eu quelques soirées sur cette montagne magique, puisque Georges Polian, éminent gumiste, fut l’un des acteurs de la première de ce sommet des antipodes !


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