Les tribulations d’un astronome

Le cercle

lundi 21 août 2017 par Guillaume Blanc
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De Dave Eggers. Une sorte de roman d’anticipation, dystopie, ou de description d’un monde (à peine) parallèle. Le style est plutôt facile à lire, et si l’intrigue est parfois un peu mièvre (au premier abord), je me suis laissé prendre, pour me retrouver embarqué dans cette description d’une société à laquelle notre monde pourrait bien ressembler incessamment sous peu. J’avais donc envie de savoir comment ça finissait. J’aurais mieux fait de refermer le bouquin avant.

On se balade dans les pas de Mae, une jeune femme qui se voit offrir un emploi dans l’entreprise « Le Cercle » où est déjà en place son amie d’études, Annie. Le Cercle est un avatar de Google/Facebook et cie prolongé vers un futur où la technologie permet d’aller encore plus loin. Mais un futur qui pourrait ne pas être si lointain. Le fondateur du Cercle, un certain Ty, a mis fin à l’anonymat sur Internet, en créant une sorte d’identité tentaculaire, TruYou. Le Cercle offre son propre réseau social, le Zing, style Facebook, à la différence près que ce sont de vrais personnes qui interagissent et non des pseudonymes. « notre activité principale, ici, au Cercle, c’est d’utiliser les réseaux sociaux pour rendre le monde plus sûr et plus sain. » À partir de là, le Cercle, comme toute bonne entreprise à l’américaine se développe et recrute les meilleurs aux meilleures idées, pour se répandre encore plus tout azimut, et offrir de plus en plus de services sous couvert des meilleures intensions du monde : rendre l’être humain meilleur. Rien que ça.

Dans cette perspective a priori louable, comme « les secrets impliquent des comportements antisociaux, immoraux, et destructeurs, » l’idée phare de la firme est de rendre le monde transparent à tout un chacun. Mettre des caméras partout (SeeChange) filmant en permanence, et accessible par tous. Non seulement partout mais aussi sur tout le monde ! À commencé par les différents élus politiques afin d’améliorer la démocratie. Des caméras embarquées sur chacun d’eux, montrant et enregistrant en permanence ce qu’ils voient, qui ils voient, ce qu’ils disent, ce qu’on leur dit, tout un chacun pouvant « voir » et « entendre » tout cela via l’internet. La transparence. Un des dirigeants du Cercle est également « transparent » en guise d’exemple. Et Mae devient un peu malgré elle, la seconde. Nous la suivons donc avec ses millions de « watchers » sa caméra sur la poitrine qui montre ce qu’elle voit, et laisse entendre tout ce qu’elle dit et entend. L’idée sous-jacente est que quand on n’a rien à cacher au monde, quand on ne fait rien de mal, on est plus heureux. Le concept élimine de facto la criminalité, à condition que la transparence devienne globale. « […] que se passerait-il si nous agissions tous comme si nous étions observés ? Ça nous permettrait de vivre de façon plus morale. Quels sont les individus qui oseraient faire quelque chose de contraire à l’éthique, à la morale, ou à la loi s’ils se savaient observés ? » La contrepartie étant que tout un chacun doive se plier aux règles édictée par la société, ou plus exactement par le Cercle, puisque l’entreprise privée vient alors se substituer aux organes démocratiques de la société. L’une des innovations du Cercle est d’obliger tout le monde à voter lors d’une élection. Rendre la démocratie meilleure… Bref, c’est un monde où la connaissance et la vie de tout un chacun sont mises au service de tous.

L’histoire dit que Mae peut couper sa caméra, placée sur sa poitrine, la nuit, après 22h, et couper le son pendant qu’elle est assise sur les toilettes, l’objectif pointant de facto vers la porte… De fait, c’est là qu’elle peut avoir des conversations intimes avec ses amis. Car si elle a (plus ou moins) choisie de devenir transparente (disons qu’on l’a habilement manipulée pour qu’elle ne puisse pas refusée), en revanche les personnes qu’elles croisent et qui de fait se retrouvent en ligne, ne l’ont pas forcément choisis, eux. Un peu comme quand moi je me retrouve devant quelqu’un, en montagne, par exemple, avec un de ces champignons grotesques sur le casque, la fameuse GoPro : ça enregistre ou pas ? Vais-je me retrouver contre mon gré sur Internet, ma trogne et mes propos ? Sauf qu’avec Mae, quand on la croise, on es sûr de son fait : c’est du direct live ! Les amis n’ont qu’à bien se tenir et tourner leur langue sept fois dans leur bouche avant de dire quoi que ce soit. Et oui, si pour Mae se sentir vue et entendu l’aide à mieux se comporter, tout le monde n’a pas le « direct live surprise » dans la peau. Un peu de tenue, s’il vous plaît, vous êtes vu (et entendu) ! Si Mae a le droit de faire ses besoins sans le son, a-t-elle le droit de faire l’amour, de prendre sa douche, bref, de vivre sa vie intime sans pour autant l’exposer à la planète entière ? L’histoire ne le dit pas vraiment, sous-entend que oui, probablement, quand même, si c’est la nuit.

