Les tribulations d’un astronome

La liberté de pisser

mardi 29 septembre 2009 par Guillaume Blanc

Fut un temps ou l’on pouvait se soulager en toute quiétude dans les rues des villes sans pour autant passer pour un demeuré ou un sauvage échappé de je ne sais quel asile. Évidemment il fallait composer avec l’âcre et permanente odeur qui allait avec. Époque donc bien révolue, nos villes sont propres, elles sentent bon le bitume et les gaz d’échappement. Impossible en revanche de pouvoir satisfaire facilement ce besoin pourtant Ô combien élémentaire, et parfois difficilement contrôlable, qui est d’expulser les déchets de fonctionnement de la machine humaine, urine ou selle.

Impossible de pisser quand on se balade dans la rue. Oh, impossible, pas complètement, il existe bien — à Paris, tout au moins — des toilettes publiques (et payantes !), espèces de bunker en forme d’abris anti-atomiques posés sur les trottoirs, les fameuses sanisettes Decaux, qui s’ouvrent si vous avez l’obligeance de mettre une pièce. Faut payer pour pisser. Mais auparavant, faut lire le mode d’emploi pour comprendre comment ça marche. De surcroît, tellement d’histoires circulent — ont circulé — à propos de ces toilettes (ouverture automatique de la porte prématurément, système de nettoyage et désinfection qui se met en marche avec vous dedans, comme s’il vous considérait comme un gros microbe à évacuer vite fait bien fait...) que je n’ai jamais voulu y mettre les pieds. Même si ces considérations sont un peu vieillottes, ces « sanisettes » ne me disent rien qui vaille... Alors, tant pis, en cas d’urgence, je préfère me payer un verre et profiter des toilettes plus ou moins propres d’un troquet. Parce que l’autre solution est effectivement de se payer un coup à boire dans un des innombrables bistrots qui balisent nécessairement toute balade citadine.

À Amsterdam, il y a des pissotières sur le trottoir, parfois. Gratuites. Bon, il faut quand même avoir le courage de faire ça devant les passants qui passent ; encore que, des fois, c’est l’envie pressante qui décide. Elles ont toutefois le mérite d’exister, même si la moitié de la population ne peut y avoir accès pour des raisons anatomiques. Discrimination, certes. Mais en France, personne ne peut pisser tranquillement. En ville. Parce qu’à la campagne ce genre de problème n’existe même pas, un arbre, un talus, et le tour est joué. De surcroît, l’instant du soulagement peut aussi y être un moment de méditation : ne suis-je pas devenu astronome à force de pisser dans le torrent qui s’écoule devant la demeure familiale, le soir en rentrant du ciné, le nez en l’air, dans les myriades d’étoiles qui valsent lentement entre les montagnes... ?

Aux États-Unis, il y a des toilettes propres et accessibles un peu partout. Même dans les librairies. D’ailleurs, quand j’ai débarqué là-bas, j’ai forcément commencé par aller voir les librairies, avant même les supermarchés, question de priorités entre nourritures célestes et terrestres. Dans ces librairies une curieuse pancarte indiquait « Restroom » avec une flèche directionnelle. J’ai tout de suite pensé qu’elles mettaient des salles de lecture à disposition, une sorte d’endroit pour se poser avec un livre, une « salle de repos. » Ce qui existe effectivement. Mais dans ce cas précis, il s’agissait en fait des toilettes ! Immaculées, cela va de soi.

Et dans les transports publics urbains de notre chère capitale ? De toilettes, point ! Envie de pisser dans le RER, vous n’avez plus qu’à tenter de vous retenir désespérément, ou bien descendre à la première station et errer comme une âme en peine, car dans les stations RER (ou métro), de toilettes, point ! Et si le trajet dure plus que de raison, ce qui arrive une fois sur trois dans le RER B, ben faites-vous greffer une deuxième vessie ! Dans les gares SNCF, il y a des toilettes, payantes, comme si le train n’était déjà pas suffisamment onéreux. Seuls les aéroports semblent déroger à la règle, car dotés de toilettes dignes de ce nom : propres et gratuites. Heureusement, dans les trains interurbains, TGV et TER, il y en a des toilettes, chimiques ou gravitaires, un endroit pour se soulager. Quand même.

Évidemment, ce problème me concerne particulièrement car j’ai dû hérité d’une vessie plus petite que la normale et j’ai tendance à boire beaucoup. Le principe de conservation de la matière fait qu’inévitablement le liquide ingurgité finir par être restitué au bout d’un temps plus ou moins long. Et bizarrement j’ai l’impression que cela m’arrive plus souvent que les autres. Au travail, cela m’oblige à d’éternels aller-retours entre mon bureau et les toilettes, petite pause sportive s’il en est qui me permet de lever les yeux de mon écran l’espace de quelques instants pour quelques pas dans le couloir. Mais comme dans le RER, pas de toilettes. Régulièrement, le matin, je n’arrive pas à atteindre le quatrième étage, il me faut faire une pause au deuxième : le thé du petit-déjeuner est un diurétique efficace !

Le soir, à défaut d’autre solution, il m’est arrivé (très rarement, je vous rassure) de devoir arroser quelque jardin municipal, à l’écart autant que possible du halo blafard des lampadaires. Ce n’est pas très glorieux, mais à onze heures du soir, quand tout est fermé, comment faire autrement que de pisser comme un voleur ? C’est que je ne tiens pas particulièrement à finir comme Tycho Brahé, célèbre astronome danois, mort de s’être trop longtemps retenu. C’est con, quand même, non ?

Nous avons ainsi la liberté de faire pas mal de choses dans nos villes, mais pas de pisser. Ce besoin on ne peut plus naturel ne peut y être aisément satisfait. Droit fondamental bafoué...


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