Les tribulations d’un astronome

Je n’ai pas dansé depuis longtemps

samedi 14 avril 2012 par Guillaume Blanc
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Un roman génial de Hugo Boris. Ivan, médecin de son état, a été finalement sélectionné pour battre le record de durée de vie en apesanteur dans la station orbitale Mir. C’est ainsi que nous suivons le périple de ce cosmonaute soviétique autour de la Terre, à travers ses états d’âme, orbite après orbite, dans un monde clos, exigu, où la cohabitation avec les collègues est parfois difficile. Ou pas.

« Par-dessus son épaule, les yeux dans le hublot, il voit le reflet de son dos nu danser à quelques mètres de la station, dans le cosmos. Et comme si tout cela était normal, comme s’ils faisaient l’amour debout, l’après-midi, il entre en elle. »

Depuis juste avant le décollage, les adieux à la famille — 400 jours, c’est long ! — le protocole, les traditions...

«  Le chauffeur stoppe le véhicule sur le bas-côté. [...] Leurs bottes crissent dans la neige. Ils dégrafent le plastron du scaphandre, font sauter l’élastique pour plonger la main dans la doublure en caoutchouc. Ensemble, ils urinent sur le pneu arrière droit. »

Parce que Iouri Gagarine, cosmonaute n°1, avait fait de même...

Le récit imaginaire et pourtant remarquablement bien documenté, d’une précision désarmante (en tout cas, pour qui n’est jamais allé faire un tour sur Mir !), est particulièrement prenant, entre routine, questions existentielles du personnage principal, et petits coups de stress, montées d’adrénaline pour réveiller tout à la fois un Ivan qui s’engourdit entre envie d’en finir, et actions héroïques, qu’un lecteur qui peut parfois planer, lui aussi, entre sol et plafond...

« — Vous n’avez pas remarqué qu’on ne se parle jamais quand on a la tête en bas. Ou en haut. Dans l’autre sens, quoi. Il y en a toujours un qui fait un demi-tour pour se mettre dans la même position. »

Problème de « créneau » pour garer le Soyouz, qui parfois heurte la station, problème de gyroscope — un instrument qui permet de stabiliser la station sur sa trajectoire —, qui semble être d’une extrême gravité... Solutions en termes de bouts de ficelles, même s’il faut parfois sortir dehors. Avec toute la lourdeur du processus qu’implique cette innocente petite phrase !

Un monde où le soleil se lève seize fois par jour, un monde sans haut, sans bas.

« 
— Tu sais, la pesanteur me manque, dit Ivan.

[...]

— Oui, j’en ai marre. Je voudrais... C’est idiot... Je voudrais voir de l’eau tomber dans une tasse et y rester.  »

Des souvenirs de la vie d’en bas ponctuent ici et là la longueur du temps qui s’écoule. Des histoires de cosmonautes, aussi. Comme celle de la rencontre Apollo-Soyouz en 1975 qui ne fut pas sans poser quelques complications technico-diplomatiques. « Pour que les deux vaisseaux puissent s’amarrer l’un à l’autre, il leur fallait un système papa-maman habituel, un cône mâle qui vienne s’emboîter dans un cône femelle. » Tout le problème était, en pleine Guerre Froide de savoir « qui allait réaliser la pièce creuse ?  »

Des envies simplement terrestre, de goût, d’odeur, après de longs mois en apesanteur...

Des inquiétudes lointaines, un empire soviétique qui l’avait envoyé là-haut qui s’effondre. Et le retour ? Et le ravitaillement en nourriture ? (Pas de miel dans dans le vaisseau lors de la rotation de ses compagnons de route — début de la fin ?) Retour vers un autre pays. Passeports qui ne sont plus en règle. Un empire s’est effondré, pendant qu’ils tournaient inlassablement, là-haut. Loin de toute contingence matérielle bassement terrestre.

Et puis c’est le retour 6798 orbites plus tard, plus grand — trop grand —, l’atterrissage dans la steppe, toutes ces sensations terre-à-terre retrouvées.

Un roman formidable, qui finalement me fait dire que ce genre d’acrobatie ne m’aurait pas plu outre mesure. Donc c’est aussi bien comme ça.


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