L’autre idée dans le roman est celle qui est la pierre de touche des réseaux sociaux : il faut y être en permanence, raconter en permanence ce que l’on fait, prendre des photos de ce que l’on voit pour « partager. » Mae, à ses débuts au Cercle, s’est vue repprochée de ne pas assez raconter ses week-ends, ses soirées, sa famille, sur le réseau de l’entreprise. Le Cercle étant une grande famille, soucieuse du bien-être de ses membres, il a besoin de grain à moudre. Bretelles remontées, elle s’est adonnée consciensieusement à la tâche. L’événement qui est à l’origine de sa transparence est une balade nocturne sur la Baie de San Francisco avec un kayak emprunté plutôt que loué, et sans gilet de sauvetage. Évidemment, ça s’est su. Des caméra SeeChange proposées par le Cercle commençaient a être posées un peu partout, sortes de webcams, et justement, il y en avait sur la plage empruntée par Mae. Qui a dû faire un mea culpa public, et donc devenir transparente. Le corrolaire de l’histoire est que certains ont trouvé curieux qu’elle ne parle jamais de ses escapades en solitaire en kayak, sur la Baie. Elle prenait son plaisir comme cela, sans forcément le crier à la face du monde, mais on lui a fait remarquer que cela aurait pu intéresser d’autre personnes, que des « exploits » comme ceux-là doivent être proposé au monde ! Que de s’amuser à identifier les animaux qu’elle rencontrait à l’aide d’un petit guide en papier était égoïste :

« Josiah leva les yeux en l’air. « Non, je fais une digression, mais le problème avec le papier c’est que ça anéantit tout effort de communication. Ça empêche toute continuité. Tu regardes la brochure, et ça s’arrête là. Ça s’arrête à toi. Genre tu es la seule qui compte. Mais imagine, si tu documentes ta recherche. Si tu utilises un outil pour t’aider à identifier les espèces d’oiseaux, chacun pourra en profiter. Les naturalistes, les étudiants, les historiens, les gardes-côtes. Tout le monde saurait, alors, quels genres d’oiseaux se trouvent dans la baie à tel ou tel moment. Ça m’énerve de penser à la quantité de savoir qui se perd au quotidient quand on manque à ce point d’ouverture d’esprit. Et je ne veux pas dire que c’est égoïste, mais… ». »

Après coup, cela a paru évident à Mae…

Le quidam lambda (et en particulier les infirmes, celles et ceux qui ne pourront jamais accéder à ça) n’ont-ils pas le droit d’expérimenter eux aussi « tout ce qui est possible sur cette planète, » comme de faire du kayak sur la Baie, mais aussi de grimper au sommet du mont Kenya ou de vivre l’Amrica’s Cup à travers un de ses protagonistes ?

On est presque dans le même genre de discours que ceux qui souhaitent équiper la montagne de téléphériques, de remonte-pentes, d’hôtels, pour permettre au plus grand nombre d’accéder à ses beautés (et surtout se faire du fric, le côté altruiste n’étant pas la qualité première des bétonneurs de tout poil). Sans se rendre compte, dans le cas du bétonnage que les beautés en question prennent du plomb dans l’aile devant le déferlement des équipements ! Évidemment, partager une expérience sportive dans la nature par l’intermédiaire d’une caméra n’impacte a priori pas le milieu en question. Mais même si on s’imagine que ce genre de partage par tout un chacun pour tout le monde pourrait avoir le moindre intérêt (ce qui reste quand même à prouver), une dimension intérieure n’apparaîtra jamais : celui des ressentis. À commencer par les différents sens qui ne sont pas retransmis, le toucher, l’odorat, le goût, qui apportent une information complémentaire à la vue et à l’ouïe. Sans compter avec les différents sentiments que peuvent ressentir les personnes qui font ce genre de choses, bien-être, plénitude, souffrance, froid, chaud, faim, etc. Une aventure partagée par le biais d’une caméra sera toujours partielle.

