Les tribulations d’un astronome

Tu, vous... ?

dimanche 3 février 2013 par Guillaume Blanc

Tu ou vous ? Parfois (souvent), je m’embrouille. Je n’aime pas trop cette dualité pernicieuse de la langue française. J’aurais envie de dire « tu » à tout le monde... Mais pour ça je manque (parfois) de conviction.

La langue de Shakespeare se pose moins de questions existentielles de ce point de vue là. C’est « tu » (ou « vous ») pour tout le monde. Le doublage et le sous-titrage des films américains montre d’ailleurs cette dichotomie entre nos deux langages : n’avez-vous jamais remarqué que le beau héros et la belle héroïne se vouvoient tant qu’ils n’ont pas couché ensemble ? Glissement sémantique : du « vous » on passe à l’intimité franco-française du « tu ».

Si une forme de vouvoiement existe dans la langue de Dante, sous la forme d’une troisième personne du singulier, au féminin de surcroît, elle est beaucoup moins utilisée que notre vouvoiement à nous. En gros, on peut toujours tutoyer en italien, ça ne pose vraiment de problèmes à personne.

Revenons à notre langue de Molière. Quand on croise un inconnu dans la rue, c’est « vous » automatiquement. Jusque-là, c’est facile. Quand on on croise un inconnu sur les sentiers en montagne, c’est « tu » automatiquement. Jusque-là, ça va encore.

D’ailleurs dans mes loisirs montagnards, le tutoiement est de rigueur : il serait malvenu de vouvoyer un gardien de refuge ou un autre arpenteur des cimes, ça ferait pédant, et ce n’est en général pas le lieu pour ce faire !

Au-delà de ces deux extrêmes, la situation est beaucoup moins claire.

Ainsi, au boulot, par exemple. Mes collègues, chercheurs et enseignants-chercheurs, je les tutoie, comme le veut l’usage. Même si, parfois, quand ils sont plus âgés et à l’aura bien plus grande, j’ai un peu de mal à ce faire. Donc j’en tutoie la plupart, en tout cas. Ce même usage qui implicitement veut que l’on vouvoie le personnel administratif. Encore que, pas tout le temps. Allez comprendre.

Et les étudiants ? Jusque-là je les tutoie, les étudiants. Et eux me vouvoient. Rapports prof-élève. Écarts jeunesse/vieillesse ? À moins que ce soit cette espèce de rapport à l’autorité qui veut que, en français, le vouvoiement prenne le dessus. Parce que je ne suis pas si vieux que ça, en définitive. Enfin, je voudrais le croire. Tutoiement de ma part venant peut-être du désir de ne pas vieillir trop vite ? Enfin, parfois j’ai un étudiant qui se trouve être plus âgé que moi. Et lui, alors, je le le vouvoie ou je le tutoie ? Entre les deux mon cœur balance. Ça dépend des jours et de la lunaison, en fin de compte.

Durant mes premières années d’enseignement, des doutes m’assaillaient, d’autant que la plupart des collègues que je côtoyais vouvoyaient les étudiants. Une fois, juste avant la rentrée, j’ai failli prendre la (bonne ?) résolution de les vouvoyer (après tout, si le vouvoiement est une marque de respect, je leur dois le respect), mais je me suis rapidement dit que je n’y arriverais pas — tutoyer m’est plus naturel que vouvoyer —, alors plutôt que de mélanger allègrement les deux, ou de tourner casaque en cours de route, j’ai résolument poursuivis mon tutoiement. Et depuis j’ai croisé d’autres collègues qui tutoient les étudiants. Donc je me suis conforté moi-même dans ce choix. Évidemment, cela amène parfois des situations ubuesques où nous sommes deux enseignants à discuter avec un étudiant, mon collègue le vouvoyant, moi le tutoyant...

La question que je me pose désormais est : dois-je proposer à mes étudiants de me tutoyer ? Pour le moment tous me vouvoient naturellement. Mais par raison de symétrie, il faudrait qu’ils aient au moins le choix des deux niveaux de langages. J’ai un peur d’y perdre un peu plus mon latin, mais si je veux être cohérent avec moi-même...

Vouvoyer est-ce vraiment respecter ? Si c’était le cas, cela voudrait dire que toutes les personnes que l’on tutoie signifierait qu’on ne les respecte pas ? Bref... Le vouvoiement est à mon avis un simple raffinement de langage, que l’on adopte, ou pas.

J’adore la langue française et ses subtilités — surtout celles qui font que je reste un éternel apprenant de français, comme en témoignent les innombrables fautes qui ponctuent contre mon gré, ça et là, les articles ici présents —, mais cette histoire de « politesse », pfff, ça m’agace ! Surtout toute l’ambiguïté à laquelle elle donne naissance.


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