Les tribulations d’un astronome

Les Bienveillantes

vendredi 4 juillet 2008 par Guillaume Blanc

Vendredi 27 juin 2008. 23h51. Train corail Paris-Briançon no 5799, voiture 48, couchette 64. Le cou cassé et les bras en l’air pour tenter de capter le peu de lumière qui filtre de ma veilleuse, dirigée vers le haut plutôt que vers le bas, je lis la dernière phrase des Bienveillantes, mettant ainsi un point final au pavé compact et dense de 1390 pages (format poche), après quasiment trois mois de lecture : « Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace. » Ça y est, j’ai compris le titre. Le livre est un peu écorné, il faut dire qu’il m’a accompagné un peu partout, notamment dans les refuges Suisses lors de mes périples à skis au début du mois de mai.

Les Bienveillantes, un roman écrit en français par l’écrivain américain Jonathan Littell, qui a obtenu le prix Goncourt en 2006. En général je ne me rue pas précisément sur les bouquins lauréats de prix littéraires — sauf ceux du prix du Livre Inter —, la littérature ainsi primée me passant bien souvent largement au-dessus de la tête. Mais là, je sais pas trop ce que me décida, peut-être le bouche à oreille... Toujours est-il que je me plongeai dans le vaste ouvrage. Je ne pensais même pas pouvoir le finir, et puis finalement je me retrouvai pris par le fil conducteur. Un fil sordide.

C’est l’histoire d’un officier allemand SS national-socialiste pendant la seconde guerre mondiale qui raconte ses mémoires, le massacre des juifs vu du côté des bourreaux : un peu malgré lui il a participé à cette vaste campagne d’élimination de tout un peuple. C’est superbement bien écrit, le style est fluide, très agréable. On se laisse prendre par cette histoire horrible, par ces descriptions parfois à la limite du supportable, par ce personnage lui-même un peu dérangé, homosexuel par dépit, incestueux, amoureux de sa sœur, mais néanmoins très cultivé, polyglotte allemand, français, grec... Morbide fascination. Un personnage dont le boulot est de faire des rapports sur l’élimination des juifs. Et comme tout un chacun consciencieux de faire correctement son travail, il le fait bien, et reste ainsi malgré lui accroché à cet horrible créneau tout au long de la guerre. Il travaille du côté oriental, côté russe, donc. D’ailleurs, il passe pas mal de temps aux portes du Caucase, dans la ville de Piatigorsk. Seule ville russe où j’ai passé un peu de temps, deux jours, en rentrant du Caucase, l’année dernière. J’ai trouvé ça curieux de retrouver cette ville dans ce livre. Le passage qui la concerne est assez long, l’objet du débat qui en est le siège était de statuer sur le sort d’une peuplade caucasienne pour savoir si elle était juif, et devait donc être exterminée, ou pas. Les « scientifiques » allemands avaient de drôles d’occupations à cette époque ! Au passage, j’ai appris que « Piatigorsk », en russe, signifie « les cinq montagnes », référence aux cônes volcaniques qui parsèment la plaine autour de la ville.

« C’était la première fois que je voyais réellement le Caucase. Souveraine, la chaîne se déroulait comme une immense muraille inclinée, jusqu’aux fonds de l’horizon, on pouvait croire qu’en plissant les yeux on verrait les derniers monts plonger dans la mer Noire, loin sur la droite, et à main gauche dans la mer Caspienne. » (p. 409)

Toujours en suivant les pérégrinations de cet officier, nous nous retrouvons ensuite à Stalingrad, sur le front russe, où il est envoyé en punition par ses supérieurs. Là, la vie est réellement dure. De rapports en rapports, notre bonhomme finit par dérailler un peu, il se retrouve malade, puis s’en va errer devant l’ennemi, se prend une balle en pleine tête, en réchappe miraculeusement... Pendant ce temps, la « solution finale » se met en place : il n’était pas suffisamment efficace devant la multitude de tuer les juifs d’une balle dans la tête pour les enterrer dans des fosses communes, le système des camps de concentration est donc élaboré. Et notre officier SS, une fois remis de sa blessure, se voit confier des rapports sur le fonctionnement de ces camps... Et puis, petit à petit, parallèlement, on voit l’armée allemande perdre du terrain sur le front oriental, on voit Berlin se faire laminer par les raids aériens anglo-américains, jusqu’à la débandade finale. Course à la survie, ces officiers sont bel et bien conscients que s’ils tombent aux mains des alliés, ils vont passer de sales quart d’heures... On devient alors très égoïste dans ce genre de situation, sauvez sa peau passe avant les copains, on s’imagine très bien que le narrateur, qui parle parfaitement bien français, va s’en sortir en récupérant des habits de travailleur du STO. Les Bienveillantes veillent sur lui.

La morale n’est pas sauve, mais ça, on le sait peu ou prou depuis le début, puisque les souvenirs relatés sont écrits après la guerre. Les détails morbides ne sont pas épargnés au lecteur. Ce qui est sûr, c’est que je n’irais jamais voir une éventuelle adaptation cinématographique : lire certaines choses n’a rien à voir avec les avoir devant les yeux.

Le narrateur, criminel de guerre, criminel tout court, ne plaide pas sa cause, il ne tente même pas de justifier ses actes ou ceux de ses collègues. « Ce que j’ai fait, je l’ai fait en pleine connaissance de cause, pensant qu’il y allait de mon devoir et qu’il était nécessaire que ce soit fait, si désagréable et malheureux que ce fût. » (p. 34) « Et indéniablement, nous tuions beaucoup de gens. Cela me semblait un malheur, même si c’était inévitable et nécessaire. Mais le malheur il faut s’y confronter ; l’inévitable et la nécessité, il faut toujours être prêt à les regarder en face, et accepter de voir les conséquences qui en découlent ; fermer les yeux, ce n’est jamais une réponse. » (p. 121) « On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d’expliquer ce qui s’était passé, de l’inhumain. Mais l’inhumain, excusez-moi, cela n’existe pas. Il n’y a que l’humain et encore l’humain. » (p. 842) « Comment, pour un homme ordinaire, une chose peut-elle être juste un jour, et un crime le lendemain ? Les hommes ont besoin d’être guidés, ce n’est pas leur faute. » (p. 847) « Voilà ce qu’ils ont fait de moi, me disais-je, un homme qui ne peut voir une forêt sans songer à une fosse commune. » (p. 1003)

Au mauvais endroit au mauvais moment, en somme. Et si ça avait été moi ? Je me suis toujours demandé ce que j’aurais fait, moi, si j’avais vécu pendant la guerre ? Aurais-je été collabo ou bien résistant ? Et si j’avais été allemand ? Qu’aurais-je fais ? Évidemment, la réponse coule de source avec soixante années de recul, mais alors ? Moi et mon désintérêt de la chose politique, comment aurais-je pu savoir de quel côté me placer ? Où sont les bons et les méchants ? Peut-être qu’alors la chose politique m’aurait passionné un peu plus... Mais peut-être que même sans grandes convictions politiques, le choix entre STO ou maquis aurait peut-être été celui qui s’imposait. La cambrousse, les montagnes, la vie au grand air... Qui sait ? Pas évident de se mettre dans la peau d’une autre époque !

Je ne reviendrais pas sur ce surprenant auteur qu’est Jonathan Littell, qui a quand même gagné la nationalité française grâce à ce roman, pour avoir contribué au rayonnement de la langue française. Je ne ferais que plagier Wikipédia : les liens qui ponctuent cet article vous en apprendront bien plus sur ce singulier personnage.


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