« La connaissance est un droit fondamental. Avoir accès à toutes les expériences qui s’offrent à l’être humain est un droit fondamental. »

« Nous nous devons, en tant qu’êtres humains, de partager ce que nous voyons et ce que nous savons. »

Le corrolaire est donc que « garder pour soi, c’est voler ».

Et s’il devenait obligatoire de partager ses courses en montagne sur camptocamp, sous peine d’amende ? Après tout, garder pour soi ses ascensions et ne pas en faire profiter le monde est complétement égoïste ! Imaginons qu’il faille obligatoirement mettre en ligne ses kilométres de films de gopro à gerber en permanence parce que ça bouge tout le temps, ou au mieux à endormir les insomniaques tellement c’est « chiant »… ? J’ai même vu des motards avec une GoPro sur le casque. J’imagine bien les 8h de film sur l’autoroute entre Paris et Marseille. Je me régale d’avance d’avoir un jour l’occasion de voir ce genre de chef-d’œuvre !

Les libertés de tout un chacun d’aller et venir sont sérieusement compromises par ce concept de transparence. N’est-ce pas vers ça que l’on tend ? L’idée de la télé-réalité n’est-elle déjà pas de s’immiscer en voyeur dans la vie d’autrui ? Qui certes est au courant et touche des royalties pour s’exhiber ainsi, mais le fait même qu’il y ait une audience pour ce genre de programme ne montre-t-il pas que le concept de « transparence » aurait peu de mal à s’imposer ? On trouve même ce genre d’idée sur Internet, comme reallifecam.com, par exemple. Le fait même que ça existe montre qu’il y a des gens que ça intéresse.

Et pourtant la transparence fait déjà des dégât collatéraux dans l’entourage de Mae. Son amie Annie qui travaille sur un système permettant à tout un chacun de tout savoir ou presque sur sa généalogie, tombe d’abord des nues, puis dans le coma en apprenant que ses ancêtres étaient esclavagistes et que ses parents ont assisté à la noyade d’un ivrogne sans lever le petit doigt. Son ex-petit ami préfère se suicider plutôt que de satisfaire les besoins d’une horde d’inconnus de simplement le voir, via certes, un troupeau de drones qui ne poursuivent avec vidéo et tutti quanti… Ses parents se cachent pour ne pas apparaître au grand jour par la simple présence de leur fille à leurs côtés.

Sans compter les menus inconvénients de la transparence, comme le fait que l’on ne peut pas crier sous peine de contrarier les « watchers, » ni courir pour éviter de secouer la caméra ce qui donnerait le mal de mer aux mêmes « watchers. » C’est aussi de savoir que quelques personnes ne l’aiment pas : Mae joue aussi les cobaye pour l’outil rendant obligatoire le vote. Tous les employés du Cercle se doivent de répondre immédiatement à la question « Aimez-vous Mae ? ». Quoi ? Mais comment est-ce possible ? Mae se rend (enfin !) compte qu’elle n’a finalement peut-être pas envie de savoir ce que les gens ressentent…

L’idée est aussi de fermer le cercle, c’est-à-dire de rendre tout le monde transparent. Devant cet avenir inéluctable, certains, ultra-minoritaires, se posent quand même des questions quant aux « libertés individuelles, à la liberté de mouvement, à la liberté de faire ce qu’on veut faire, par rapport au fait d’être libre. » C’est ainsi une « société sans filtre [qui est créée] où il est criminel d’avoir des secrets. » Quelques esprits encore lucides tentent de raisonner Mae, de la mettre sur la voie, elle qui est en connection permanente avec des millions de gens, avatar moderne du héros de jadis, Loana new âge, mais son étroitesse d’esprit modelé dans les mains des dirigeants de la société qui la pilotent à leur guise lui fera ignorer ces avertissements… Sans compter qu’il est difficile de décevoir des millions de « followers » qui, par définition, l’ « aiment » telle qu’elle !

Où en sommes-nous ?

Le côté réseau social est en route. Non seulement avec Facebook et consors, mais aussi, par exemple quand on met une appréciation sur Internet. Tout le monde est obligé de faire son boulot correctement, sinon les appréciations sont mauvaises, et les clients ne viennent plus ou n’achètent plus. Et de fait, avant d’acheter quoi que ce soit, on vérifie les « commentaires », avant d’aller voir un spectacle, un film, on regarde les critiques de tout un chacun, avant d’aller au resto, aussi. Et après coup, on y va soi-même de son laïus. Je ne joue moi-même pas vraiment le jeu, même si j’utilise égoïstement les commentaires des autres, sauf pour les balades en montagne et les refuges. Disons que quand l’accueil d’un refuge est super, je n’hésite pas à le faire savoir. Je suppose qu’en tant que consommateur, l’humain étant ce qu’il est, ça permet d’éviter de tomber sur des mauvaises surprises…

Mais n’est-ce pas là le début de la fin ?

