Les tribulations d’un astronome

Avalanche

mercredi 6 mars 2013 par Guillaume Blanc

Mardi 5 mars 2013. 10h28. 2250 mètres d’altitude. Versant nord du Pic de Boussolenc dans l’Embrunais.

Le vent commence à se faire sentir, nous venons à peine de nous arrêter pour enfiler la gore-tex, au sortir d’un petit ressaut dans le goulet fortement tracé par les multiples passages de ces jours derniers. La forêt s’éclaircit, les pentes de neige prennent leurs aises. Quelques mélèzes et pins cembros, rabougris, s’accrochent à la pente. La pente est faible, la visibilité pas fameuse — il neige —, mais le fond de l’air — frais — nous remplit les narines de vivaces molécules. La trace de montée que nous avons plus ou moins suivie jusque-là s’est estompée sous les traces de descente, et sous les flots de neige tumultueuse joyeusement transportée par le vent tempétueux. Je suis devant, je trace la route dans une neige peu profonde. Anne-Soisig et Papa me suivent de près, Aline est au virage du dessous, pas loin. Tandis que je m’apprête à dépasser par en-dessous un méléze chétif, je crois entendre un truc. Une sorte de « wouff. » Un wouff ? Bon, une petite plaque de neige qui s’effondre sur mon passage. Je marque l’arrêt, les sens en alerte, pour vérifier. Je m’attends même à voir une fracture dans le manteau neigeux là, à deux ou trois mètres. Mon regard balaye la pente qui me domine, par acquis de conscience.

C’est là que je m’aperçois que la-dite pente est en mouvement de reptation et se dirige lentement vers moi. Les réflexes prennent le dessus, demi-tour. J’en profite pour visualiser où se trouvent mes compagnons et leur crier un « Barrez-vous ! » Papa et Soiz, qui étaient derrière moi, heureusement à une dizaine de mètres, sont au bord du vallon et relativement hors d’atteinte. Aline, elle, était au virage du dessous, à mon aplomb. Je lui crie : « Aline ! Barre-toi ! » Je fais de même, je me retrouve rapidement à côté de Soiz et Papa, l’avalanche est déjà là, sur moi, à la marge, nous dépasse et emporte Aline qui pousse un cri. Mon ski gauche reste sous la neige, je m’efforce de ne pas perdre Aline de vue. Puis tout s’arrête. La neige se fige. Amoncellement de blocs.

Aline, trimbalée sur quelques mètres, dépasse toujours de la neige mais pas de mouvement. Je descends rapidement, sur un ski, la distance qui m’en sépare. À moitié ensevelie, le visage plein de neige, mais en-dehors, elle va bien. Elle tient encore fermement son bâton main gauche, le bras sous des wagons de neige. Elle se dégage quasiment toute seule, je n’ai pas besoin de sortir la pelle. Elle est zen, ma sœur.

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Vue générale depuis le bas ; on devine la cassure 80 mètres plus haut. Au moment du déclenchement, j’étais environ 2 m sous le petit mélèze le plus proche, à droite.

Pendant ce temps, les recherches pour mon ski enseveli ont débuté une dizaine de mètres plus haut. Soiz a sorti sa sonde. Je m’efforce de remonter la pente à cloche-ski, avec plus de facilités que je ne m’y attendais : les blocs charriés par la coulée sont suffisamment compacts pour que je ne m’enfonce pas. Surprenant, en fait, sachant que la couche de neige non touchée par l’avalanche est beaucoup plus meuble.

Ça y est, mon ski est retrouvé suite à un coup de sonde bienheureux. Je me voyais mal redescendre tout en bas sur un seul ski, bizarrement.

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Ça y est, on a retrouvé mon ski !

Puisque tout se termine très bien, j’en profite pour étudier le phénomène. Une pente mesurée de 26° juste là où j’ai enclenché le mécanisme de déclenchement. Je remonte avec l’inclinomètre pour voir ce qu’il en est au niveau de la cassure. Celle-ci se trouve 30 à 40 mètres de dénivelé plus haut, la couche qui est partie est très superficielle, 10 à 20 centimètres selon les endroits, sur une largeur de 10 à 15 mètres. En-dessous, il reste environ un mètre de neige jusqu’au sol, dont la stabilité ne me paraît pas complètement assurée ; je n’irai donc pas voir la cassure elle-même, m’arrêtant à quelques mètres en contrebas. Le pente au niveau du départ est de 36°. L’avalanche a donc glissé sur plus de 100 mètres avant de s’arrêter sur une pente d’une vingtaine de degrés. Pas d’arbre ou de rocher sur sa trajectoire sous notre position, donc pas de danger de choc (mais ce n’était pas prémédité !). En revanche, malgré la faible épaisseur de neige partie, le dépôt est assez conséquent, et Aline aurait bien pu se trouver complètement ensevelie. Je n’ai pas étudié en détail la zone de glissement et la couche fragile correspondante. Les conditions ambiantes (neige sous les spatules, vent, neige virevoltante), n’incitaient pas à trainailler par là...

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Le dépôt, depuis la position d’Aline, vers le bas.

Je reste tout de même stupéfait devant la distance entre le déclenchement et le départ (60 à 80 mètres linéaires) ! La pente était orientée nord, probablement sous le vent, qui n’a cessé de rugir depuis hier soir. Il est de secteur sud-est (d’après le bulletin météo france) en altitude, mais reste tempétueux à plus basse altitude. Ceci étant, avant de sortir globalement de la forêt, nous étions à l’abri. Je subodore que la plaque superficielle qui est partie était une accumulation sous le vent (plaque à vent) toute récente, probablement due au vent très violent qui rabote les montagnes dans la région depuis la veille au soir. La neige ancienne étant encore relativement poudreuse, comme j’ai pu m’en rendre compte lundi, elle était facilement mobilisable.

