Les tribulations d’un astronome

Au revoir là-haut

samedi 17 octobre 2015 par Guillaume Blanc

Cet été, à l’arrivée de la traversée de la Meije, au refuge de l’Aigle, avec la promiscuité due à la petitesse du refuge, j’ai écouté malgré moi la conversation d’à côté. Qui portait sur l’écrivain Pierre Lemaître, dont j’apprenais qu’il est un auteur de polars et qu’il a eu le prix Goncourt il y a quelques années. De retour à la civilisation, j’ai demandé à l’internet un peu plus d’infos. Le livre de Pierre Lemaître ainsi primé en 2013 s’appelle « Au revoir là-haut. » Je ne suis en général pas vraiment amateur des récits qui tournent autour de la première guerre mondiale, mais quand j’ai lu la quatrième de couverture et en particulier la dernière phrase : « Défiant la société, l’État et la morale patriotique, ils imaginent une arnaque d’envergure nationale, d’une audace inouïe et d’un cynisme absolu » j’ai été convaincu que je devais lire ce bouquin. Prix Goncourt, ça ne pouvait pas être mauvais, au pire, je n’y comprendrais rien. Mais le fait que Lemaître soit un auteur de polar m’a aussi titillé : cela fait souvent de bons romans à l’intrigue bien ficelée. Comme « Les chaussures italiennes » de Henning Mankell.

J’ai adoré.

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Je suis agréablement surpris que ce roman ait eu le prix Goncourt ; c’est certes admirablement bien écrit et documenté, mais est-ce si hors du commun que cela mérite un tel prix ? Pour avoir été jury du prix du Livre Inter, je m’étais étonné, lorsque Eva Bettan nous avait posé la question de savoir quelles qualités voulait-on pour le livre qui obtiendrait le prix, et que la réponse de certains de mes co-jurys était qu’il fallait que ce soit un livre que l’on aurait pas lu sans ça. En d’autres termes, un livre un peu inaccessible pour le commun des mortels. D’où le « Faillir être flingué » de Céline Minard. Que j’avais par ailleurs bien aimé, mais dans lequel il faut quand même faire un effort pour y « entrer » : les quelques 70 premières pages sont un véritable sacerdoce de ce point de vue ! D’ailleurs, j’ai voulu essayé un autre roman de Céline Minard, par la suite, ce fut sans succès : nous fûmes hermétiques l’un à l’autre. Quant à moi, j’avais répondu à la question que le livre devait me transporter par son histoire (en plus d’être évidemment bien écrit) et qu’il me fallait prendre un véritable plaisir à le lire. C’est pourquoi j’avais préféré « L’invention de nos vies » de Karine Tuil. Mais j’avais été le seul et pas suffisamment persuasif, probablement.

Et avec « Au-revoir là-haut » le plaisir fut immense. On entre de plein pied dans la fin de guerre, et puis surtout dans cette après-guerre qui ne sait pas que faire de ses anciens combattants, gueules cassées pour certains. Entre un ancien officier peu scrupuleux tant sur la ligne de front que dans ses affaires d’après-guerre, et d’anciens fantassins lambda qui ont survécu au massacre et tentent de survivre tant bien que mal dans l’après. Petit à petit l’intrigue se noue, les personnages se mettent en place, les liens, ténus au départ, finissent par sauter aux yeux. J’ai tout de suite accroché, « pris » dans l’engrenage soigneusement tissé par l’auteur. Même si ce qui m’avait décidé, à savoir ce que laisse miroiter la quatrième de couverture, n’éclôt finalement qu’à la première moitié du livre sans vraiment crier gare.

Le lecteur est pris dans ce maelström de personnages, entre haute bourgeoisie, nouveaux riches et basses couches de la société d’après guerre. La morale n’est pas présente à tous les étages, voire peu présente, même. Mais on se prend d’affection pour le couple de guingois formé sur le tard sur le champ de bataille, par Edouard, la gueule à moitié emportée par un éclat d’obus peu de temps avant la fin, et Albert, sauvé in extremis par son compagnon, et qui est là, pour lui, toujours. Il y a Henri, aussi, dont on rêve de voir l’arrogance malsaine quelque peu rabaissée. Il y a aussi ce père, celui d’Edouard, M. Péricourt, qui a renié ce fils efféminé parce qu’il ne correspondait pas à ses valeurs, à ses attentes, tout en menant ses affaires et ses relations avec les puissants d’une main de fer. Jusqu’à ce que la guerre le lui prenne, d’une certaine façon.

C’est cynique et amoral, mais quand même les vrais méchants sont punis, les gentils méchants récompensés, et puis il y a ce fonctionnaire, Joseph Merlin, le seul probablement, qui incarne la morale dans ces pages, qui fera son boulot jusqu’au bout, mais qui est tellement antipathique et dénué de charisme que tout le monde préfère l’oublier. Mais quand même, le fonctionnaire garde le beau rôle. Chevalier inconnu. Quant à Albert, il fini par se venger de tous ses tourments, depuis la belle Cécile qui n’a pas attendu la fin de la guerre pour le remplacer, jusqu’aux bras de Pauline, qui finalement se laisse convaincre par la valise remplie de billets de banques, ou bien par les billets de bateau...

Tout cela sur un toile historique qui semble correcte, dans une France qui tente d’enterrer proprement ses morts, puis de les honorer.


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