Le roman passe sous silence les défis techniques que tout cela engendre. Comme celui du stockage de ces données. Si tout le monde filme tout en permanence, et avec une haute résolution, cela en fait des octets à conserver !

En parlant de données, on y arrive doucement, avec ce concept du « Big Data » : plein de données récoltées par tout le monde sur tout le monde. Certes la vidéo omniprésente n’est pas encore là, question de temps, probablement, mais il y a déjà pas mal de choses. Même le concept de traitement de données massives a été inventé par les chercheurs, notamment les physiciens des particules ou les astrophysiciens dans mon genre, qui doivent traiter et analyser un grand nombre d’images du ciel. Comme devra le faire LSST

Mais avec ce que j’utilise comme outils« connectés », Google sait ainsi en permanence où je me trouve avec le GPS de mon smartphone. EDF va bientôt savoir ma consommation d’électricité en direct grâce au compteur Linky qu’ils viennent de faire installer. Facebook sait qui je suis en regardant ce que j’échange sur son réseau, la Fnac et Amazon connaissent les choses que j’achète, Google (encore lui) sait bien d’autres choses, car outre mon téléphone portable, j’utilise un certain nombre de ses services, Drive, Chrome, etc. Savent-ils tout cela sur moi en tant qu’individu ou bien plutôt comme une case dans une vaste base de données ? L’idée n’est-elle pas plutôt d’utiliser ces données de manière statistique comme le fait par exemple Google, qui, grâce à la position et à la vitesse de beaucoup de téléphones dans les voitures, nous informe en retour des flux de circulation. Savoir si ça roule ou pas, si un bouchon se profile à l’horizon, est une information précieuse, parfois. De même, on peut imaginer que EDF avec ses nouveaux compteurs va pouvoir mieux connaître la consommation électrique des ménages, et donc leur permettre de faire des économies d’énergie. Même si une utilisation mafaisante de ces données pourrait évidemment avoir un impact sérieux sur nos libertés individuelles. Internet, la gratuité qui va avec, nous donne l’impression d’une plus grande liberté, mais l’envers de la médaille est que ces données, individuelles, tout comme ce que l’on raconte sur les réseaux sociaux, est stocké quelque part, comme un immense trésor, l’or du XXIe siècle pourrait être ces masses de données sociétales. Restriction de notre liberté à l’horizon ? Ou bien la masse de données anonymise l’individu ?

Sous couvert de bienfaisance (rendre l’humanité meilleure), on assiste dans le roman à la mise en place d’un monde certes transparent (ou tout le monde est censé être « meilleur » puisque sur le devant de la scène), mais néanmoins totalitaire, où le moindre secret serait punis par la loi, la moindre expérience gardée pour soi et non partagée itou. Et ce monde arrive peu à peu dans la vraie vie. Nos libertés individuelles sont grignotées petit à petit par les géants du Net, puis par nos sociétés pseudo-démocratiques (état d’urgence), suffisamment lentement pour que chaque palier paraisse inaperçu. Personne ne descend dans la rue pour protester contre l’état d’urgence, tout le monde est sur Facebook, achète sur Amazon, utilise les outils Google. Moi y compris. Y aura-t-il une marche, peut-être un peu plus haute que les autres, qui fera « tilt » dans notre esprit ? Ou bien la marche vers l’inexorable se fera sans heurts ? Les pires dictatures ne sont pas celles qui pensent œuvrer pour le bien-être collectif ?

Les révolutionnaires de 1789 qui ont écrit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen vont finir par se retourner dans leurs tombes. Par exemple, l’article IV de cette déclaration : «  La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » L’article X : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » L’article XI : «  La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Cette liberté de pensée, de parler, n’est-elle déjà pas mise à mal ? Et complétement bafouée avec le système SeeChange dans le roman, notamment quand ses amis croisent Mae et sa caméra et doivent avaler leur salive avant de jouer une pantomine. Sans compter que tout le contenu des ordinateurs, tablettes, téléphones de tous les employés du Cercle sont systématiquement sauvegardés dans le « cloud » de l’entreprise, et ce à disposition de tout un chacun ! Il faut non seulement faire attention à ce qu’on dit, ce qu’on fait, mais aussi, ce qu’on prend en photo, ce qu’on écrit… Pfiouf…

Vivement pas ça !


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