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Vue sur la cassure.

Pour info, le Bulletin du Risque d’Avalanche émis hier par Météo France pour la journée d’aujourd’hui sur le massif Embrunais-Parpaillon (risque 2 limité d’ouest en est en passant par le nord) : « De nombreuses pentes ensoleillées se sont purgées ces derniers jours. Avec la baisse des températures, le risque de départ spontané est en nette diminution et les chutes de neige attendues dans un premier temps faibles en journée de mardi devraient rester sans grande conséquence. Le manteau reste cependant localement sensible aux surcharges : dans les pentes ombragées, des plaques peu épaisses formées par de récents vents de secteur Est à Nord-est peuvent encore être fragiles surtout au-dessus de 2300/2500 m. »

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Carte IGN du secteur, avec le contour présumé (très approximatif — malheureusement j’avais oublié mon téléphone intelligent avec GPS et carte IGN à la maison) de l’avalanche. © IGN/Geoportail.

De fait, je ne m’attendais pas du tout à faire partir une plaque. Même si la configuration topographique locale (présence de contre-pentes raides) m’aurait incité à la prudence si j’avais imaginé un quelconque risque, ce n’était alors pas le cas.

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Vue générale depuis le haut... Il neigeait pas mal... Sont indiquées, de manière approximative, en rouge, la position des skieurs au moment du déclenchement, la trace (en bleu), et la trajectoire (en vert) que fit Aline trimbalée par l’avalanche.

D’abord, j’ai fait une autre course dans le même secteur la veille — par grand beau temps ! —, sur un versant similaire (est et nord). J’ai alors franchi des pentes autrement plus raides, en forêt et dans un couloir (certes fortement tracé — couloir nord de la Tête de la Mazelière). Le seul changement qui aurait pu m’inciter à plus de prudence était ce vent violent. Sauf que jusque-là , dans la forêt, je n’en avais pas encore constaté les effets sur le manteau neigeux. Le manque de vigilance dans ce changement de configuration (sortie de la forêt), avec un probable transport de neige de la part du vent aurait finalement dû m’inciter à la prudence. Ceci étant, vu qu’il neigeait depuis peu (une heure à une heure et demi), je ne m’attendais pas à des accumulations suffisamment importantes pour partir en avalanche. De surcroît j’évoluais encore sur une pente trop faible pour déclencher quoi que ce soit autrement qu’à distance. Avec un risque d’avalanche soi-disant limité, je ne pensais pas que ça partirait à 60 mètres au-dessus de moi.

La nuit ayant apporté son lot de réflexions diverses et variées, je me dis qu’en fait, j’aurais pu anticiper la chose, car j’ai vécu une situation similaire en Suisse, en janvier dernier. Risque nivologique limité (2) le samedi, de fait, sur le terrain, on pouvait constater que la neige était stable. Toute la nuit vent violent. Le matin, dans le vallon où nous étions passés la veille, deux plaques étaient descendues spontanément, dont l’une sur une pente que nous avions skié à la descente : le vent avait chargé certains secteurs (et Météo Suisse avait fait passer le risque à marqué (3)). Dans le cas présent, je pense qu’il s’agit exactement de la même situation, la neige fraîche du jour n’étant définitivement pas suffisamment abondante pour créer une telle accumulation. La plaque devait donc très certainement résulter du transport de neige (encore poudreuse en de nombreux endroits) la nuit par le vent violent.

C’était donc la première fois que je déclenchais une telle plaque, la deuxième où je suis aux premières loges. La première c’était en janvier 2011 en Belledonne, par risque 1...

La science des avalanches et de leur déclenchement est encore balbutiante. On observe que sur une pente de moins de 30° une avalanche ne peut pas partir. On peut se faire une idée de cet angle critique en imaginant les grains de neige comme un empilement de boules ou d’oranges en équilibre sur l’étal du primeur, ou encore un tas de grains de sable, formant ainsi une pyramide de pente d’angle 30° — au-delà, des avalanches se forment pour rétablir l’équilibre. En revanche, sur une pente de neige de moins de 30° on peut déclencher à distance, ce que l’on peut expliquer de manière imagée en se représentant une plaque comme une couche de neige avec une certaine cohésion [1] reposant sur une couche fragile de moindre cohésion [2], sorte de château de carte en équilibre précaire. Château de cartes que la moindre contrainte — le passage d’un skieur ! — fera s’effondrer localement. Effondrement qui se propagera de proche en proche, sapant les liens de la couche supérieure au reste du manteau neigeux, jusqu’à ce que son poids entraîne sa rupture et son glissement vers le bas.

Pour autant que je sache, le mécanisme physique précis du déclenchement n’est pas complétement compris, et l’angle magique de 30°, en dehors de l’analogie avec le tas de sable (analogie limitée, car la neige est un matériau de type granulaire avec cohésion, contrairement au sable sec qui est sans cohésion), reste énigmatique.

Le même jour, dans le même massif, quatre morts suite à une avalanche en cascade de glace...

[1La cohésion d’une couche de neige peut-être de frittage s’il s’agit de grains de neige transportés par le vent (ou en cours de transformation thermodynamique), les grains de neige se « collant » entre eux par de minuscules ponts de glace. Ou bien de feutrage s’il s’agit d’une plaque friable de neige fraîche poudreuse, auquel cas la cohésion est assurée par l’entrelacement des branches des étoiles des flocons.

[2Couche fragile qui peut-être une couche d’air pour une plaque à vent, une couche de neige sans cohésion — gobelets, par exemple — pour une plaque friable, formée par un fort gradient de température.


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